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Guerre et religion : quand le sacré s’immisce dans les conflits

Les luttes entre confessions seraient, dans l’histoire, moins d’une fois sur dix le point de départ d'une guerre. Les questions religieuses se grefferaient aux conflits, quand ils sont installés. Tel est le résultat d’une étude scientifique menée alors que le mouvement anglo-saxon des “Nouveaux athées” rend de plus en plus difficile ce type de recherche.

boy and soldier in front of Israeli wallLe mur de sécurité construit autour de la Cisjordanie par Israel.
© © Justin McIntosh

La plupart des guerres de religion n’en sont pas. L’affirmation n’est pas mince. Elle résume en substance le travail de l'anthropologue cognitiviste Scott Atran, professeur américain associé à l'Université du Michigan à Ann Arbor et de l’Institut Jean Nicod (CNRS), récemment publiée dans la revue Science. “Lorsqu’une guerre s’éternise et n’aboutit pas à un processus de paix, la religion commence alors à jouer un rôle très important, analyse le chercheur. Elle “sacralise” les disputes matérielles. Les terres deviennent des terres sacrées. A partir de là, le conflit ne peut plus se résoudre de manière normale. Il devient un conflit identitaire.”

Avec cette étude, c’est un peu comme si le scientifique donnait l’impression de réécrire l’Histoire. Car dans l’inconscient collectif, bon nombre de conflits sont d’origine confessionnelle. Pour remettre en question cette idée reçue, le scientifique a procédé à un travail de recherche et de consultation d’archives. Un travail fastidieux qui lui permet d’affirmer que seuls 7 % des guerres, soit 123 des 1763 guerres majeures ayant eu lieu depuis 3500 ans dans le monde, ont été amorcées par des thèmes religieux explicites. Il attribue les 93 % restant à des désaccords en lien d’abord avec les ressources et le territoire.

Le premier exemple de conflit contemporain qui vient à l’esprit est sans-doute le conflit israélo-palestinien. Pour Scott Atran, il s’agit avant tout d’une guerre de territoires, sur laquelle s’est greffée, par la suite, une dimension religieuse. “Les Israéliens essayent de convaincre les Palestiniens qu’une solution est possible grâce à des gestes économiques et à l’amélioration de leurs conditions matérielles, détaille le scientifique. Mais les Palestiniens veulent d’abord être reconnus”. A des enjeux de géopolitique régionale tels que le partage de l’eau, le statut des réfugiés déplacés ou le tracé des frontières, se sont ainsi mêlées des problématiques de reconnaissance mutuelle des deux peuples et de leur identité religieuse.


 Compromis


Autre exemple avec la question iranienne. L'anthropologue apporte là-aussi un autre regard sur cette crise politique liée au développement du programme nucléaire qui menace depuis des années de dégénérer en conflit. Pour lui, le pays souhaite avant tout asseoir son influence politique dans la région. Scott Atran : “Posséder l’arme atomique est devenu un sujet religieux pour 13 % de la population. Ces 13 % sont proches du régime en place et sont persuadés que le programme nucléaire est corrélé à la notion d’identité nationale et d’Islam.”

Scott Atran et ses collègues ont passé également beaucoup de temps sur le terrain avec des groupes armés, des dirigeants du Moyen-Orient, des mouvements islamiques comme le Hamas ou des groupes plus radicaux encore comme le Djihad islamique palestinien.
C’est l’ensemble de ce traitement particulier, assimilable à une méthode d’enquête journalistique, qui a permis au chercheur et à son équipe d’aborder de manière scientifique la question de la religion dans le jeu politique. “Comme elle nous aide à comprendre le fonctionnement du génome et la structure de l’univers, la science sert aussi à expliquer ce qui a trait à la religion”, est convaincu le scientifique.

Athée


Scott Atran déplore ainsi que le religieux soit peu abordé par les chercheurs. Elément de réponse : “L’Académie des sciences des Etats-Unis compte plus de 90 % d’athées parmi ses membres.” Le chercheur est très critique à l’égard d‘un groupe de scientifiques, surnommé les “Nouveaux athées”. Apparus au début des années 2000 aux Etats-Unis et en Angleterre, leur plus célèbre représentant est Richard Dawkins, biologiste britannique. Reconnu comme un ardent défenseur du rationalisme et de l’athéisme, ce dernier est extrêmement critique à l’égard du créationnisme, des religions et des pseudo-sciences. Les “Nouveaux athées” jettent le discrédit sur toute forme de religions ou croyances qu’ils considèrent comme sans valeur d’un point de vue intellectuel, dangereuses car exploitées par des sociétés prédatrices et responsable de conflits. Ce radicalisme est à ce point violent qu’il est devenu difficile de travailler à ces questions. “Avant les événements du 11 septembre 2001, il y avait une sorte de “gentlemen agreement” entre scientifiques et religieux supposant que les uns n’allaient pas interférer dans les affaires des autres, raconte Scott Atran. Le 11 septembre a incité les “nouveaux athées” à attaquer la religion, avec l’argument qu’elle serait néfaste pour la vie humaine. Mais nous devons au contraire essayer de saisir la complexité des religions et ne pas tirer de conclusion hâtive.”