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Crise grecque : quelle responsabilité ont les marchés financiers ?

  • Posté le : Lundi 11 Juillet 2011
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  • par : L. Salters

Les problèmes de la Grèce illustrent les dérives d’une spéculation qui ne connaît pas de limite et qui aggravent une situation déjà critique. Une chercheuse en mathématique nous décode la mécanique en jeu.

La bourse de ChicagoLa ruche des marchés financiers. Ici, la bourse de Chicago.
© Alex Bartel / LookatSciences

Depuis quelques semaines, l’Europe et Athènes cherchent un moyen pour financer la dette publique du pays qui s’élève à 350 milliards d’euros. Ce chiffre représente une augmentation de 116% par rapport à 1981, date de l’entrée du pays dans la CEE. Pour faire face, un second plan “d’austérité” a été adopté par le parlement le mercredi 29 juin. Dans la rue, les manifestants croient tenir les responsables de la crise : les marchés financiers, c’est-à-dire les spéculateurs.

Tout commence avec la déflagration de 2007, la crise des subprimes, qui est une crise de spéculation immobilière. Partout dans le monde, des banques sont au bord du gouffre. Pour les sauver et relancer leur économie, de nombreux pays volent à leur secours. C’est le cas en partie de la Grèce, dont l’administration n’est par ailleurs pas réputée bonne gestionnaire. “L’état grec est très inefficace”, confirme Andreea Minca, chercheuse en mathématique et spécialiste des probabilités appliquées à la finance, à l’université Pierre et Marie Curie (Paris 6). A l’époque, comme la reprise économique tarde, la baisse de l’activité se traduit par une baisse des recettes fiscales. Résultat : la dette publique grecque, déjà très importante, ne fait que se creuser.

Comment la financer ? En empruntant. Mais auprès de qui ? Depuis le traité de Maastricht, il est interdit aux états européens d’être financés par la banque centrale européenne. Souverains et garants du bien public, ils n’ont donc pas d’autre choix que d’aller chercher de l’argent sur... les marchés financiers. Un monde où la spéculation constitue le nerf de la guerre. “La création d’une bulle relève toujours du même phénomène, rappelle Andreea Minca. Ce sont quelques acteurs qui en suivent d’autres dans leurs comportements sur les marchés. Une fois qu’on a atteint une masse critique, il y en a beaucoup plus qui suivent”. Un suivisme typique des acteurs sur les marchés.

Topologie bancaire

Athènes a donc vendu des obligations pour financer sa dette publique. Pour s’assurer d’être bien rémunérés en cas de défaut de paiement, les investisseurs souscrivent des assurances. On les appelle les CDS, Credit Default Swap (en français, des couvertures de défaillance). A titre d’exemple, imaginons qu’une personne emprunte de l’argent pour acheter une voiture. Par précaution, le prêteur prend une assurance afin d’être sûr de revoir son argent. “Comme ça, en cas de défaut de paiement, c’est l’assureur qui paye, explique Andreea Minca. En échange, en tant qu’investisseur, je paye une prime à cet assureur”.

Les CDS permettent donc aux investisseurs de se protéger. Mais le marché des CDS est devenu autonome : pas besoin de posséder des obligations grecques pour en acheter, ni même d’avoir une activité liée à la Grèce. Certains investisseurs acquièrent ainsi des lots de CDS, en espérant que leur taux grimpe : ils spéculent à la hausse. A l’origine instrument d’assurance, les CDS sont donc devenus des purs produits spéculatifs.
“Le taux des CDS est calculé par un modèle mathématique au cas où il y aurait défaut de paiement par l’emprunteur, souligne Andreea Minca. On calcule la probabilité du défaut tel qu’il est perçu par le marché”. Dans le cas de la Grèce, le risque est déjà perçu par le marché comme étant très élevé. Mais en plus, les spéculateurs, en achetant des CDS, surévaluent ce risque. Andreea Minca : “On entre dans un cercle vicieux. Mais les spéculateurs n’ont pas créé les problèmes de la Grèce, ils les ont amplifiés”.

Un autre acteur entre alors en jeux : les agences de notations. Elles évaluent la capacité des états à rembourser leur dette. Or pour ces agences, le taux des CDS, même gonflé artificiellement, est le reflet du risque grec. En conséquence de quoi elles ont baissé la note du pays. Prêter de l’argent à la Grèce en achetant ses obligations devient donc moins sûr. Du coup, les taux d’intérêts se sont envolés. Le tout à l’avantage des investisseurs détenteurs des titres de la dette. Athènes se retrouve ainsi prisonnière des marchés qui n’ont pas d’autre ambition que de fabriquer de l’argent avec de l’argent...

Toutes les formules mathématiques sont codées dans les systèmes des spéculateurs, détaille Andreea Minca. Les banques ont des équipes de pointe qui mettent tout cela au sur pieds. Mais un produit de crédit, c’est très compliqué à mettre dans une formule. Il y a beaucoup d’enjeux. C’est quoi le marché ? Qui détient quoi ? Comment donner un prix et évaluer un produit ?” Néanmoins pour la chercheuse, le problème vient d’abord d’un manque de surveillance du système. “C’est la grande leçon de la crise de 2007-2009 : il faut contrôler d’une manière ou d’une autre la topologie du réseau bancaire, résume-t-elle. Qui doit combien et à qui ? Quelle est la taille du réseau financier impliqué ? Quel est le prochain à devoir payer ?