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La chute de l'Empire romain gravé dans les arbres ?

  • Posté le : Lundi 24 Janvier 2011
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  • par : L. Salters

Une recherche menée par une équipe suisse établit des corrélations entre climat et histoire. Pas si sûr...

Cernes de boisEt si les arbres nous racontait l'Histoire... ?


© Catherine Pouedreas/Lookatsciences

Au IIIe siècle après J.C, l’Empire romain règne depuis le mur d’Hadrien, au nord de l’Angleterre, jusqu’à la Turquie. Au sud, c’est toute la Méditerranée qui est sous la coupe de Rome. Mais l’Empire perse (actuel Iran) résiste depuis 50 ans. Au même moment, les Huns entament une longue série d’invasions dites “barbares”. Pour soutenir un effort de guerre permanent sur tous ces fronts, Rome dépouille de leurs richesses les villes et les cités de l’Ouest (actuellement de la France à l'Allemagne), avec des impôts très lourds. Une pression s’ajoutant à une autre, une sécheresse durable s’est installée sur la région, modifiant en profondeur le paysage économique. L’agriculture est affaiblie et produit moins. Au Ve siècle après J.C., l’Empire romain est finalement mis à terre, en partie à cause des invasions barbares. Mais les historiens débattent encore aujourd’hui le pourquoi du comment...  

Les derniers travaux du paléoclimatologue Ulf Büntgen (publiés dans la revue Science) devraient permettre de préciser certains points. Usant de techniques propres à la dendrochronologie (voir le dossier Dendrochronologie : les arbres nous parlent), une méthode de datation des cernes visibles sur les troncs d’arbre, le chercheur a mis en parallèle certains épisodes de l’histoire du climat avec de grands évènements historiques. Attaché à l’Institut fédéral de recherche sur la forêt, la neige et le paysage de Zurich, le scientifique jette ainsi un nouveau regard sur 2 500 années d’histoire. "Il y a des exemples où les changements climatiques ont eu un impact sur l’histoire humaine”, commente ainsi Ulf Büntgen.  

"machine à remonter le temps"

L’étude se distingue par son ampleur.Des milliers de pièces de bois ont été examinées par l’équipe et ses collaborateurs. La plupart d’entre elles ont été recueillies par des archéologues durant les trente dernières années. Pour mettre en marche leur "machine à remonter le temps", l’équipe de Ulf Büntgen s’est plongée dans les archives climatiques des 200 dernières années, afin de les comparer avec des échantillons d’arbres actuels. L’objectif : mieux comprendre comment la température et l’humidité ont affecté la croissance des arbres. Phénomènes lisibles sur les cernes qui apparaissent sur les troncs lors de la coupe.

Plus précisément, les scientifiques se sont enfoncés plus loin encore dans les arcanes du temps... Ulf Büntgen et ses co-auteurs ont examiné les bois d’édifices historiques, des bois conservés dans des rivières et marais. Sans oublier des échantillons provenant de sites archéologiques. En tout, l'étude a passé au crible quelques 7284 échantillons de chênes provenant de France et d'Allemagne. Avec toujours le même objectif : identifier et analyser l'humidité reflétée par les cernes des arbres. Parallèlement, les chercheurs ont ausculté en Autriche 1500 échantillons de pins et de mélèzes provenant des hautes montagnes, afin d'établir en comparaison, un fichier de températures. La largeur des cernes d'arbre, reflétant la croissance, est correlée avec le climat : le chêne qui pousse à basse altitude apparaît ainsi un bon indicateur de précipitation et les conifères de haute altitude sont fortement dépendant de la température.

Au final, les chercheurs ont obtenu un historique relativement précis des conditions climatiques en France et en Allemagne sur les 2 500 dernières années. “Nous avons analysé ces données de manière à obtenir une signature climatique, commente Ulf Büntgen. Il faut beaucoup d’échantillons pour que les datations soient sûres”.
Avec tout ce matériau, Ulf Büntgen est allé voir historiens et archéologues pour confronter ces données avec celles des périodes historiques. Entre 300 avant J.C et 200 après J.C, les étés européens sont chauds et souvent humides. Un temps idéal pour que prospère l’agriculture et une période qui correspond justement à l’avènement de l’Empire romain. Mais au IIIe siècle, le climat change et l’ouest de l’Europe est touché par la sécheresse. La production agricole s’appauvrit, et les équilibres socio-économiques de la région en sont modifiés. Rome est fragilisée. Dans le même temps les barbares lancent leurs premières invasions sur l’Empire et les perses Sassanides font pression à l’ouest de la Turquie. Dans cet exemple mis en avant par l’étude, histoire et climat se fondent, et tout porte à croire que l’un et l’autre sont intimement liés.  

"Surinterprétation de données" 

Mais tout le monde ne partage pas cet avis. “C’est de la surinterprétation de données”, analyse Joël Guiot, paléoclimatologue au Centre européen de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement (Cerege) basé à Aix-en-Provence. Lui aussi va chercher dans les arbres l’histoire du climat. “Prenons un autre exemple : depuis 100 ans, les températures sont en constante augmentation sur la planète. Or on observe la même chose pour les cours de la bourse. Il y a même des variations intermédiaires qui semblent en phase dans les deux courbes. Mais cela ne veut pas dire qu'il y a une relation de cause à effet”.  Pour Joël Guiot, il est important de mettre en oeuvre de véritables outils afin d’établir des liens entre histoire et climat. “Il faut de la modélisation. Ce sont des programmes informatiques qui permettent de vraiment analyser l’influence des précipitations sur la culture des céréales ou bien sur les forêts dans une région données par exemple, explique le chercheur. L’article publié est descriptif mais pas assez explicatif à mon sens. Les auteurs ont raison de montrer que le climat peut influencer les sociétés humaines. Mais de là à expliquer la plupart des grands événements historiques par le climat, il y a un pas à ne pas franchir aussi facilement.”. L’Empire romain garde encore une partie de ses mystères.