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La Chine nourrira-t-elle sa population dans le futur ?

  • Posté le : Lundi 20 Septembre 2010
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  • par : L. Salters

Rendement agricole, disponibilité de l'eau,... une étude franco-chinoise parue dans Nature tente d'évaluer à long terme certaines conséquences du changement climatique sur la deuxième plus grande puissance économique mondiale.

Rizières dans les collines du sud de la Chine.Rizières dans les collines du sud de la Chine. La moindre parcelle de terrain est exploitée.
© Johanne Piazza / LookatSciences.

Jusqu’ici, tout va bien. Ce pourrait être le sous-titre de l’étude parue dans la revue scientifique Nature, début septembre(*). Elle traite des répercussions du réchauffement climatique sur la Chine. "Jusqu’à maintenant, il n’y avait pas eu beaucoup d’articles de ce type sur ce pays", explique Philippe Ciais, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement à Gif sur Yvette (LSCE, Essonne) et co-auteur de l’étude avec Shilong Piao, de l’Université de Beijing. Et de fait, on parle souvent du développement économique chinois effréné et de ses conséquences importantes sur le climat mondial. On parle beaucoup moins des conséquences du réchauffement sur la Chine elle-même.
D’où l’intérêt de cette étude qui va à l’encontre des idées reçues : apparemment, les conséquences du changement climatique, notamment sur l’agriculture et les ressources en eau, seraient limitées. Une conclusion qui contredit  les prédictions alarmantes de certains écologistes dont John Beddington, conseiller en chef pour l’écologie du gouvernement anglais, et qui déclarait haut et fort en 2009 lors du sommet mondial de l’eau que "La Chine sera durablement touchée par les changements climatiques."

“Il suffit de peu de choses”

Les résultats de l’étude franco-chinoise sont, eux, plus nuancés et surtout moins catastrophistes. Par ailleurs la force de leur démonstration vient du fait que c’est plus qu’une étude : "En fait, c’est une revue des résultats déjà publiés, précise Philippe Ciais. Une méta-analyse."
Comme postulat de départ, deux chiffres : le pays ne possède que 7% des terres cultivables sur le globe pour nourrir un cinquième de la population mondiale... "Avec ça, ils réussissent tout de même à nourrir 1 milliard trois cent millions de personnes, détaille Philippe Ciais. Ils importent très peu de céréales. C’est le résultat d’une agriculture très intensive qui exploite la moindre parcelle. Dans ce contexte, il suffit de peu de choses, d’un petit changement, pour affecter la production. Mais ça peut aller dans le bon sens comme dans le mauvais sens." Un commentaire qui se veut prudent et modéré.
Il y a bien eu des sécheresses à répétition dans le nord du pays (à l’exception du nord-ouest). La fonte des glaciers s’est bien accélérée à l’ouest. Depuis les années 60, la température sur l’ensemble du pays a bien augmenté en moyenne de 1,2 degré (les années les plus chaudes ayant été enregistrées dans la dernière décennie). Mais pour autant, malgré ces variations évidentes du climat chinois, de grandes incertitudes demeurent quant à l'impact que pourrait réellement avoir le changement climatique sur l’agriculture, notamment en raison des progrès technologiques. "Cette question est très importante. Depuis les années 70-80, l’agriculture chinoise a multiplié ses rendements par trois. Ils nous ont rattrapés. Vont-ils pouvoir continuer comme cela ?", questionne Philippe Ciais. Réponse : "Les modèles d’impact sur le rendement agricole futur sont complexes à interpréter. Il est difficile d’anticiper la capacité d’adaptation de l’agriculture. Il y a plus de sécheresse dans le Nord, d’accord. Mais si les paysans se mettent à cultiver un blé qui résiste mieux aux chaleurs, l’impact du climat sera diminué. Et puis l’évolution des écosystèmes face au réchauffement est de toutes façons très difficile à évaluer."

"Inégalité entre le nord et le sud"

Pas de conclusions trop hâtives et alarmistes donc. Et le ton est le même pour l’eau. Même si la situation au regard des chiffres semblent pourtant plus critique.  Le taux d’urbanisation de la population est ainsi passé de 20 à 30 % en l’espace de trente ans. La quantité d’eau douce disponible pour chaque Chinois n’est égale qu’au quart de la moyenne mondiale (environ 1700mcubes par chinois et par an selon une étude du CNRS).... Et c’est sans compter les disparités régionales.
Le sud est traditionnellement plus humide et le nord plus sec. Hors, le réchauffement accentue cette tendance. Dans le même temps, alors qu’en France, 80% de l’eau va à l’agriculture et le reste aux villes, en Chine, cette proportion est de 50/50. Se profile donc à l’avenir un double enjeu de répartition pour cette ressource. "Il y a une réelle compétition entre les villes et l’agriculture, concède Philippe Ciais. Mais là encore, il y a l’incertitude des progrès techniques. Cela fait des années que le gouvernement a un projet de canal entre le Fleuve Bleu et le nord du pays." Un chantier gigantesque mais qui pourrait, là encore, complètement modifier les prévisions.
Quoiqu’il en soit, les simulations climatiques actuelles prévoient bien une poursuite du réchauffement au niveau global. Alors que la Chine est, avec les Etats-Unis, l’un des plus gros pollueurs de la planète, l’Empire du milieu pourrait bien, sur le long terme, limiter malgré tout les effets du réchauffement sur son économie et sa population. Le paradoxe chinois.


(*)L’impact du réchauffement climatique sur les ressources en eau et l’agriculture en Chine - LSCE (CEA-CNRS-UVSQ), Université de Beijing. Shilong Piao, Philippe Ciais, Yao Huang, Zehao Shen, Shushi Peng, unsheng Li, Liping Zhou, Hongyan Liu, Yuecun Ma, Yihui Ding, Pierre Friedlingstein, Chunzhen Liu, Kun Tan, Yongqiang Yu, Tianyi Zhang, and Jingyun Fang. Nature 2 septembre.