logo Essonne

Eté de chaleurs et de pluies diluviennes : un enchaînement rare

  • Posté le : Lundi 6 Septembre 2010
  • |
  • par : L. Salters

L'anticyclone russe et la mousson indienne ont interagi pour accentuer des conditions climatiques hors normes.

Photo satellite de la région du Sindh au PakistanSur cette photo satellite prise au-dessus de la région du Sindh au Pakistan, on perçoit bien le cours de l’Indus, le fleuve qui traverse le pays du nord au sud. En bleu, les inondations suivent la rivière. En bas, de couleur grise, on aperçoit Sukkur. Cette ville de 500 000 habitants est l’une des rares dans la région à ne pas avoir été touchée par la catastrophe.
© NASA/LookatSciences

Records de chaleur battus (38,2 degrés à Moscou le 29 juillet), pluies diluviennes et inondations (300 mm de précipitations sur 36 heures au Pakistan), mousson exceptionnellement active... Il est trop tôt pour dire si les événements climatiques qui ont secoué le monde ces six derniers mois sont dus au réchauffement climatique. Mais selon Alain Mazaud, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE) de Gif sur Yvette, "S’il est certain qu’au niveau local, il y a eu des événements exceptionnels, en revanche, au niveau global, on peut se poser la question du lien exact entre ces épisodes et l’augmentation de l’effet de serre".
Même réflexion dans la nuance pour Christophe Cassou, climatologue au Centre européen de recherche et de formation avancée en calcul scientifique (Cerfacs), à Toulouse : "Une série d’événements troublants se sont enchaînés, analyse-t-il. Et c’est cet enchaînement qui est rare."
Deux événements a priori éloignés géographiquement retiennent l’attention des chercheurs : la mousson en Inde et au Pakistan et l’anticyclone russe. "Le détail des interactions est compliqué à analyser car tout joue sur tout", explique Alain Mazaud.

Mousson active

La mousson est la cause première de la pluviosité importante qu’ont connue le Pakistan et le nord de l’Inde cet été. Tous les ans, dès la fin du printemps, avec l’augmentation des températures, le même mécanisme se répète. Les “masses terrestres”, les sous-continents indiens par exemple, chauffent l’air plus que l’océan Indien lui-même. Ainsi réchauffé, l’air situé au-dessus des terres à tendance à s’élever, créant alors une dépression. Cet appel d’air aspire l’air marin, très humide, en provenance de l’océan Indien. Il survole les terres, se réchauffe et s’élève à son tour, d’autant qu’il rencontre la chaîne de montagnes himalayenne. L’air se refroidit alors brusquement, l’humidité qu’il contient se condense et provoque nuages et pluies. Cet enchaînement définit la saison des pluies qui dure en général de mai à septembre.
Mais cette année, les précipitations ont été plus importantes et ont même touché des régions très au Nord, notamment en Inde, habituellement épargnées. Pourquoi la mousson était-elle plus active en 2010 ?
Pour répondre à la question, il faut comprendre le phénomène “El Nino”. De façon générale, les eaux chaudes de surface du Pacifique sont poussées par des vents alizées vers les côtes asiatiques. Lors de El Nino, ces alizées faiblissent, et ces eaux chaudes sont réparties sur l’ensemble du Pacifique, y compris du côté américain qui subit un réchauffement. "Mais parfois, un autre phénomène, La Nina, suit El Nino, poursuit Christophe Cassou. Et c’est comme un rééquilibrage." Il se produit alors un renforcement des alizées du pacifique qui envoie plus d’air chaud et humide vers les côtes asiatiques. "Du coup, on assiste côté américain à une remontée des eaux profondes et froides." C’est ce rééquilibrage qui serait à l’origine d’une mousson plus active. "On sait qu’avec El Nina, les moussons sont plus fortes", poursuit Christophe Cassou.
Les images ont marqué durablement les esprits. Pluies diluviennes, inondations, glissements de terrain... Des millions de personnes, dans leur écrasante majorité pauvres et sans ressource, ont été déplacées. Selon l’Organisation Mondiale de la Météo (OMM), jusqu’à 40 millions de personnes sont touchées.

Anticyclone russe

Mais la violence de la mousson cette année n’est peut-être pas sans lien avec la canicule russe. "L’anticyclone qui a “bloqué” au-dessus de la Russie occidentale est un épisode extrême énorme. L’amplitude de ce phénomène dépasse tout de que l’on pouvait attendre," commente étonné Christophe Cassou. Durant six semaines (jusqu’à la mi-août environ), cet anticyclone s’est stabilisé au-dessus de la Russie occidentale, provoquant des records de chaleur. Mais il a aussi profondément modifié la circulation atmosphérique globale. "La chaleur liée à l’anticyclone a “aspiré” la mousson sur les contreforts de l’Himalaya. Hors celle-ci était déjà montée très au Nord à cause du phénomène “La Nina”, explique Christophe Cassou. L’anticyclone a provoqué un effet de dépression, comme une pompe." C’est pourquoi cette année, et de façon exceptionnelle, certaines parties du nord de l’Inde, mais aussi tout l’Est de l’Europe, ont été touchés par les pluies.
Reste la grande question : cet enchaînement de phénomènes est-il lié au réchauffement climatique ? Sur ce point, les deux chercheurs restent mesurés. "La vraie question est celle de la fréquence et de l’amplitude de ces phénomènes, détaille Alain Mazaud. On est obligé d’être prudent pour apprécier des liens entre des événements qui ne durent que quelques semaines. A l’échelle du climat, c’est très court." Même retenue chez Christophe Cassou : "En dehors des considérations liées au réchauffement, le système climatique est capable de déclencher par lui-même des événements extrêmes", analyse-t-il. Ainsi, selon l’organisation américaine National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), une vingtaine de records de chaleur ont été battus un peu partout dans le monde cet été. "Rien d’exceptionnel en soi, renchérit Christophe Cassou. Mais associé au reste..."
En fait, ce qui manque aux climatologues, ce sont des données statistiques. "On peut très bien avoir un mauvais été suivi d’un été exceptionnel et être toujours dans une tendance de réchauffement. Il n’y a là rien de surprenant, affirme Alain Mazaud. Le phénomène de réchauffement n’est pas homogène, ni dans le temps ni dans l’espace. Tout est question de moyennes."