logo Essonne

PICRI : Quand chercheurs et citoyens unissent leurs forces

Une recherche scientifique à laquelle participent des non-chercheurs est-elle possible ? Oui, répond le Conseil régional d'Île-de-France. Depuis 2005, la Région a lancé plus de quarante projets de ce type. Et si une nouvelle science, plus ouverte, était en gestation dans ces P.I.C.R.I. ?

Picri - Toute la lumière sur l’ombre"Toute la Lumière sur l'Ombre" : un Picri qui vise à familiariser le public avec les possibilités offertes par la projection vidéo interactive.
© Candice Milon/ Didascalie.net

"Au moment de la crise de la recherche en 2003, un grand nombre de scientifiques se sont réunis pour réfléchir à la meilleure manière de faire évoluer la conduite de la politique de recherche en France. Et il m’est apparu à cette occasion qu’un des enjeux consistait pour les chercheurs à se rapprocher des citoyens et de leurs besoins - sans pour autant remettre en cause la liberté du scientifique," raconte Marc Lipinski, vice-président de la Région Île-de-France, chargé de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation.

Comment alors favoriser la rencontre entre recherche et société ? C’est là qu’interviennent les Picri ou Partenariats institutions-citoyens pour la recherche et l’innovation. Il s’agit de projets de recherche ou d’études scientifiques menés en collaboration par des chercheurs et des acteurs de la société civile. Les uns et les autres sont partenaires dans le  Picri : en répondant ensemble à l’appel à projet lancé annuellement par la Région, ils portent le projet dès sa naissance ; puis l ‘équipe que forment scientifiques et citoyens décide d’un commun accord de la manière de se répartir le travail. Une initiative originale, lancée en 2005 par Marc Lipinski (partie1).

En quatre ans, plus de quarante projets ont été labellisés Picri dans des domaines variés, qui vont de la santé publique à l’étude des pratiques migratoires en passant par l’urbanisme et la biodiversité. Tous se fixent un même objectif : parvenir à une "coproduction des savoirs" entre chercheurs et société civile.

Mais comment s’opère cette rencontre entre deux mondes qui s’ignorent ? À quelles conditions cette forme de travail en commun aboutit-elle à une science réellement "participative" ? Pour le savoir, une doctorante au Laboratoire interdisciplinaire de sociologie économique (LISE / CNAM - CNRS) a suivi le fonctionnement quotidien de quatre Picri pendant deux ans. Au terme de son travail, Christine Audoux-Lemoine a identifié certains écueils à éviter (partie 2), et expose les moyens d’améliorer la collaboration entre les chercheurs et les acteurs du monde associatif (partie 3).

01.Vers une recherche en prise avec la société

Les Picri sont nés en 2005 de la volonté de Marc Lipinski, vice-président de la Région Île-de-France chargé de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, également directeur de recherche au CNRS. L’objectif : faire travailler ensemble des scientifiques issus de Picri - Meaux, une cathédrale au cœur de la ville Les résultats des recherches menées par les universitaires et les amateurs d’histoire sont communiqués lors d’un colloque sur l'histoire de la cathédrale de Meaux.
© P. Croisy
laboratoires publics d’une part et des organisations à but non lucratif issues de la société civile d’autre part, avec l’idée de faire émerger des recherches véritablement en prise avec les attentes de la société. Les associations auraient accès à des résultats scientifiques inédits, ouvrant ainsi la voie à une plus large implication des citoyens dans divers domaines : préservation de la biodiversité, information médicale ou économique du grand public, participation des patients à leur système de soins, au développement durable, etc.

Les  Picri prenaient ainsi modèle sur les ARUC- ES, Alliances de recherche universités-communautés en économie sociale, qui existent depuis 2000 au Canada et permettent à des chercheurs et à leurs partenaires (entreprises de l'économie sociale) de mener ensemble des travaux de recherche, des activités de formation, de diffusion et de partage de connaissances dans le domaine de l’économie sociale exclusivement.

Quatre ans après leurs débuts, les résultats des Picri semblent positifs, comme l’explique Glen Millot. L’association où il occupe le poste de coordinateur, la Fondation sciences citoyennes, souhaitait analyser les dispositifs de conférences citoyennes qu’on voit fleurir dans divers pays d’Europe. Par qui, avec quels moyens et avec quels résultats sont organisés ces débats grand public portant sur des sujets à la lisière entre sciences, techniques et société ? C’est un travail de recherche comparative mené avec des sociologues dans le cadre d’un Picri qui leur a permis de répondre à ces questions. La Fondation a ensuite rédigé une proposition de loi avec l’aide de juristes qui, si elle était votée au Parlement, permettrait de structurer la pratique des conférences citoyennes en France. "Les Picri sont un bon moyen d’aboutir à des innovations sur le plan social," conclut Franck Alary.

Comment construire un Picri ? Il faut qu’au moins l’un des deux partenaires soit instPicri - Evaluation clinique des fauteuils roulants électriquesUn protocole d’investigation clinique des fauteuils roulants électriques a été mis au point par des patients de la Fondation Garches, avec le centre d’innovation technologique de l’hôpital Raymond Poincaré.
© Fondation Garches
allé en Île-de-France, que le projet présente un intérêt sociétal et qu’il porte sur des thèmes de recherche qui ont des difficultés à trouver des financements. De jeunes scientifiques, doctorants et post-doctorants, doivent participer à l’étude, le Conseil régional souhaitant voir la "démarche Picri" et son état d’esprit se diffuser. Chaque projet peut être financé intégralement par la Région Île-de-France dans la limite de 50 000 euros par an sur une période de un à trois ans renouvelable jusqu’à un maximum de cinq ans. Chaque année depuis 2005, 26 à 54 dossiers de demande ont été déposés dont le quart, en moyenne, ont été retenus : ce sont ainsi 8 à 13 nouveaux projets qui intègrent le dispositif chaque année.

La nature des projets est diverse. Parmi les Picri déjà lancés, l’un vise à explorer l’histoire de la cathédrale de Meaux, y sont associés un laboratoire d’études médiévales et la Société historique de Meaux et de sa région. Dans un autre, des patients tétraplégiques de la Fondation Garches ont mis au point un protocole d’investigation clinique avec le centre d’innovation technologique (CIT) de l’hôpital Raymond-Poincaré pour évaluer les fauteuils roulants électriques vendus sur le marché. Un troisième Picri, construit en 2006 par des économistes, des sociologues et un collectif d’acteurs du commerce équitable, s’efforce de réaliser une cartographie des réseaux du commerce équitable en Île-de-France.

"À chaque fois, chercheurs et associatifs trouvent un bénéfice commun à leur collaboration," note Franck Alary. Par exemple, grâce au financement Picri, des généticiens ont découvert des mutations jouant un rôle dans l’apparition d’une maladie rare, la pancréatite chronique héréditaire. De son côté, l’association partenaire, qui représente les malades touchés, a contribué à la définition des objectifs de santé publique et a pu constater avec satisfaction que la recherche ciblait mieux les problèmes des patients.

02.Des écueils à éviter

Pour que le Picri fonctionne, encore faut-il que chacune des deux parties trouve sa place dans le dispositif. Ce qui ne va pas toujours de soi, comme l’a observé Christine Audoux-Lemoine, doctorante au Laboratoire interdisciplinaire de sociologie économique (CNAM - CNRS). Pendant deux ans, cette sociologue a suivi les réunions de quatre Picri, observant en silence la manière dont les partenaires dialoguent, élaborent leur travail en commun, se partagent les tâches, voire s’affrontent et se disputent.
            Champ de blé - Ferme de la Bergerie La majorité des blés étudiés dans le cadre du Picri Un pain bio de qualité sont cultivés à La ferme de la Bergerie (Villarceaux, 95).
© J. Dawson / INRA

Ainsi, les uns et les autres, qui ne donnent pas toujours le même sens aux mots et ne viennent pas des mêmes horizons, éprouvent parfois des difficultés à se comprendre. Christine Audoux-Lemoine se souvient que l’un des participants, associatif, utilisait souvent le terme "systémique" jusqu’au jour où il a reconnu qu’il ne savait pas exactement ce que cela voulait dire mais qu’ainsi il avait l’impression de parler comme les scientifiques.

Autre écueil dont il faut prendre conscience : le temps ne s’écoule pas de la même manière selon qu’on est scientifique ou qu’on appartient à une association. Tandis que les premiers déploient leur méthode pas à pas, les autres ont tendance à vouloir accélérer le rythme. "Dans l’un des Picri, la méthodologie n’était même pas encore en place que l’association réclamait déjà les résultats, ce qui a été source de tensions au sein de la collaboration."

Le risque existe également de voir le Picri péricliter si l’un des partenaires cherche à utiliser l’autre pour servir ses intérêts. Ainsi, il est arrivé qu’une association refuse aux chercheurs l’accès à certaines données qu’elle détenait alors qu’elles entraient dans le champ de l’étude scientifique. En réalité, l’association en question cherchait, en collaborant avec des chercheurs, à valoriser son image. Et elle jugeait que les données en question risquaient de la desservir… Résultat : le Picri qui les réunissait a été mis en sommeil.

À l’inverse, il arrive que l’institution scientifique ne soit pas prête à une telle collaboration, par incompréhension ou méconnaissance. "Au début, dans mon laboratoire, on m’a regardé comme si j’étais un ovni," se souvient Isabelle Goldringer. Avec des associations de producteurs agricoles et de Picri - Papillons des jardinsCollecte de données afin d’évaluer l’état de santé de la biodiversité urbaine et péri-urbaine dans le cadre du Picri Papillons des jardins, un indicateur citoyen.
© C.Gaumont / Noé Conservation
consommateurs, cette généticienne de l’INRA tente d’évaluer les qualités agronomiques et gustatives de variétés de blé dont la culture a été abandonnée depuis des décennies. Avec l’idée que ces variétés anciennes sont peut-être plus adaptées à l’agriculture biologique que celles diffusées actuellement par les grands semenciers. "Mais dans mon domaine, la génétique, l’idée qu’une recherche scientifique valable puisse être réalisée en dehors du laboratoire et que des citoyens y fourrent leur nez ne passait pas du tout. Alors que ça se fait couramment en sciences sociales ou dans les sciences médicales…," décrit-elle. Le problème est tel qu’une biologiste moléculaire a dû renoncer à sa participation à ce Picri après deux ans de travail en commun. Son directeur de laboratoire a jugé qu’elle n’était plus "dans la ligne" du laboratoire.

03.Comment améliorer le dialogue

Picri - Commerce équitableObjectif de cet atelier : promouvoir le commerce équitable en Île-de-France et renforcer les liens entre les acteurs et les chercheurs.
© PFCE
  Il faut reconnaître que les deux partenaires ne partent pas tout à fait à égalité dans les Picri. L’objectif qu’ils se fixent (réaliser un travail scientifique en commun) est une tâche que maîtrisent les chercheurs bien plus que la plupart des associatifs. Les premiers doivent donc veiller à faire une place aux "savoirs de terrain" des associatifs. "Sinon, on se retrouve dans des dialogues de sourds et des querelles de légitimité où les uns affirment : “Je le sais, je l’enseigne à l’université”, tandis que les autres rétorquent : “Je le sais, je le constate tous les jours sur le terrain”," remarque Christine Audoux-Lemoine.

Il faut également que certaines questions fondamentales soient posées dès le début de la collaboration. Quelles sont les motivations profondes des deux acteurs ? Le partenaire associatif a-t-il conscience des contraintes de la démarche scientifique ? Quel rôle l’équipier scientifique accordera-t-il aux associatifs dans la collaboration ? Les uns et les autres attendent-ils la même chose ? Ce qui devrait permettre d’éviter ce genre de situation : "Trois ans après le début de l’un des Picri, les partenaires n’avaient pas trouvé d’accord satisfaisant sur la définition du mot “association”, qui constituait pourtant l’objet central de leur étude !" raconte Christine Audoux-Lemoine, qui conclut : "Parvenir à identifier la problématique du Picri constitue l’étape fondamentale du partenariat. C’est là que s’accordent les points de vue et les intérêts."

Tout est plus facile quand les partenaires sont unis autour d’un objectif commun, comme dans le Picri Semences paysannes d’Isabelle Goldringer qui, malgré la défection de la chercheuse, avance bien. Les acteurs, "animés par une foi commune", avaient tous besoin les uns des autres pour savoir si les semences utilisées en France depuis les années cinquante - voire bien avant, à une époque où l’usage des pesticides n’était pas généralisé - ne seraient pas particulièrement adaptées à l’agriculture biologique. Ensemble, ils ont mis au point un protocole de recherche et organisé leur travail. À la généticienne, il revient le soin de récupérer les semences dans des banques spécialisées et d’organiser la recherche afin de déterminer lesquelles produisent le meilleur pain. Aux agriculteurs, la tâche de faire pousser ces variétés et de réaliser la panification. Les associations de consommateurs, quant à elles, ont pour charge de tester les pains auprès des gourmets.

"Je crois qu’aucun projet Picri ne peut éviter de passer par une phase d’apprentissage au cours de laquelle les partenaires se jaugent et se frottent les uns aux autres," analyse Christine Audoux-Lemoine. Encore faut-il en sortir, de manière à passer à une phase de production active de connaissances. "PePicri - Toute la lumière sur l’ombreToute la Lumière sur l'Ombre prend à la vidéo projection son caractère immersif et aux dispositifs interactifs leur capacité à impliquer les utilisateurs dans une boucle de contrôle et d'engagement ludique.
© Renaud Rubiano / Didascalie.net
ut-être que des médiateurs chargés de déminer le terrain et de poser les questions qui fâchent pourraient y aider. Ces tuteurs auraient pour tâche de vérifier si les partenaires sont bien équipés avant de commencer l’ascension," suggère Christine Audoux-Lemoine - et de s’assurer qu’ils ont pour objectif le même sommet ! "Il me paraît bien normal que la pratique des Picri présente des difficultés, juge Christine Audoux-Lemoine : pour la première fois ou presque, la science tente de se construire avec des non-scientifiques ! Elle a beaucoup à gagner à cette ouverture. Certes, l’indépendance farouche dans laquelle elle s’est maintenue depuis quatre siècles lui a permis d’aboutir à des résultats impressionnants. Mais cette forme de fermeture sur soi-même est moins acceptée aujourd’hui et pourrait s’avérer contre-productive."

Ressources

Restez connecté

Suivez-nous : Page Facebook Page Twitter

Lettre d'information :

Vidéo

Cette vidéo nécessite le plug-in gratuit Flash 8.
Il semble que vous ne l'avez pas.
Cliquer ici pour le télécharger

Interview de Xavier Raepsaet - La propulsion nucléaire spatiale

Portraits d'experts

  • Romina Aron Badin, les primates au coeur
  • Jacques-Marie Bardintzeff, une vie consacrée aux volcans
  • Catherine Charlot-Valdieu :  Home sweet home
  • Didier Labille, l’astronomie en amateur professionnel