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Le Koro, une langue bien vivante !

  • Posté le : Lundi 18 Octobre 2010
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  • par : L. Salters

Dans le Nord-Est de l'Inde, un nouvel idiome vient d'être découvert par une équipe de scientifiques américains. Un événement plus fréquent qu'on ne le pense. Analyse avec le linguiste François Jacquesson, du CNRS.

L'Inde, un monde plurilinguiste.En Inde, deux locaux se rendent au marché. Dans certaines régions, il n'est pas rare que d'un village à un autre, les langues soient différentes. Un monde plurilinguiste.


© Thomas Marent/lookatsciences.

L’effet d’annonce a été efficace : toute la presse nationale a repris la nouvelle de la découverte d’une nouvelle langue dans l’état de l’Arunachal Pradesh (Nord-Est de l’Inde) : le Koro. Les auteurs de cette communication, deux chercheurs américains, Gary Harrison, professeur de linguistique au Sarthmore College (Pennsylvanie), et Gregory Anderson, directeur de l’Institut des langues vivantes et des langues en danger (Oregon), ont dévoilé les détails de leur recherche lors d’une conférence de presse organisée par la société National Geographic. C’est elle qui a financé leurs travaux, dans le cadre du projet “Enduring Voices”, une expédition lancée par le magazine pour recenser le patrimoine linguistique mondial.
Le Koro appartiendrait à la famille linguistique tibéto-birmane regroupant environ 300 langues (dont 100 en Inde). Parlée par un millier de personnes tout au plus, elle était au départ considérée par les deux chercheurs comme un dialecte du Aka, la langue d’une population vivant dans des villages de montagne dans le Nord-Est de l’Inde.
Mais après avoir approfondi la question, les deux scientifiques ont établi que les locuteurs du Koro utilisaient bien des mots différents pour désigner notamment les parties du corps et les nombres. Certaines structures grammaticales seraient également différentes. Le Koro est donc bien une langue à part entière.

90% de langues orales

Bien que la découverte d’une nouvelle langue représente toujours un événement, la chose n’est pas rare en soi. “L’Aranachal Pradesh, dans le nord est de l’Inde, là où a été découvert le Koro, est une région riche en langues”, précise ainsi François Jacquesson, directeur du Lacito, Laboratoire du CNRS consacré aux langues et civilisations à traditions orales. “Et chacune de ces langues est parlée par un petit nombre de gens”.
Les deux chercheurs américains ont annoncé qu’ils allaient publier un article dans la revue “Indian Linguistics” pour présenter leur travail. “Il leur faudra publier des listes de vocabulaire, établir des comparaisons avec d’autres langues locales, préciser des données grammaticales, rappelle le linguiste. Une fois que tout cela sera fait, il sera possible d’apprécier la valeur de cette découverte et de la remettre en contexte”.

Bien que le chiffre soit très difficile à évaluer (la notion même de langue, y compris pour les spécialistes, est compliquée dans certains cas à cerner), il est admis qu’il y a environ 6 000 langues répertoriées dans le monde. “Dans l’immense majorité des cas, disons 90%, ce sont des langues qui n’ont jamais été écrites”, ajoute François Jacquesson. On est tenté de penser que la mondialisation et l’avancée inexorable de la technologie ne jouent pas en faveur de la survie de ces langues et des cultures dont elles sont le vecteur. “Les langues ne meurent pas facilement, temporise le chercheur, qui travaille depuis une quinzaine d’années dans le Nord-Est indien. Il y a des cultures où parler la langue locale, c’est moins bien que de parler une langue majeure. Mais il y a aussi des cultures qui voient les choses autrement. En Inde, les gens savent qu’il faut parler plusieurs langues et ils ne les confondent pas entre elles  : il y a la langue du village, celles des villages voisins, celle du marché régional, la langue de la grande ville ; et bien sûr la langue nationale, puis le hindi et l’anglais. Une langue pour chaque situation. Chacun apprend à vivre avec ce plurilinguisme et de nombreuses personnes parlent quatre ou cinq langues.”

Inter : Disparition d’une culture

Pour autant, il n’est pas rare qu’une langue disparaisse avec ses derniers locuteurs. Au début de l’année, sur l’Archipel des Andaman, dans le Golfe du Bengale, au large de la Thaïlande et de la Birmanie, s’éteignait Madame Boa. Elle était la toute dernière locutrice d’une langue multimillénaire, la langue Bo. Les chercheurs pensent que ces langues andamaises pourraient être les dernières représentantes de langues dont l’histoire remontent au pré-néolithique (-10 000 avant JC). Madame Boa emporte ainsi avec elle une langue andamaise et une partie de sa longue histoire.
Mais il n’y a pas lieu d’être nécessairement pessimiste, nuance de nouveau François Jacquesson. La vraie question pour une langue et son avenir c’est de savoir s’il y a des enfants qui la parlent. Si une langue est encore transmise, il n’y a pas de raison pour qu’elle disparaisse. Mais cela suppose qu’il y ait une situation qui se prête à cela. Une vie de village, une vie sociale.” Dans le cas du Koro, la plupart des gens qui la parlent ont plus de 20 ans.

Le chercheur admet néanmoins que dans certains pays, des pressions politiques peuvent aussi s’exercer sur les personnes qui parlent des langues minoritaires. “En Chine, lorsque des collègues linguistes trouvent une nouvelle langue, ils sont souvent encouragés à la classer comme un dialecte d’une langue déjà répertoriée. Cela évite au pouvoir central de devoir reconnaître les locuteurs comme tenants d’une culture à part entière”.
Mais cette réalité n’est pas forcément synonyme de négation. Ainsi, en Chine comme ailleurs, lorsqu’une nouvelle langue est identifiée et classée minoritaire, cela peut parfois entraîner une politique de discrimination positive. “Après une ou deux générations, tous les survivants sont classés en spécialistes de la culture, ajoute François Jacquesson. Une fois l’an, dans un congrès culturel, ils pratiquent la danse cataloguée “ethnique”...ce qui n’est pas forcément un sort enviable ! Le sort des petites langues cachées en “dialectes” est donc parfois préférable”.