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Changement climatique : l'Académie des sciences cloisonne les débats

  • Posté le : Lundi 27 Septembre 2010
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  • par : L. Salters

L'institution a organisé un débat entre chercheurs - mais sans public - sur le renforcement de l'effet de serre. Pourquoi à huis clos ? L'historien des sciences Dominique Pestre l'explique.

Militants anti OGMDes militants opposés aux OGM en 2001, lors de la destruction de deux parcelles de maïs génétiquement modifié dans une ferme expérimentale en Haute Garonne.
© Daniel Hérard / LookatSciences

Le climat et son évolution concernent tout le monde sur la planète. A l’échelle de l’humanité, c’est l’une des questions scientifiques les plus discutées sur la place publique. Chercheurs, citoyens, organisations non gouvernementales (ONG), agences sanitaires, organisations plurigouvernementales, etc, sont autant d’acteurs qui s’impliquent dans ce débat. Pourtant, c’est bien à huis-clos que s’est tenue, à l’Académie des sciences, une discussion sur la question. C’était ce lundi 20 septembre. Près de 130 chercheurs (une centaine de membres de l’Académie, les autres étaient invités) composaient l’assistance. Selon le communiqué de presse, l’objectif du débat était de "permettre la confrontation sereine des points de vue et des méthodes et établir l’état actuel des connaissances scientifiques sur le changement climatique".
A l’origine de son organisation : une demande de la ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur. En avril dernier, 600 scientifiques signent une pétition pour protester contre les propos du géologue et ancien ministre de l’Education nationale Claude Allègre. Connu pour ses positions de sceptique sur le phénomène du réchauffement climatique, et soutenu en cela par un groupe de géologues parmi lesquels Vincent Courtillot, il remet en cause, dans son livre L’imposture climatique, ou la fausse écologie (2010), l’ensemble des travaux de toute une partie du monde scientifique sur la question. L’auteur y questionne principalement la réalité d’un réchauffement climatique anthropique (dû à l’homme).
Exaspérés par l’attitude souvent provocante de Claude Allègre, qui n’est pas climatologue, des chercheurs - dont pour certains, les travaux étaient très critiqués dans le livre - demandaient à la ministre de la Recherche d’intervenir. D’où ce débat à l’Académie des sciences. Mais plutôt que de jouer la transparence, l’Institution a préféré confronter les deux partis dans le secret. Pourquoi ?

“L’orthodoxie de la science”

"En tant qu’institution, l’Académie des sciences est la dernière à penser que le social peut avoir un avis sur ce qu’elle raconte, tranche Dominique Pestre, historien des sciences et professeur à l’Ecole pratique des hautes études en sciences sociales (EHESS). L’Académie est dans l’orthodoxie de la science. Elle n’a pas un grand recul par rapport aux grandes questions qui se posent."
Une attitude qui tranche avec d’autres pays. En Angleterre, la révélation de certaines erreurs dans le dernier rapport du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) avait suscité une méfiance sans précédent vis à vis des auteurs. Les instances britanniques ont rapidement diligenté cinq enquêtes indépendantes. Toutes sont arrivées à la même conclusion : aucune erreur scientifique majeure n’a été commise. Aucune malveillance, aucune entorse aux règles de bases de la recherche n’a été révélée. Ces enquêtes ont bien confirmé que les conclusions du Giec étaient globalement cohérentes et l’ont donc rétabli dans sa crédibilité.
Par comparaison, le débat organisé à l’Académie fait pâle figure. "La contestation sur les OGM (Organismes génétiquement modifiés) est un autre exemple, raconte Dominique Pestre. Elle heurte de front l’idée que les scientifiques apportent le progrès à l’humanité". Au début des années 2000, des militants anti-OGM ont arraché à plusieurs reprises des plants de maïs transgéniques expérimentaux au nom du principe de précaution. L’Académie des sciences à l’époque a publié un rapport qui dénonçait ces actions. "En France, l’Académie est sur la défensive. Ses membres finissent toujours par réagir, mais dans la réticence", ajoute Dominique Pestre. 

“La vérité est Une”

Toujours sur les OGM, que dirait l’Académie sur la récente initiative du Gers par exemple ? Ce département fortement agricole (agriculture biologique notamment) va intenter un recours auprès de la cour de justice européenne pour faire annuler l’importation de six nouvelles variétés d’OGM sur le territoire de l’Union. Objectif du Conseil général : faire respecter une stricte application du principe de précaution en ce qui concerne les organismes génétiquement modifiés. D’autres régions européennes sont sur le point de lui emboîter le pas. Un cas d’école où les acteurs de la vie publique s’invitent dans le débat scientifique.
"Il y a aujourd’hui toute une série d’agences dont la fonction est de donner des règles, renchérit Dominique Pestre. Ce sont elles qui disent ce qui est sain, ce qui ne l’est pas, etc. Il y a aussi les ONG et les associations dont la fonction est de questionner. Or tous sont devenus des acteurs à part entière du débat. Aujourd’hui, tout le monde participe aux décisions autour de la table. On élabore avec des propositions des uns et des autres. L’Académie n’a pas auditionné les ONG pour savoir ce qu’elles avaient à dire sur la question du climat par exemple. Elle le refuse. Or les sujets dont elle parle concernent tout le monde : les OGM, le climat, le nucléaire."
Pour l’heure, la discussion organisée lundi devrait donner lieu à un rapport qui sera publié d’ici fin octobre. "Il ne faut pas montrer qu’il y a des tensions internes, observe Dominique Pestre. On ne peut pas se battre sur la place publique. Pour l’Académie des sciences, la vérité est “Une”."