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Emouvantes voix du passé

  • Posté le : Lundi 30 Janvier 2012
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  • par : L. Salters

Grâce à une technique de scanner optique, une équipe de chercheurs américains a pu écouter l’un des plus vieux enregistrements sonores jamais effectués. Il date de la fin du XIXème siècle.

VOLTA1Les disques du laboratoire Volta sont parmi les ancêtres des vinyles.
© SSPL / Science Museum / LookatSciences

L’époque est “digitale”. Tout contenu informatique peut potentiellement se télécharger et se transmettre d’un ordinateur à un autre sans soucis de support. Les CD ont rejoint les vinyles sur les étagères des médiathèques. Etape intermédiaire avant la cave ! Dans ce contexte, le travail récent de plusieurs archéologues sonores américains ayant réussi à réécouter des enregistrements vieux de plus de 100 ans a quelque chose de miraculeux. En décembre dernier, après deux mois de recherche, une équipe américaine composée de spécialistes du son venant de trois institutions (1) a réussi à faire entendre six disques âgés de 130 ans et qui figurent parmi les plus vieux jamais écoutés à ce jour. En utilisant une technologie récente de scanner optique, les scientifiques ont pu “reconstituer” les disques, réhabiliter virtuellement les sillons endommagés, pour finalement entendre un mot : Baromètre.

“Il est très difficile de savoir ce que ces enregistrements rendaient à l’époque, commente Jean-Marc Fontaine, ingénieur de recherche au Laboratoire d’acoustique musicale (LAM), dépendant de l'UPMC/Institut d'Alembert - CNRS -Ministère de la Culture.Il est spécialiste des questions liées à la conservation des enregistrements sonores. C’était tellement nouveau. Tout le monde était émerveillé. Mais comment savoir ce qu’ils entendaient vraiment à partir de ces enregistrements lorsqu’ils les écoutaient ? ”


Le prix Volta

1880, Graham Bell est au fait de sa notoriété. Après avoir inventé le téléphone, il a fondé la compagnie qui porte son nom. La révolution des télécommunications est en marche. Pour couronner son travail, la France lui décerne le prix Volta d’une valeur de 50 000 francs de l’époque. Bell utilise les fonds pour monter avec ses associés un lieu d’expérimentation à Washington : le laboratoire Volta. L’homme y déploie tout son génie d’inventeur. Il crée par exemple l'audiomètre, utilisé pour mesurer l'acuité auditive. Ou encore le pendule à induction, pour localiser des objets métalliques dans le corps humain. Mais surtout, il invente le premier cylindre enregistreur électrique, introduit en 1886, qui est à la base du gramophone moderne. L'équipe constituée par un cousin de Graham Bell, Chichester Bell et Charles Tainter, expérimente également différents procédés de gravure de disques.  Les six disques scannés par l’équipe des scientifiques américains datent de cette époque et s’inscrivent dans cette recherche d’enregistrement de la voix humaine.
“Pour l’équipe de Bell, ces disques n’avaient pas d’avenir, relativise Jean-Marc Fontaine. Ils faisaient de la recherche et des essais autour de la transmission à distance de l’enregistrement. Contrairement à Edison qui cherchait un moyen, avec les cylindres, de systématiser cette production par la duplication. Les disques de Bell n’étaient pas destinés à durer. C’est une vraie prouesse d’avoir pu les écouter.”

 Nettoyage

Les six disques étaient faits en étain. “Contrairement aux cylindres qui peuvent être écoutés grâce à des moyens de l’époque qui ont été conservés, les supports en étain ne peuvent être lus de cette manière, précise Jean-Marc Fontaine. Ils sont trop endommagés. Et on risquerait de les abîmer définitivement.”

L’équipe américaine a donc utilisé une méthode de lecture optique très performante mise au point au début des années 2000 au Laboratoire Lawrence de Berkeley.
En scannant chacun des disques, les scientifiques ont obtenu en image des cartes digitales de très haute résolution. Chacune des cartes a ensuite été débarrassée des défauts évidents, comme des rayures sur les sillons. Enfin un logiciel a calculé la lecture des sillons restaurés. En procédant de cette façon, les scientifiques ont obtenu une nouvelle version audio des disques. “Avec la méthode du scanner, on enregistre absolument toutes les déformations de la matière. Il y a donc un grand travail de nettoyage qui est nécessaire pour vraiment savoir ce qu’il y a sur les disques”, ajoute Jean-Marc Fontaine.

L’équipe a encore du pain sur la planche. Il resterait encore près de 200 enregistrements provenant du laboratoire Volta encore jamais écoutés. “C’est rare de remonter avant 1890, ajoute non sans une certaine émotion dans la voix Jean-Marc Fontaine. Mais ce n’est pas l’ultime limite. En 1857, le français Edouard Léon Scott de Martinville procédait au tout premier enregistrement de voix grâce au phonautographe. Il avait réussi à  inscrire sur papier les vibrations sonores à partir d'une membrane vibrante, comme pour un tympan. C’est un procédé tout simple. Mais personne dans l’histoire humaine n’y avait pensé avant !”

Aujourd’hui, les contenus sont de moins en moins “ancrés” dans la matière. De plus en plus, que ce soit la musique, les films et même les écrits, les contenus sont numérisés. Notre civilisation “sans support” sera-t-elle capable de produire de la mémoire de la même façon que ces inventeurs du XIXème siècle ?

Pour écouter Scott de Martinville chanter Au Clair de la Lune, suivre ce lien...dans le temps : http://www.firstsounds.org/sounds/scott.php

 


(1)Musée national d’histoire américaine, Librairie du congrès et Laboratoire Lawrence de Berkeley.