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CEA de Saclay : le palais de la science d'Auguste Perret

C'est grâce à Auguste Perret que le béton armé a gagné ses lettres de noblesse en architecture. Et c'est à ce père de l'architecture moderne que l'on doit ce véritable Palais de la science qu'est le centre de recherches du Commissariat à l'Energie Atomique de Saclay (Essonne).

Bâtiment de style PerretUn des bâtiments historiques du CEA de Saclay : du pur style "Perret" à travers lequel le béton trouve toutes ses lettres de noblesse.
© CEA

Lorsque le général de Gaulle décide, en 1945, de doter la France d'un outil de recherche nucléaire capable d'assurer son indépendance militaire et énergétique, encore faut-il lui trouver une implantation à sa mesure. C'est à Saclay, sur le plateau situé entre Gif-sur-Yvette et Jouy-en-Josas, que sera construit le futur centre industriel et scientifique du Commissariat à l'Energie Atomique. Ce “palais de la science” devra être conçu comme un campus américain, un rêve pour les équipes du CEA à l'étroit dans leurs locaux provisoires du fort de Châtillon et leurs responsables, le scientifique et prix Nobel de physique Frédéric Joliot-Curie, et le haut fonctionnaire et ex-Ministre de la reconstruction Raoul Dautry. L'opération sera finalement orchestrée par Auguste Perret, dont ce sera la dernière œuvre architecturale et urbanistique, avant sa disparition en 1954.

Le classicisme du béton armé

Auguste Perret met en application à Saclay les théories et les convictions acquises tout au long de son illustre carrière. Ce Français né à Bruxelles, maître de Le Corbusier, est considéré comme l'un des pères de l'architecture moderne. C'est lui qui a, en effet, introduit en architecture, un matériau ultra-moderne et plein de possibilités alors insoupçonnées : le béton armé. Avec celui-ci, il développe des formes empruntées à l'art grec et au classicisme français. Il travaille et cisèle son béton pour en faire, selon ses propres termes « une matière qui dépasse en beauté, les revêtements les plus précieux. »
Contre les partisans d'une architecture légère, que l'on démolirait et reconstruirait à volonté, Perret impose un projet de palais de la science “construit pour 1 000 ans”. Un ensemble d'une vingtaine de pavillons répartis dans un écrin de verdure, pour lesquels Auguste Perret a déployé pleinement ses convictions architecturales : façades rythmées par des montants de béton nu, et de panneaux colorés en rose, ouvertures monumentales, claustras… Le plan est orthogonal, évoquant le classicisme du palais de Versailles tout proche, délimitant des îlots de 200 mètres sur 200, et prévoyant une orientation propre à capter un éclairage zénithal variant peu au cours de la journée. L'architecture intègre si bien les besoins techniques des laboratoires et des bureaux, qu'ils sont d'ailleurs pour la plupart encore en fonctionnement aujourd'hui, malgré les bonds accomplis par la science ces cinquante dernières années.
Un style fort et cohérent qui n'a pas pris une ride. Les nouveaux bâtiments de Saclay constituent à présent la banlieue d'une ville dont le cœur historique, celui d'Auguste Perret, a particulièrement bien résisté au temps. Comme le confirme l'historienne Véronique Lefèbvre, auteur d'un livre anniversaire sur le CEA, « … l'histoire de Saclay, c'est en somme la preuve par neuf de ce qu'est une bonne idée… et de la force qu'elle conserve dans le temps. »

01.Un projet à Saclay

Vue aérienne du CEAUne vue aérienne du site qui n’est pas sans rappeler le parc du château de Versailles, dont Auguste Perret se serait inspiré.
© CEA
Saclay. C'est sur un vaste plateau surplombant Gif-sur-Yvette et Jouy-en-Josas que se dresse le temple national de l'énergie nucléaire. Edifié il y a déjà plus de 50 ans, le centre de recherches du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) est tout le contraire d'un lieu angoissant et austère. Une fois passés les contrôles d'usage, le visiteur découvre d'élégants pavillons nichés dans un écrin de verdure de quelque 200 hectares, une sorte d'abbaye de Thélème de la recherche, dans un cadre arboré propice à la réflexion, à seulement quelques encablures de Paris. Et ces bâtiments, depuis leur construction, n'ont pas pris une ride : le béton armé des colonnes et des pilastres, les parements roses, les claustras, les ouvertures monumentales de cet ensemble signé Auguste Perret, gardent encore aujourd'hui leur image de modernité. Mieux, tous ces édifices sont toujours en fonctionnement.

Le “palais de la science” imaginé par Perret “marche” toujours ! Malgré les progrès vertigineux accomplis par la science en une cinquantaine d'années, les laboratoires sont pour la plupart, restés laboratoires, et les bâtiments administratifs ont conservé leur affectation originelle, celle d'une architecture au service des chercheurs.

Au commencement, il y a eu la volonté du Général de Gaulle de doter la France d'un outil de recherche sur l'énergie atomique, dans le souci de garantir l'indépendance énergétique et militaire du pays. L'ordonnance du 18 octobre 1945, portera le Commissariat à l'Energie Atomique (CEA) sur les fonds baptismaux, avec une direction bicéphale. D'une part, un commissaire scientifique, le premier sera Frédéric Joliot-Curie, La pile atomique ZoéVue de Zoé, la première pile atomique française, basée au fort de Chatillon. C’est ici que démarre l’aventure du CEA, mais c’est à Saclay, en Essonne qu'il va prendre toute sa dimension.
© CEA
sommité scientifique mondiale, et prix Nobel de physique en 1934 avec sa femme Irène. Et de l'autre, un haut fonctionnaire chargé de l'administration générale, en la personne de Raoul Dautry, qui avait été après guerre, ministre de la Reconstruction.
Très rapidement, le CEA est hébergé dans les locaux du fort de Châtillon, prêtés par l'armée française. C'est d'ailleurs ici que sera conçue Zoé, la première pile atomique expérimentale, en 1948. A l'étroit à Châtillon, l'équipe du CEA rêve d'un campus à l'américaine, sur le modèle de celui de Berkeley que ces chercheurs connaissent bien : moderne, agréable, pratique et capable d'héberger de grands appareils. Ils le souhaitent ni trop près, ni trop loin de l'agglomération parisienne.

« Le choix d'un emplacement à proximité de la ligne de Sceaux s'imposait, pour des raisons de commodités de transport depuis Paris, où de nombreux scientifiques avaient des activités, entre autre d'enseignement », raconte Anne Marie Gendre-Peter, chargée de communication au CEA de Saclay. De plus, les Joliot-Curie étaient historiquement liés à cette partie de la région parisienne. La famille Curie était plusieurs fois partie en villégiature en vallée de Chevreuse, Irène qui était une grande marcheuse aimait à se promener sur le plateau de Saclay et finalement, le couple Joliot-Curie s'était installé à Antony. Le 11 décembre 1946, un arrêté paraît au Journal Officiel, déclarant d'utilité publique l'acquisition de deux terrains situé en bordure de la nationale 306 et sis sur les communes de Saclay, Villiers-le-Bâcle et Saint-Aubin pour y installer les services industriels et scientifiques du CEA. Une cité atomique s'élèvera donc aux portes de Paris, comme le titre “Le Monde” du 4 février 1947.
Encore faudra-t-il convaincre les habitants des deux vallées, traumatisés, rappelons-le, par le souvenir très récent d'Hiroshima et de Nagasaki… Ce que font Frédéric Joliot et ses collaborateurs, prenant leurs bâtons de pèlerins, multipliant les conférences sur la radioactivité afin de rassurer les populations, tant sur les questions de sécurité, que sur celles tenant (en ces temps de rationnement et de pénurie) à la suppression de terres à blé.

02.Un palais pour la science de l'atome

Reste à concevoir le futur centre. Malgré leurs sensibilités différentes, Raoul Dautry et Frédéric Joliot-Curie sont d'accord sur l'essentiel. Pas question de se contenter de simples bâtiments fonctionnels et pratiques. Il s'agit bien d'édifier un véritable palais de la science, un petit “Versailles” de l'atome, tenant compte à la fois des contraintes scientifiques et techniques, mais aussi des aspects humains. Leur conception s'inscrit alors dans la droite ligne de celles élaborées par les utopistes avec leurs cités idéales, tout en s'inspirant, comme on l'a vu, des campus américains. Ce lieu doit être retiré du monde pour des raisons tenant à la sécurité et au travail de recherche, tout en étant propice au travail collectif, particulièrement nécessaire aux programmes scientifiques du CEA qui nécessitent en permanence, la mobilisation de multiples compétences.
Le choix du futur concepteur du Centre de Saclay va se révéler plus difficile, et les hauts responsables finissent par décider de créer une agence d'architecture interne rassemblant leurs architectes préférés : Portrait d'Auguste PerretAuguste Perret fut un architecte visionnaire. Le CEA de Saclay sera sa dernière œuvre. A son actif, des réalisations aussi prestigieuses que le Théatre des Champs Elysées, l’arsenal du port de Toulon, les docks de Casablanca ou encore l’église du Raincy.
© IFA/DAF
Urbain Cassan pour Dautry, Robert Chevallier pour Joliot-Curie, accompagnés de Germain Debré qui décèdera un peu plus tard. La formule ne séduira pas le nouveau directeur des travaux Etienne Bauer, nommé au printemps 1947. Présenté au mois de juin, l'avant-projet est critiqué par les équipes, les deux architectes n'arrivent pas à s'entendre, et la décision est prise de revoir la copie.
« Pour mettre fin aux discussions et aux querelles, Raoul Dautry et Frédéric Joliot Curie décident en décembre de la même année, de mettre au service du projet une personnalité prestigieuse et incontournable, Auguste Perret », indique Anne-Marie Gendre-Peter. En effet, à cette époque, Perret est l'homme de la reconstruction de la ville du Havre, un vaste chantier d'urbanisme et d'architecture, à l'occasion duquel il a déjà rencontré Raoul Dautry (NB : Dautry avait déjà travaillé avec Perret au moment de la construction de l'usine d'armement d'Issoire. Dautry était alors ministre de l'armement). Ce vieux monsieur de 80 ans a derrière lui de bien prestigieuses réalisations : l'immeuble de la rue Franklin, à Paris (1903) le Conseil économique et Social, le théâtre de Champs Elysées (1913), le garage de la rue de Ponthieu (1905), l'église du Raincy en Seine-Saint-Denis (1923), le Mobilier National (1934) ou encore le Musée des travaux Publics (1937). Ce père de l'architecture moderne est membre de l'Institut et président de l'ordre des architectes. Le Centre du Commissariat à l'Energie Atomique de Saclay sera sa dernière œuvre avant sa disparition en 1954.

03.Le néoclassicisme du béton et l'esthétique du vrai

Fils d'un tailleur de pierre exilé en Belgique après la Commune, Auguste Perret est né en 1874, près de Bruxelles. Dessin du Château-d'eau de PerretCe château d’eau, qui a valu un prix d’architecture à Auguste Perret, est en effet le premier de ce genre à s’évaser vers le haut. L’idée a été reprise par la suite.
© CEA
De retour en France, il poursuit des études à l'Ecole Nationale et Spéciale des Beaux arts, section architecture, dont d'ailleurs, il n'obtiendra jamais le diplôme, s'engageant rapidement avec son frère Gustave dans l'entreprise de maçonnerie familiale, géré par son second frère Claude. Ce qui ne l'empêchera pas d'y enseigner un peu plus tard, et d'être notamment, le maître d'un certain Le Corbusier.
En associant leurs métiers d'architecte et d'entrepreneur, les frères Perret ont réalisé une œuvre considérable dans l'architecture française. Car dès 1899, Auguste, à l'occasion de la réalisation du casino de Saint Malo, fait une découverte majeure, le béton armé, qu'il décide d'exploiter en architecture.

Grâce à une réflexion poussée sur les possibilités techniques et formelles de ce matériau ultra-moderne, il élabore une théorie architecturale résolument originale, distinguant deux entités fondamentales : d'une part, la structure portante (colonnes, pilastres…) et de l'autre, le remplissage (parements, claustras, ouvertures…) Le CEA en constructionPhotographie de la construction du bâtiment dans lequel sera installé l’accélérateur de particules.
© CEA
Il développe ainsi pour le béton, des formes et des proportions empruntées à l'art grec et au classicisme français, ainsi que des textures, des couleurs, des surfaces très sophistiquées. Un béton qu'il travaille et cisèle pour en faire “une matière qui dépasse en beauté les revêtements les plus précieux”.
Une esthétique du vrai accompagne son entreprise : « c'est par la splendeur du vrai que l'édifice atteint à sa beauté, disait-il. Celui qui dissimule une partie quelconque de sa charpente, se prive du seul légitime et plus bel ornement de l'architecture. » L'architecture de Perret s'est ainsi forgée autour de ce matériau, Perret dévoilant son béton nu, organisant rigoureusement les volumes autour de piliers porteurs et d'ossatures apparentes. Des convictions qu'il appliquera pleinement dans sa dernière grande œuvre, le CEA de Saclay.

04.Le CEA selon Perret

Heureux de travailler pour la science, Auguste Perret commence par faire table rase des plans précédents. À cette époque, s'affrontent encore les tenants d'une architecture “légère” qu'on n'hésiterait pas à démolir et à reconstruire en fonction des besoins, et ceux qui avec Perret, penchent, selon les propres mots de l'architecte, pour « un abri permanent à la ligne monumentale, à l'intérieur duquel les utilisateurs pourront faire ce qu'ils désirent. »
La conception de Perret, avec son projet de palais construit “pour 1000 ans” l'emporte. De même, doit être soulignée l'influence déterminante d'Irène Joliot-Curie sur tout le volet social du projet (crèche, logements sociaux) et sur la plantation de quelque 5000 arbres sur le site.
Maintes fois discuté, le plan de masse sera finalement approuvé en mai 1948. Il est conçu autour d'un système orthogonal, orienté nord-sud, ouest-est, déterminant des îlots d'environ 200 m sur 200, et prend en compte les contraintes scientifiques.

Dessin de la façade du bâtiment P2Vue de la façade du bâtiment P2. Sans-doute l'un des plus beaux bâtiments du site. Il est vrai qu’Auguste Perret s’était fixé un objectif ambitieux : construire un véritable "Palais de la science".
© CEA


Les bâtiments, orientés pour capter le fameux éclairage zénithal (au Nord) qui offre une lumière régulière tout au long de la journée, ont deux ou trois étages. Leur architecture intègre les besoins techniques des laboratoires, les ponts roulants, et tous les espaces nécessaires à la manipulation, aux installations, aux bureaux. Les façades sont soignées, rythmées par les montants en béton brut et de panneaux de béton rose, encastrés les uns dans les autres et teintés dans la masse, de fenêtres, de portes monumentales, de claustras…
Pour donner du relief et créer de l'ombre, les colonnes sont légèrement décollées des murs de béton, ce que l'on peut observer en particulier sur les façades du restaurant 1. Perret a réussi à édifier ce palais de la science dont rêvaient les physiciens du CEA, évoquant d'ailleurs le classicisme de Versailles : ainsi de la perspective de la façade Est du bâtiment de la direction, le 523, posé sur une place en demi-lune ouverte sur une patte d'oie.
Un style si fort et cohérent, qu'au fil du temps, l'extension des bâtiments du CEA, prévue par Auguste Perret dès le départ, n'a pas fait l'objet de nouvelles révolutions stylistiques. Ce qui a fait dire à l'architecte Paul Andreu en charge des bâtiments du Centre à la fin des années 1970, qu'on a assisté à Saclay à une “dégénérescence du type initial”.

Bâtiment du CEA50 ans après leur construction, les bâtiments du CEA (Commissariat à l'Energie Atomique) n’ont pas pris une ride.
© CEA

Saclay est désormais comme une ville, avec une banlieue de bâtiments de béton rose, construits “à la manière de”. Et un cœur historique, celui d'Auguste Perret, comprenant une vingtaine de pavillons regroupés autour du “523” : le château d'eau, la chaufferie, le cyclotron, le bâtiment de l'accélérateur Van de Graaff, le bâtiment du réacteur EL2, le restaurant 1, les ateliers de mécanique et le bâtiment d'électronique, le bâtiment H…Des constructions dont la clarté et la simplicité ont sans doute été à l'origine de leur résistance au temps. Comme le confirme l'historienne Véronique Lefèbvre, auteur d'un remarquable livre anniversaire sur le CEA : « …l'histoire de Saclay, c'est en somme la preuve par neuf de ce qu'est une bonne idée… et de la force qu'elle conserve dans le temps. »

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