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Masculin/féminin : le genre existe-t-il chez les animaux ?

Peut-on expliquer la différence de comportement entre hommes et femmes uniquement par le sexe ? Depuis un demi-siècle les sciences humaines ont introduit la notion de genre dans ce débat. Aujourd'hui, un éthologue se demande si le genre n'explique pas également le comportement mâle versus femelle chez d'autres espèces animales.

Syrphides - Simosyrphus grandicornisLes syrphes, ou syrphidés, sont une famille de mouches. Ici, un couple de Simosyrphus grandicornis (Australie, 2006).
© Wikimedia Commons

En sciences humaines, le mot genre recouvre les différences de comportements entre les hommes et les femmes. Pour le béotien, l’origine de ces différences est encore controversée : proviennent-elles de la différence biologique (les deux sexes) ? Ou de différences construites socialement au fil des siècles ? Pour les spécialistes du domaine, il s’agirait d’une construction culturelle. Cette construction aurait ainsi permis d’assigner à chacun, homme ou femme, un rôle dans la société.

Chez les animaux, aucune étude n’emploie le mot genre dans ce sens. D’ailleurs, on estime généralement que les différences entre mâle et femelle sont uniquement liées au sexe de l’animal. Et pourtant, certains comportements ont de quoi nous interroger. Il existe notamment des espèces dites à sexes inversés, chez qui le comportement des individus est à l’opposé de celui qu’on "attendrait" selon leur sexe : les femelles font des parades, les mâles s’occupent des petits, etc.

Certains éthologues ont observé que des individus du même sexe n’avaient pas systématiquement les mêmes comportements d’une espèce à l’autre et parfois même, au sein d’une seule espèce, en regard du sexe opposé. Par conséquent, n’y aurait-il pas un autre facteur que le sexe pour expliquer la différence de comportement entre mâle et femelle ? Et, puisque chez l’humain ces différences s’expliquent par le genre, pourquoi ne pas considérer qu’il pourrait s’agir de la même chose chez les animaux ? Professeur au Laboratoire d’éthologie et cognition comparées de Nanterre, Michel Kreutzer s’est intéressé à ces questions.

Au fil de ses recherches et de ses lectures, qui pourtant ne portaient pas sur le genre chez les animaux, il trouvait toujours des exemples concrets pour alimenter sa réflexion. Aujourd’hui, il distingue quatre thèmes sur lesquels appuyer l’étude du genre chez les animaux : le choix du partenaire reproducteur, les rôles parentaux, l’homosexualité et les rapports de domination/hiérarchie. Au passage, il ne manque pas de se poser la question : le genre n’est-il pas tout simplement dans l’œil de celui qui observe ?

01.Le genre en question

Parade des suffragettes – New York - 1912Parade de suffragettes, le 6 mai 1912 à New York. Ces militantes réclamaient alors le droit de vote des femmes.
© US Library of Congress

"Le mot genre date du XIXe siècle, mais il est réapparu avec la vague féministe américaine des années quatre-vingts quatre-vingt-dix, raconte Yolande Cohen, historienne spécialiste de l’histoire du genre, professeur à l'université du Québec. Les théories féministes se sont alors détachées de la seule différence sexuelle et ont montré la complexité des relations tissées entre homme et femme, mais aussi gay, lesbienne, transgenre, etc."

Depuis, la notion de genre s’est affinée et complexifiée en même temps. Il n’y a pas de consensus sur la naissance et l’origine du genre, il n’y a pas de catégorisation claire des différents thèmes impliqués dans le genre,… Ce qui explique peut-être pourquoi, aujourd’hui encore, pour le novice, le genre se résume bien souvent au sexe : "On est du genre féminin ou masculin", comme en grammaire. Interprétation aux antipodes de celle qu'en font désormais la majorité des experts du genre, historiens, philosophes, psychanalystes, anthropologues, sociologues, etc. Pour eux, le genre serait essentiellement une construction historique, sociale et culturelle.

C’est justement parce qu’il s’agit d’une construction sociale que le genre évolue dans le temps et d’un groupe humain, voire d’un individu, à l’autre. Ainsi, l’ensemble des caractéristiques et comportements qui sont attribués à chacun des deux sexes n’est plus le même dans le couple hétérosexuel des années deux mille au regard de ce qu’il était dans les années soixante. Pour prendre une caricature, bien que l’on soit encore très loin d’un idéal d’égalité dans la répartition des tâches ménagères, la femme n’est pas forcément celle qui fera la vaisselle à la maison et l’homme n’est plus systématiquement obligé de s’occuper du bricolage. Constat qui n’est pas universel, ce qui conforte les experts dans l’idée qu’il s’agit bien d’une construction sociale et non d’un fait biologique.

Les recherches sur le genre peuvent aussi bien aborder le mariage, l’homosexualité, la paternité, la prostitution, que les notions d’égalité, d’identité, d’altérité, etc. Chez les animaux, cette notion de genre n’existe pas, conformément à la tendance sociologique actuelle qui définit le genre comme une construction typiquement humaine, liée à la structure de sa société. Mais Michel Kreutzer suggère de faire ressortir cette notion chez les animaux. D’après lui, sans le savoir on l’étudie peut-être déjà en posant des questions aux animaux qui rappellent étrangement celles que l’on pose aux hommes :
- le choix du partenaire reproducteur ;
- les fonctions parentales ;
- l’homosexualité ;
- et les rapports de domination/hiérarchie.

02.Un faisceau d'exemples concrets

Couple de canarisChez les canaris, le chant est un attribut "masculin" de la séduction.
© Maelle PARISOT / Laboratoire d'Ethologie et Cognition Comparées
C’est en observant les animaux que l’éthologue Michel Kreutzer s’est interrogé sur l’origine de certains comportements peu étudiés. Chez le canari domestique, il s’est intéressé au choix du partenaire reproducteur. Comme pour de nombreuses espèces d’oiseaux, le chant est un attribut "masculin" de la séduction. Ceux qui réalisent certaines séquences de chant très compliquées, comme la "phrase sexy", sont plus souvent choisis par les femelles. Et dans cette catégorie de mâles attractifs, certains le sont plus que d’autres. Autrement dit, certains ont un attribut masculin de séduction plus fort que d’autres. On pourrait dire que "certains mâles sont plus mâles que d’autres". Pour Michel Kreutzer, ces nuances dans le choix d’un partenaire reproducteur ne relèvent plus totalement du sexe et se rapprochent étrangement des choix liés au genre chez les humains.

En évoquant les recherches sur le rouge-queue* l’éthologue montre qu’il existe aussi une diversité des comportements de soins de la progéniture. Au nid par exemple, le mâle et la femelle s’occupent ensemble de leur nichée. Puis, une fois hors du nid, la femelle accompagne ses petits, les nourrit et les protège pendant quinze jours à trois semaines. Mais dans un grand nombre de cas, pendant cette période la moitié des petits est prise en charge par la femelle et l’autre moitié suit exclusivement le mâle, jusqu’à ce que les jeunes deviennent autonomes. Cette diversité de comportement ne relève-t-elle pas du genre puisque le sexe biologique, par essence, ne pourrait induire que deux comportements possibles ?

Autre comportement soulevé par l’éthologue : la copulation chez les animaux de même sexe. Là encore, la diversité est de mise. Certains individus du même sexe copuleront ensemble ponctuellement, et garderont en parallèle un accès à la reproduction par leur bisexualité. D’autres ne chercheront à copuler qu’avec des individus du même sexe, et d’autres encore n’auront aucune sexualité mais adopteront un comportement habituellement réservé à l’autre sexe. Chez l’homme, on parle d’homosexualité, même si les comportements vont au-delà de la relation sexuelle. Pour caractériser ces comportements sociaux, les modes de vie, certains mouvements LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) ont adopté le mot homosocialité. Chez l’animal, ne faudrait-il pas aussi s’interroger sur les comportements sociaux (soins aux jeunes, place hiérarchique,…) qui accompagnent ces pratiques "homosexuelles" en les reliant au genre ?

Singes bonoboSinges bonobos, un exemple de primate constituant des groupes multimâles.
© Connie Lemperle / Cincinnati Zoo & Botanical Gardens
Dernier aspect mis en avant par Michel Kreutzer, la hiérarchie entre les êtres. Observée chez de nombreuses espèces, elle est particulièrement prononcée chez les groupes de primates multimâles, qui comprennent plusieurs mâles et plusieurs femelles (et non un mâle et plusieurs femelles). Les éthologues y observent des relations de pouvoir, d’alliances et d’emprise entre les sexes. Par exemple, chez les chimpanzés, le primatologue Frans de Waal, professeur à l’université d’Emory à Atlanta, a décrit deux systèmes de hiérarchie différents selon le sexe des individus. Celui des mâles est fondé sur la stratégie pour accéder au pouvoir, alors que celui des femelles n’utilise presque jamais l’agressivité pour accéder à un rang hiérarchique supérieur. Pourrait-on alors parler d’une différence liée au genre ?



* Travaux de Tudor Draganoiu, maître de conférences au LECC de Nanterre

03.Le cas des espèces à sexes inversés

Crapaud accoucheur - Alytes obstetricans almogavariiAlytes obstetricans almogavarii, crapaud accoucheur vivant dans les Pyrénées Orientales.
© Laurent Lebois

Contrairement à la grande majorité des oiseaux, chez le phalarope à bec étroit, qui vit en Europe du Nord, la femelle, génétiquement femelle et imprégnée d’hormones sexuelles femelles, est plus grande, plus agressive et plus colorée que le mâle. Elle défend un territoire, effectue une parade nuptiale, se reproduit avec plusieurs mâles et dépose dans chaque nid une ponte qu’un mâle couvera. Elle ne fournit aucun soin à sa progéniture, laissant le mâle s’en charger. Lorsque le mâle assure ainsi un rôle habituellement réservé aux femelles, on parle d’espèces à sexe inversé. C’est notamment le cas chez l’hippocampe et le crapaud accoucheur où les mâles portent les œufs "à la place des femelles".

Contrairement à la majorité des espèces, chez le phalarope à bec étroit, ce ne sont plus les femelles qui sélectionnent les mâles avec lesquels elles vont copuler mais l’inverse. En effet, la théorie de la sélection sexuelle écrite par Darwin montre que ce sont les femelles qui réalisent la sélection du partenaire, et non les mâles. La femelle a davantage intérêt à choisir un mâle bien adapté à son milieu de vie, qui lui offrira les meilleures chances de générer une descendance viable. De fait, elle a déjà investi beaucoup d’énergie en produisant de gros gamètes, peu nombreux, les ovules : elle a donc davantage à perdre si la reproduction échoue. En revanche les mâles, qui produisent en continu des gamètes petits et nombreux, les spermatozoïdes, auraient donc surtout besoin de copuler avec le plus grand nombre de femelles pour améliorer leurs chances d’avoir une descendance. Cette anisogamie - différence de gamètes - conditionnerait en partie les comportements de sélection du partenaire reproducteur et les soins à la progéniture.

Aujourd’hui on sait que d’autres facteurs entrent en compte dans la sélection du partenaire. Par exemple, une femelle est influencée par son expérience : elle choisira un mâle avec lequel elle a déjà réussi une couvée plutôt qu’un autre mâle pourtant plus "performant" dans ses caractéristique de mâle (plumage, chant, …). Les comportements différents entre mâles et femelles ne sont donc pas seulement dictés par leur sexe et leurs hormones. L’environnement, l’histoire de chaque individu, les relations sociales influencent aussi ces comportements. Pourrait-on alors parler de genre plutôt que de sexe ?

On pourrait aussi se demander à quel moment de l’évolution animale ces comportements apparemment "genrés" sont apparus, et savoir si le genre existe vraiment ou si ce n’est qu’une construction humaine ? Alors est-ce que cette notion de genre va rester dans l’escarcelle des sciences humaines ? Réponse dans quelques temps au Laboratoire d’éthologie et cognition comparées de Nanterre où Michel Kreutzer tente de réunir un groupe d’étude interdisciplinaire (biologistes, philosophes, sociologues, etc.) autour de ces questions.

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