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Dépendance au jeu : comment mieux cerner le phénomène ?

Le Centre de référence sur le jeu excessif de Nantes lance une grande enquête sur l'addiction aux jeux. C'est la première fois qu'une étude de cette ampleur et sur le long terme est menée en France.

Dépendance au jeuJouer. Pour certains, une pulsion impossible à dominer.


© Sophie Brandstrom / LookatSciences

La dépendance au jeu est une réalité. Hasard et argent forment le dangereux cocktail auquel devient "accro" une partie de la population. La récente autorisation en France pour les jeux d’argent et de hasard sur internet (voulue par Bruxelles) représente encore une nouvelle tentation. Mais en France, le territoire de l’addiction au jeu est recouvert d’un épais brouillard. Même si on admet volontiers qu’entre 0,5 et 3% de la population manifeste une addiction, il n’existe pas vraiment de chiffres. Sans parler des pratiques et des comportements types qui sont mal décryptés par les chercheurs. Comment un joueur passe-t-il d’une pratique normale à une pratique addictive ? Pourquoi certains joueurs se font soigner et pas d’autres ? Et comment les autres réussissent-ils à résoudre seuls leurs problèmes de dépendance ?
C’est pour répondre à ces interrogations que le Centre de référence sur le jeu excessif (CRJE) du CHU de Nantes vient de lancer une grande enquête sur la dépendance au jeu. Selon Marie Grall-Bronnec, psychiatre et coordinatrice de l’étude au CRJE, ce travail permettra d’"adapter les pratiques à la fois de prévention et de prise en charge du jeu pathologique". Et pour celà, il est nécessaire de mieux connaître le profil type des joueurs.

En France, ce genre d’initiative est une première. Les pays anglo-saxons ont plus d’avance dans le domaine. "Les études qui existent chez nous portent sur la population de joueurs en soins, précise Gaëlle Bouju, ingénieur de recherche au CRJE et contributrice à l’enquête. D’ailleurs très souvent, les "accros" aux jeux viennent d’abord consulter pour une dépression. C’est dans un second temps qu’un diagnostic de dépendance est posé". Pour pousser plus loin leurs analyses, les scientifiques voulaient donc mettre sur pied une enquête concernant une population large et sur le long terme. "Cet aspect est important, car la vie d’un joueur fluctue, ajoute Gaëlle Bouju. Pour comprendre, il faut avoir un suivi dans le temps. Un joueur peut avoir une pratique problématique à un moment, et reprendre une pratique récréative quelques mois plus tard, par exemple". Typiquement, un joueur à problème est dans l’impossibilité de résister aux pulsions qui le guident vers le jeu. Il a perdu la liberté de s’abstenir. Le jeu devient le centre de sa vie au détriment d’autres aspirations (familiales, sociales).  

Protocole

Afin de mettre en place un protocole, les chercheurs ont défini trois états statistiques : le joueur problématique, le joueur non problématique et le joueur problématique en soins.  
Les équipes ont ensuite recruté 500 joueurs représentatifs de la population sur le territoire. Le recrutement s’est fait dans les centres de soins, mais aussi dans les espaces de jeu (casino, PMU, points de vente Française des Jeux etc) et par voie de presse. "Cela fait maintenant deux années que nous recherchons des volontaires. Il nous en reste quelques dizaines à trouver pour arriver au chiffre de 500", précise Gaëlle Bouju. A la fin du recrutement, il faudra dresser un état des lieux de cette population, définir les points de divergences et les similitudes entre les différents statuts.

Puis les équipes de recherche passeront à une deuxième phase : celle du suivi à proprement parler durant 5 ans. "L’enjeu sera de savoir si le joueur a changé d’état. S’il est passé d’un statut de joueur non problématique à un statut de joueur problématique par exemple. Quand, comment et pourquoi cela a eu lieu ?, ajoute Gaëlle Bouju. Dans un premier temps, les chercheurs discuteront avec chacun des volontaires pour définir leur profil. Gaëlle Bouju : "Ensuite, concrètement, nous passerons un appel par an à chaque joueur. Il ne faut pas que ce soit trop contraignant. Une conversation d’une demi-heure tout au plus à chaque fois. Nous évaluerons certaines variables : comment ont évolué leurs habitudes ? Ont-ils changé de type de jeu ? Où jouent-ils ? Le statut du joueur sera défini grâce au manuel DSM-IV (Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux - ndlr)". Pour l’addiction au jeu, le manuel comporte dix critères : jouer des sommes de plus en plus importantes pour atteindre un état d’excitation de plus en plus élevé, jouer pour oublier les soucis du quotidien, commettre des actes illégaux pour continuer à jouer, mettre en danger son entourage etc.   
L’enquête doit permettre de dissiper les mystères qui règnent autour du comportement des joueurs. Car même si on dispose de peu de données, une évidence s’impose : en France, on joue de plus en plus. En 1976, un habitué des PMU faisait son tiercé avec un loto. C’est tout ! Aujourd’hui, la quantité de jeux de hasard et d’argent créés par les opérateurs de jeux a considérablement augmenté, stimulant les dépenses. Selon l’Insee, entre 1976 et 2006, la part moyenne des dépenses des ménages consacrée aux jeux a doublé. Avec un pic notable en 1991, date de l’apparition des jeux de tirage et grattage. "Pourtant a priori, nous serions plutôt en-deçà par rapport à d’autres pays, notamment en Europe", tient à préciser Gaëlle Bouju.


(1) Note : L’enquête est financée par la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et les Toxicomanies (MILDT) et l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Pour cette enquête le CRJE est associé à six autres équipes françaises spécialisées dans l’addiction au jeu.