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Comment la démographie lit notre avenir

Plus nombreuse, plus urbaine, plus vieille, c'est ce que sera l'humanité dans trente ans. Des défis inédits, auxquels elle a bien peu de temps pour se préparer. Le démographe Gilles Pison, de l'Institut national d'études démographiques, met en perspective l'évolution de la population mondiale, du passé au futur proche, et montre qu'il faut savoir compter pour déchiffrer l'avenir.

Depuis 2003, l’humanité a franchi un cap décisif : une majorité d’habitants vit désormais dans un pays où le taux de fécondité est inférieur à 2,1 enfants par femme, le seuil de renouvellement de la population. Durant les deux siècles qui ont précédé, l’espèce humaine a ainsi vécu une croissance démographique sans équivalent dans son histoire : avec le maintien de naissances nombreuses, l’allongement de la vie et la baisse de la mortalité, elle a vu ses effectifs multipliés par six. Une révolution qui, regardée du XVIIIe siècle avec les yeux de l’économiste et pasteur britannique Malthus, aurait dû aboutir à une catastrophe, mais à laquelle nous nous sommes pourtant adaptés.

Aujourd’hui, partout sauf en Afrique subsaharienne, ce que l’on nomme la transition démographique a pris fin ou est en passe de s’achever. Et le vieillissement de la population constitue l’un des changements sociaux majeurs du XXIe siècle. La France aura pu s’y préparer pendant tout un siècle, mais comment réagiront la Corée du Sud, la Chine ou le Brésil, qui vivront ce bouleversement en l’espace de seulement une génération, voire moins ? C’est un facteur d’incertitude majeur à moyen terme, avec le fait que, parallèlement, il faudra aussi gérer l’accroissement de la population mondiale d’un tiers, sur une planète dont les ressources s’amenuisent.

Le chercheur Gilles Pison, directeur de recherches à l’Institut national des études démographiques (INED), met en perspective cette évolution, expliquant comment on est passé d’une croissance démographique sans précédent (partie 1) au vieillissement programmé de la population (partie 2). Il souligne aussi pourquoi les projections démographiques sont globalement fiables, mais jamais exactes, ni à l’abri d’imprévus (partie 3). Il esquisse enfin, pour le lointain futur, deux scenarii opposés (partie 4). Un voyage dans le temps et l’espace, pour comprendre comment la science compte les hommes.


01.Deux siècles de croissance démographique ininterrompue

En 2007, selon la Division de la population des Nations unies, nous avons atteint le nombre sans précédent de 6,7 milliards d’hommes, contre environ un milliard en 1800. Jusque-là, rappelle Gilles Pison, spécialiste de la démographie mondiale et africaine, l’humanité ne s’était comptée qu’en centaines de milliers ou en millions. Dans l’équilibre démographique ancien, les naissances étaient nombreuses, de l’ordre de six enfants en moyenne par femme, les décès aussi, et l’espérance de vie à la naissance était de 20 à 25 ans, en raison notamment d’une très forte mortalité infantile. Au gré des périodes de prospérité ou de crises (guerres, épidémies, famines), la population augmentait ou diminuait, mais restait globalement stable ou ne s’accroissait que très lentement, à un rythme de quelques pour cent par siècle.

Dès le milieu du XVIIIe siècle, un changement s’amorce en Europe et en Amérique du Nord : les naissances restent nombreuses mais la mortalité diminue grâce aux progrès technique et sanitaire. La population commence donc à augmenter dans ces régions. C’est le début de la transition démographique, qui se caractérise par une croissance importante due à l’excédent des naissances par rapport aux décès. La croissance démographique s’accélère ensuite jusqu’à atteindre un pic de 2 % d’hommes en plus par an dans les années soixante.


L'Europe, territoire des aînésEn 2005, la population de plus de 60 ans est majoritairement située en Amérique du Nord, Europe et Japon
© Atlas des migrations / Le Monde / La Vie / CNHI / Sciences-Po

À cette époque, elle a lieu pour l’essentiel dans les pays en développement, la fécondité ayant diminué dans les pays industrialisés.

Avec de très fortes disparités selon les pays et les époques, le schéma reste en effet toujours le même : au bout de plusieurs générations, l’allongement de l’espérance de vie et la baisse de la mortalité sont suivis en quelques générations d’une diminution du taux de natalité. Avec les progrès de la santé et de l’instruction, le souhait des familles est d’avoir moins d’enfants, à partir du moment où ils cessent de mourir en masse. Quand la natalité a diminué jusqu’à rejoindre le taux de mortalité, naissances et décès s’équilibrent et la croissance démographique redevient nulle ou faible, avec une moyenne de deux enfants par femme et une espérance de vie de 70 ans ou plus. La France, où la natalité a commencé à baisser dès la fin du XVIIIe siècle, a été pionnière dans le passage d’un équilibre à l’autre.

En 2008, la population mondiale a continué d’augmenter chaque année de 1,2 %. Si ce rythme se maintenait, elle doublerait d’ici soixante ans. Mais cette croissance encore forte touche à sa fin, car partout, sauf en Afrique subsaharienne et dans une partie de l’Asie (nord de l’Inde, Pakistan, Afghanistan), la fécondité est basse. Depuis 2003, l’humanité a franchi un cap décisif : une majorité d’habitants vit désormais dans un pays où le taux de fécondité est inférieur à 2,1, le seuil de renouvellement de la population. Les Nations unies calculent ainsi qu’en 2050, nous ne serions "que" 9 milliards.

 

En Afrique, la transition démographique est en cours et c’est seulement à la fin de ce siècle qu’elle devrait s’achever à son tour. On prévoit que la population, Afrique du Nord comprise, y franchira le seuil des 2 milliards vers 2050 (contre 800 millions en 2000), devant les 1,6 milliard d’habitants du sous-continent indien, pour peut-être atteindre 2,3 milliards en 2100. C’est là en tout cas, résume Gilles Pison, qu’aura lieu l’essentiel de la croissance démographique au XXIe siècle. La plupart des pays au sud du Sahara conservent en effet une fécondité forte, de plus de quatre enfants par femme. Les ravages du sida, notamment en Afrique australe, souligne le démographe, ont pu ralentir la croissance, mais n’ont pas inversé la tendance. L’Afrique du Sud est ainsi le seul pays du continent où la population a presque cessé d’augmenter depuis quelques années.

Une Afrique toujours jeuneEn 2005, la population de moins de 15 ans est majoritairement située en Afrique.  
© Atlas des migrations / Le Monde / La Vie / CNHI / Sciences-Po


En 2100, selon les projections de l’ONU, un homme sur seize serait européen, et un sur quatre africain. Aujourd’hui déjà, 84 % de la population mondiale vient d’un pays du Sud. Par ailleurs, alors que les citadins constituent désormais la moitié de l’humanité, l'urbanisation va se poursuivre et pourrait atteindre la proportion de 6 habitants sur 10 dès 2030. Mais le bouleversement majeur qui attend l’humanité est le phénomène du vieillissement démographique, déjà irréversible et encore peu perceptible dans les pays en développement.


02.Un vieillissement accéléré

Le nombre des plus de 60 ans augmente de 2,6 % chaque année dans le monde, soit à un taux deux fois plus rapide que celui de l’ensemble de la population. En Europe, le vieillissement démographique a commencé il y a plus d’un siècle, la France ayant été précurseur en la matière, puisque la fécondité a commencé à y baisser très tôt. Elle a donc eu du temps pour apprendre à gérer cette évolution, Mais en Chine, en Corée du Sud ou au Brésil, le vieillissement démographique va s’effectuer en quatre fois moins de temps. Selon Gilles Pison, il s’agit d’un changement social majeur à l’échelle mondiale, porteur d’une grande incertitude, car la plupart des pays du Sud n’y sont nullement préparés.

Le principal facteur de baisse de la fécondité, rappelle le chercheur, réside dans le développement socio-économique et dans le souhait des couples. Y compris en Chine, où le taux de fécondité est tombé à 1,6 enfant par femme, bien en deçà du taux de renouvellement de la population, et où l’espérance de vie moyenne a atteint 73 ans en 2008. En 2050, on estime que l’âge de vie médian (une moitié de la population est plus jeune, l’autre plus âgée) sera passé à 45 ans, contre 35 ans actuellement.
Si on attribue généralement cet état de fait à la politique de l’enfant unique, il convient pour Gilles Pison de nuancer cette interprétation. Comment expliquer, sinon, qu’à Hong Kong, à Taïwan, en Thaïlande, le taux de fécondité ait baissé aussi vite, en l’absence de mesure aussi coercitive ? En Iran et en Tunisie, la chute a été encore plus rapide. Idem au Brésil, où ce taux a été div
isé par deux en l’espace d’une génération, pour tomber à 2,2 enfants par femme en 2008. D’ici à 2050, le rapport entre inactifs (les moins de 15 ans et les plus de 65 ans) et actifs devrait donc être ramené, dans ces pays comme en Europe, à 3 pour 4. Cette proportion est d’autant plus problématique, souligne Gilles Pison, que dans la plupart des pays du Sud, les modes anciens de solidarité familiale reculent, avec la diffusion de l’individualisme à l’occidentale, et que les systèmes de protection sociale y sont encore embryonnaires ou inexistants.

Il est illusoire, ajoute le démographe, de penser que les réservoirs de jeunesse des pays du Sud pourront venir compenser, grâce aux migrations, le vieillissement de ceux du Nord. D’abord, selon lui, parce que même si, aujourd’hui, les migrations augmentent, il s’agit d’un mouvement lent, bien inférieur à ce qu’il serait nécessaire pour maintenir la proportion actuelle des actifs dans les pays industrialisés. Par ailleurs, les immigrés restant pour la plupart dans leur pays d’accueil, ils contribuent eux-mêmes à son vieillissement quand ils prennent de l’âge, ce qui nécessite à nouveau des immigrés… un tonneau des Danaïdes. Ces flux risquent enfin de diminuer, voire de se tarir, puisque la plupart des pays de départ d’aujourd’hui manqueront à leur tour de main-d’œuvre jeune. Le vieillissement démographique, conclut-il, est donc inéluctable, "parce que la taille des familles diminue et que la durée de la vie s’allonge, ce qui en soi, n’est pas une mauvaise nouvelle."

03.La démographie, une science exacte ?

   À une échelle de vingt ou trente ans, explique Gilles Pison, les projections démographiques sont relativement fiables car la majorité des hommes qui vivront à cet horizon sont déjà nés et on connaît leur nombre. Celui des nouveau-nés qui viendront grossir la population d’ici là peut être également assez bien estimé - car les femmes qui auront des enfants sont déjà nées et les comportements familiaux ne changent que lentement. Mais par définition, si l’on s’appuie sur le présent, on ne peut pas prévoir les changements de tendance. Ainsi, les projections démographiques de 1940 n’avaient nullement anticipé le baby boom de l’après-guerre dans les pays industrialisés car il s’est agi, selon le chercheur, d’"un retournement de fécondité". On prévoyait par exemple que la population française tomberait à quelque 40 millions dans les années soixante (50 millions en réalité). Souvent qualifiée, à tort, souligne le chercheur, de "rattrapage" après le conflit, cette augmentation soudaine de la fécondité, qui a commencé avant les hostilités et s’est poursuivie pendant deux décennies, reste aujourd’hui encore en partie inexpliquée.

L’ONU a eu plus de succès en 1955
lorsqu’elle a estimé que nous serions 6,3 milliards en l’an 2000. Elle a manqué la cible - en réalité 6,1 milliards -, de seulement 200 millions de plus. L’écart est infime quand on sait qu’en 1955 la population mondiale ne comptait que 2,8 milliards d’habitants. Le pronostic de l’ONU, poursuit Gilles Pison, a été cependant moins juste concernant les seuls pays développés, dont la population a été surestimée. Les démographes n’avaient en effet pas prévu que la fécondité des Européens baisserait autant, à 1,5 enfant par femme en moyenne, bien en-deçà du taux de remplacement de la population. Pourquoi, à l’inverse, le nombre des naissances en France reste-t-il stable, autour d’une moyenne annuelle de 800 000 ? Pourquoi, à niveaux d’instruction et de développement sensiblement égaux, la fécondité américaine est-elle supérieure d’un tiers à celle de l’Europe ? Religiosité plus forte là qu’ici, immigration importante ou politiques natalistes peuvent jouer un rôle, analyse Gilles Pison, mais en définitive, les démographes sont loin de tout comprendre.

Les projections sont d’ailleurs régulièrement révisées, aussi importe-t-il de les considérer comme des données relatives, et non absolues. Depuis une soixantaine d’années, la méthode n’a pratiquement pas changé, précise Gilles Pison : à la lumière du présent, on pose des hypothèses sur la manière dont la fécondité et la mortalité risquent d’évoluer et l’on recourt à des calculs qui sont relativement simples - un tableur de type Excel suCombien la Terre comptera-t-elle d’habitants demain ?La population mondiale compte plus de 6 milliards d'habitants, contre un milliard il y a deux siècles. Sur le site de l'INED, l'animation Combien la Terre comptera-t-elle d’habitants demain ? vous propose de découvrir le phénomène.
© INED
ffit souvent. Selon lui, la plus grande fiabilité des estimations provient, non des progrès des moyens de calcul, mais de l’amélioration des recensements et des enquêtes nationales. Si l’état civil n’est pas toujours complet, notamment dans les pays où l’État est faible et manque de tradition statistique, poursuit-il, toutes les régions du monde, sauf en cas de guerre, assurent aujourd’hui un décompte correct de leur population - fournissant ainsi aux démographes de l’ONU leurs données de base.

Les démographes complètent ces statistiques générales par des opérations localisées et plus fines, avec des enquêtes sur des échantillons de population, par interviews renouvelées au fil des ans : "Comprendre les conditions de vie, les souhaits, les comportements des personnes, permet d’évaluer les tendances et d’affiner les projections," poursuit le chercheur qui réalise lui-même ce travail au Sénégal depuis plus de trente ans. Chaque année, avec ses collaborateurs, il assure ainsi le suivi de plusieurs populations rurales, en visitant les mêmes villages, en dénombrant les naissances, les décès, les mariages, les migrations.
L’autre volet de son travail de recherche, au contraire, consiste à analyser les grandes tendances mondiales, à partir des chiffres des Nations unies. Sa déjà longue carrière à étudier d’un côté courbes et pourcentages, de l’autre à converser avec les villageois sur ses "terrains" sénégalais, lui a en tout cas inspiré un optimisme raisonné : "L’humanité s’adapte."


04.Démographie fiction

Le pasteur Malthus, rappelle Gilles Pison, avait cru dur comme fer, au XVIIIe siècle, que la population britannique - autour de 10 millions de personnes à l’époque au lieu des 60 d’aujourd’hui - ne pourrait s’accroître sans mettre en danger la survie du royaume. Et l’Europe, à l’aube des années soixante, tremblait devant "le péril jaune", quand la population chinoise ne dépassait pas encore les 700 millions. Aussi se méfie-t-il du catastrophisme   que pourraient inspirer les projections démographiques.

Projections de la population mondiale jusqu'en 2300Projections de la population mondiale jusqu'en 2300 selon différents scénarios de fécondité : basse / assurant le remplacement / haute / constante
© Nations unies, 2004


  Pour autant, reconnaît-il, l’augmentation certaine de la population mondiale, conjuguée à son vieillissement, constituent des défis auxquels l’humanité n’a pas encore apporté de réponses. S’il rêve d’une "solidarité mondiale" qui permettrait à la fois de mieux répartir les ressources énergétiques et alimentaires, et d’assurer une vie décente aux cohortes grandissantes de personnes âgées, en particulier dans les pays du Sud, il reconnaît que l’état du monde n’incite pas à l’optimisme en la matière. Il souligne cependant que le vieillissement démographique, qui procède notamment d’un allongement continu de l’espérance de vie et d’une amélioration constante de la médecine, ne va pas entraîner nécessairement une "explosion de la dépendance", mais plus probablement, un recul, partout, de l’âge de la retraite.

Au-delà, poursuit-il, notre avenir relève de deux inconnues majeures : l’allongement de la vie va-t-il se poursuivre et l’espérance de vie à la naissance atteindre 100 ans voire plus, au lieu des 67 ans en 2008 à l’échelle mondiale ? Et la fécondité humaine va-t-elle continuer à baisser, ou verra-t-elle un nouveau "retournement de tendance" ? De ces deux facteurs dépend le maintien de l’humanité à long terme ou son extinction à brève échéance, par implosion ou par explosion… Les Nations unies ont publié des projections d’ici à 300 ans selon différentes hypothèses. Dans celle d’une fécondité mondiale basse (stabilisée à 1,85 enfant en moyenne par femme), la population tomberait ainsi à 2,3 milliards en 2300 ; elle augmenterait jusqu’à 36,4 milliards dans l’hypothèse d’une fécondité haute (2,35 enfants). La survie de l’espèce, conclut Gilles Pison, dépendra en partie de sa capacité à trouver une voie moyenne entre ces deux extrêmes : idéalement, il faudrait s’installer dans une fécondité de 2,05 enfants pour un nombre total proche de 9 milliards. Mais elle est aussi conditionnée à un partage plus équitable et à une meilleure gestion des ressources. La manière dont vivent les hommes, ajoute le démographe, importe autant, sinon plus, que leur nombre.


La population mondiale et moi Sur le site de l'INED, le jeu La population mondiale et moi vous permet de vous situer au sein de la population mondiale, en référence à votre âge.
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