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La ville, un refuge pour les abeilles ?

Depuis une dizaine d’années, les colonies d’abeilles déclinent régulièrement dans les pays occidentaux. Les apiculteurs français ont découvert que les ruches installées en milieu urbain produisaient aujourd’hui plus et mieux que dans certaines zones de campagne. Pour eux, ces résultats surprenants montrent que les produits chimiques utilisés dans l’agriculture intensive sont les principaux responsables de la disparition des abeilles. Les scientifiques, eux, s’interrogent.

Abeille mellifère sur une fleurEn butinant de fleur en fleur, l'abeille mellifère est, comme son nom latin Apis mellifera l'indique, une "porteuse de miel".
© Denis Bourgeois / Entomoland

Des ruches sur le toit de l'opéra, dans la cour d'un immeuble, ou même dans un bureau ? Les apiculteurs de France ont parié sur le miel des villes pour essayer d'alerter l'opinion publique sur le déclin accéléré des abeilles domestiques depuis une douzaine d'années. Aussi, ils ont demandé à des collectivités locales, à des institutions ou à des entreprises d'accueillir plusieurs ruches, dont ils assurent eux-mêmes l'installation et l'entretien. Depuis plus de deux ans, ils ont ainsi mis en place des colonies d'abeilles, baptisées "sentinelles de l'environnement", dans onze agglomérations, de Lille à Perpignan en passant par Paris, Lyon ou Nantes.

Certes, les abeilles ont toujours existé en milieu urbain, mais jusqu'ici on y produisait rarement du miel, en dehors de cas particuliers comme les ruches du jardin du Luxembourg, à Paris. L'expérience avait donc valeur de test. Car si les scientifiques travaillent activement à déterminer les causes du déclin, qui sont probablement multiples, les apiculteurs, eux, accusent les produits chimiques massivement utilisés dans l'agriculture intensive et moins présents en ville. Et, les premières récoltes semblent confirmer leur hypothèsRucher installé sur le toit de l'Opéra GarnierRécolte de miel dans le rucher installé sur les toits de l'Opéra Garnier à Paris.
© M. Roland / Unaf
e : l'abeille des villes se porte mieux que l'abeille des champs ; le pollen butiné dans les espaces verts et les jardins privés urbains produit un miel plus abondant et plus riche au goût que dans certaines zones rurales. Le rendement moyen annuel est de seize kilos de miel à la ruche, contre sept à la campagne.

Par ailleurs, l'apiculteur citadin peut récolter sur l'année, sans déplacer ses ruches, quatre miels différents, issus des fleurs de cerisier, de marronnier, d'acacia ou de tilleul. Ce miel se distingue aussi par la grande variété des essences exotiques spécifiques à la ville. Ainsi, il est souvent parfumé d'ailante, cet arbuste ornemental de plus en plus prisé des jardiniers amateurs. De même, le spécialiste des abeilles, Bernard Vaissière cite en exemple le Sophora japonica, un arbre d'importation décoratif, mais aussi mellifère. Au total, explique-t-il, on trouve en ville des ressources alimentaires plus abondantes et plus diversifiées que dans les zones où l'on ne cultive qu'une seule plante, des floraisons étalées sur l'ensemble de l'année, un microclimat plus chaud de deux ou trois degrés, et souvent moins d'insecticides et de pesticides. "Pour les abeilles domestiques, ajoute-t-il, il n'est pas très surprenant que ces facteurs soient favorables." Quant à la concentration des véhicules motorisés, elle affecte bien moins les abeilles que les humains. En effet, nous ne survivrions pas à la concentration en gaz carbonique que 10 à 25 000 abeilles produisent à l'intérieur d'un essaim !

L'objectif du syndicat des apiculteurs (Unaf : Union nationale de l'apiculture française) est d'abord de sensibiliser le public à la "cause" des abeilles, et donc prioritairement les citadins, puisqu'ils sont largement majoritaires aujourd'hui dans la population. Les producteurs de miel rappellent que par la pollinisation l'abeille domestique (Apis mellifera) et les abeilles sauvages permettent la reproduction de 80 % des plantes à fleurs dans le monde et de deux tiers des espèces cultivées. Le maintien de la biodiversité - et donc les ressources alimentaires du globe - est ainsi directement menacé par leur diminution constante. L'étude européenne ALARM (évaluation des risques environnementaux de grande ampleur pour la biodiversité), à laquelle participe Bernard Vaissière, devrait livrer ses conclusions en 2009, tant pour la flore sauvage que pour l'agriculture. Mais l'Unaf a déjà calculé que les colonies domestiques diminuent de 30 % chaque année, ce qui a fait tomber la production française de miel de plus de 32 000 tonnes en 1995 à environ 18 000 en 2007.

Plus vulnérables et beaucoup moins étudiées, les abeilles sauvages (près de 1 000 espèces en France - dont les bourdons, andrènes, mégachiles ou halictes - et 20 000 répertoriées dans le monde) sont probablement plus touchées encore avec, à la clé, la disparition à court terme de dizaines de plantes à fleurs, selon l'entomologiste Hugues Mouret, de l'association naturaliste Arthropologia, qui a entrepris un inventaire en Rhône-Alpes et sur la ville de Lyon. Mais on ne peut chiffrer l'ampleur des dégâts puisque, faute d'études et de spécialistes, les abeilles sauvages n'ont jamais été inventoriées avant 1995.

Selon Bernard Vaissière, le déclin des abeilles est certain, mais les pollutions chimiques ne sont peut-être pas les seules responsables : l'urbanisation et la mulRucher du parc Georges Brassens à ParisLe rucher pédagogique du Parc Georges Brassens est doté d'une dizaine de ruches. Avec le rucher des jardins du Luxembourg - installé dès 1856 - il permet aux parisiens de découvrir l'apiculture.
© Guillaume Maroussie / Mairie de Paris
tiplication des routes (80 % des individus nichent dans le sol), la disparition des haies et des talus herbeux, ou encore l'apparition de nouveaux parasites (comme certains champignons) et prédateurs (tel le frelon asiatique en France), peuvent également y contribuer. Hugues Mouret, lui, rappelle que 59 % des nappes phréatiques et 91 % des eaux de surface contiennent désormais des pesticides en France, alors que l'abeille "récolte essentiellement dans les fleurs nectar et pollen, mais aussi de l'eau". Quant aux apiculteurs, ils accusent en particulier de nouveaux insecticides qui enrobent la semence de quelques microgrammes extrêmement toxiques destinés à protéger la plante à l'état adulte.

Face à toutes ces menaces, les villes peuvent servir à la fois de refuge et de vitrine. Avec les conseils d'Hugues Mouret, l'agglomération lyonnaise développe par exemple des méthodes de culture plus écologiques, aménageant les jachères, les talus, les haies et les mares qui se sont raréfiés à la campagne, réintroduisant les fleurs sauvages comme la bourrache, le bleuet ou le coquelicot, et limitant au maximum l'usage des produits chimiques. "Une initiative qui ne va pas sauver la biodiversité à elle toute seule, reconnaît Bernard Vaissière. Mais au regard de l'urgence, tout ce qui peut favoriser la prise de conscience est bienvenu."

CE QU'IL FAUT RETENIR

Apis mellifera en chiffres

  • Une abeille domestique pèse à vide 80 à 100 mg ; charge maximum de nectar : 70 mg.
  • Une reine pond jusqu'à 2 000 oeufs par jour, 130 000 par an et 500 000 dans sa vie.
  • L'abeille adulte vit en moyenne 20 à 35 jours en été, 170 jours et plus en hiver.
  • Une colonie, c'est 10 à 80 000 abeilles.
  • En une journée, une colonie de 40 000 abeilles, dont 10 000 butineuses, visitent 21 millions de fleurs, soit 700 fleurs par abeille, dans un rayon de 10 km autour de la ruche.
  • Une butineuse récolte en moyenne 40 mg de nectar, ce qui donnera 10 mg de miel, et 20 mg de pollen à chaque voyage.
  • Nombre de voyages nécessaires pour ramener un litre de nectar : 20 à 100 000.
  • Nombre de voyages nécessaires pour obtenir 10 kg de miel : 800 000 à 4 millions.

    Statistiques du ministère de l'Agriculture

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