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L'avenir des chercheurs en Tunisie : Sortir du confinement

Le 14 janvier, le président Ben Ali fuyait son pays. Comment les scientifiques perçoivent-ils leur rôle et leur avenir dans la Tunisie de demain ? Points de vue avec Kmar Bendana, historienne basée à Tunis. Pour elle, il faut sortir l’université de son isolement et retrouver un certain sens de l’intelligence collective.

La recherche scientifique en TunisieEtudiants sortant de l’université Tunis-Carthage. Les futurs chercheurs du pays ?
© DR

La Banque des Savoirs : Quel a été votre parcours de chercheuse dans la Tunisie de Ben Ali ?

Kmar Bendana : Je suis historienne depuis une trentaine d’années, spécialiste de l’histoire intellectuelle et de la culture tunisienne. Je travaille à l’Institut supérieur d’histoire du mouvement national créée par Bourguiba (le père de l’indépendance tunisienne - ndlr) et qui dépend de l’université de La Manouba, à Tunis. Habib Bourguiba voulait faire rentrer l’histoire du mouvement national d’indépendance à l’université. En 1993, j’ai entamé une collaboration avec l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, qui dépend du CNRS. Cette démarche n’a pas été bien vue par les collègues et l’administration de La Manouba. Pour certains, c’était comme si j’étais un traître pour mon pays. Le discours c’était : “On ne travaille pas avec la France”... Mais on m’a laissée faire.

BDS : Comment le monde scientifique perçoit-il la révolution actuelle ?

K.B : Pour ma génération, cette révolution nous bouleverse même si elle arrive tard. Nous n’y croyions plus. C’est un appel d’air extraordinaire. Mais pour l’université et la recherche, l’ouverture va prendre du temps. L’université est un lieu de privilèges, et comme dans tous les lieux de privilèges, les choses mettent du temps à bouger de façon significative. Il y a bien certaines chaires qui ont déjà été supprimées simplement parce qu’elles contenaient “Ben Ali” dans leur intitulé... En termes de nomination, il y a des luttes pour écarter les responsables les plus impliqués avec l’ancien pouvoir. Le ministère de l’enseignement a décidé d’instaurer le mode de l’élection pour les doyens d’université ainsi que pour les présidents d’universités ou de départements. Avant, ils étaient toujours nommés par leurs pairs, en accord avec le pouvoir. Tout comme les jurés de recrutement pour les chercheurs-enseignants. Des mesures ont été prises, mais sans véritable logique. Les résultats vont demander du temps. C’est tout un système qui doit trouver un nouvel équilibre.

BDS : Quel est le statut des scientifiques en Tunisie aujourd’hui ?

K.B : Il n’y a pas de statut de chercheurs en Tunisie ! On est enseignant et chercheur à la fois. C’est ce que disent les textes. C’est un de nos chevaux de bataille, car la question de ce statut de chercheur n’a jamais été réglée. Elle est liée à une évolution de fond que nous devons conduire pour donner à la recherche un statut, une dynamique et une visibilité. Par exemple, il n’y a pas assez de revues pour publier nos travaux. Pour pallier ce problème, nous avons l’habitude d’organiser des colloques. Le monde de la recherche en Tunisie est atteint de “colloquite” ! Nous en organisons tout le temps et sur tous les sujets ! Les actes sont publiés, mais des années plus tard, et on ne sait jamais vraiment où se les procurer. Je dois dire que le problème de la langue est aussi central. L’élite tunisienne est bilingue. Il y a une tension entre ceux qui utilisent l’arabe et ceux qui utilisent le français. L’option de l’anglais, qui pourrait nous aider à sortir du confinement, est mise en veilleuse.
BDS : Comment faites-vous alors pour diffuser vos travaux ? Et pour consulter ceux des autres ?

K.B : Il y a une déperdition extraordinaire car il n’existe pas d’intermédiaire entre l’université, où s’effectuent les travaux de recherche, et l’extérieur. Si je produis une étude, elle sera publiée dans un bulletin de recherche local et sera lue par cinq personnes ! Notre travail est peu pris en compte. Mais dans ce confinement imposé, nous avons toujours été relativement libres. Nous n’étions pas censurés. Lorsque je relis aujourd’hui mes anciens articles ou interventions en colloques, je les trouve austères. Car pour compenser ce défaut de diffusion, j’ai trouvé mon salut dans la rigueur méthodologique. Cela donne souvent des écrits un peu arides mais qui m’ont permis d’avancer.  

BDS : Quelles perspectives espérez-vous pour la suite ?

K.B :
Un des problèmes que nous avons, c’est l’émiettement des travaux de recherche qui ne permet pas à l’université d’exister. Il faut que nous retrouvions une intelligence collective. C’est ce que la dictature a tué. Il y a des individualités fortes, mais c’est l’envie de travailler ensemble que nous devons retrouver. L’université et la recherche ne pourront rejouer un rôle fondamental que si on redonne sa chance à l’intelligence collective.