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Le musée du Quai Branly voit le monde en images

  • Posté le : Lundi 1 Mars 2010
  • |
  • par : L. Salters

Quelle image les indiens d'Amazonie se font-ils de la nature ? Pourquoi les Impressionnistes du XIXe siècle représentent-ils une révolution dans l'histoire de la perception ? Et plus généralement, d'où viennent les images, comment les comprendre ?

TotémismeTotémisme. Peinture sur écorce d’un kangourou femelle. Ile Croker, Océanie.
© musée du quai Branly, photo Michel Urtado, Thierry Ollivier

Pour tenter de répondre à ces questions, le musée du Quai Branly vient de lancer sa troisième grande exposition : "La Fabrique des images". Dans l'ambiance intimiste clair-obscur de la mezzanine ouest du musée, ce sont 160 objets qui sont rassemblés, en provenance des 5 continents. Une sélection d'oeuvres d'art et d'objets impressionnante qui dépasse les classifications habituelles et qui va au-delà de tout classement géographique ou chronologique.

"L'objectif de l'exposition est de donner à voir ce qui ne se voit pas d'emblée dans une image, explique Philippe Descola, anthropologue et commissaire de l'exposition. Le regard d'aujourd'hui a été façonné pour l'essentiel par la tradition de l'art occidental. Le plus souvent, (…) les conventions qui guident la mise en image restent opaques aux visiteurs d'un musée du XXIème siècle."

Ancien élève de Claude Levi-Strauss, il a conçu cette exposition comme une expérimentation scientifique, comme une mise en musique de ses travaux de recherches et d’enseignement à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). L’idée de Philippe Descola : plutôt que d'envisager les différents types de représentations du monde séparément, pourquoi ne pas les juxtaposer pour mieux en saisir les particularités. "Cela fait des années que je travaille en anthropologie comparée. Et j'ai pensé qu'une exposition pourrait mettre en avant certaines questions mieux que je ne pourrais le faire à travers une étude scientifique, nous confie le chercheur. Moi-même, lorsque j'ai travaillé en Amazonie pour mes recherches, j'ai été très marqué par le fait que la distinction entre nature et société n'a aucun sens, contrairement à l'Occident." Sans doute le point de départ pour ce chercheur qui fût d'abord philosophe avant de se lancer dans l'anthropologie.

Quatre modèles

L'exposition met ainsi côte à côte les quatre grands modèles iconologiques créés par l'homme : l'animisme (Amazonie, Amérique du Nord, Sibérie, Asie du Sud-Est), le naturalisme (qui domine en Occident depuis l'âge classique), le totémisme (parmi les aborigènes australiens par exemple) et l'analogisme (Chine, Afrique de l'Ouest, Andes).

Philippe Descola a ainsi compilé des dizaines d'objets et de peintures du monde entier qui sont représentatifs selon lui, de l'un de ces quatre systèmes de pensée. Le visiteur déambulant ne se doute pas du travail titanesque de sélection et de démarchage auprès d'institutions culturelles du monde entier pour pouvoir emprunter les œuvres et créer ainsi le parcours proposé. Car c'est vraiment à un tour du monde auquel nous convie Philippe Descola.
L’exposition commence par un préambule : avant de pouvoir "regarder" ces images, il faut "lire". Dans la première pièce, quatre panneaux pour quatre définitions. Animisme (pas de distinction entre les animaux, les plantes et les hommes), naturalisme (les hommes se distinguent du monde qui les entoure), totémisme (une même figure originelle pour tous) et analogisme (une multitude de différences).

Après avoir assimilé ces définitions, l'exposition démarre vraiment. Philippe Descola est un connaisseur et choisir quelques dizaines d'objets parmi la myriade d'oeuvres produites par les humains sur cette terre est déjà en soi remarquable. On navigue donc entre impressionnisme français (Monet), masque Tlingit d'Alaska, peinture chinoise du XVIIème et croix Tsikuri du Mexique.

Après une première approche, une question pointe le bout de son nez : où est l'art contemporain dans tout ça ? "Une des caractéristiques de l'art contemporain, c'est qu'il utilise avec une très grande liberté tous ces systèmes d'interprétations. Le travail des artistes n'est plus limité, comme ça a été le cas pendant très longtemps, à une tradition locale, explique Philippe Descola. Il y a une très grande ouverture et c'est pour ça que c'était très difficile de l’introduire dans l'exposition. Les impressionnistes sont le dernier mouvement naturaliste, après c'est plus difficile." Manifestation sans doute d'une certaine mondialisation au XXème siècle, l'art contemporain ne trouve pas là sa place.
Et le cinéma, pourquoi est-il absent d’une exposition qui souhaite mettre en avant les secrets de la fabrication des images ? "Pour introduire le cinéma, il aurait fallu des connaissances que je n'ai pas. Il faudrait parler de Hollywood, de Bollywood, du cinéma européen etc. Ça pourrait faire l'objet d'une autre exposition en soi." Alors que Philippe Descola prononce ces mots, on se pique à imaginer qu'il pourrait repartir sur une autre expérimentation scientifique de ce genre...

Informations pratiques

Musée du Quai Branly
http://www.quaibranly.fr/
du mardi 16 février 2010 au dimanche 17 juillet 2011
37, quai Branly
75007 – Paris
Tél : 01 56 61 70 00
mardi, mercredi et dimanche : de 11h à 19h
jeudi, vendredi et samedi : de 11h à 21h