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Les albatros vieillissent aussi...

  • Posté le : Lundi 29 Mars 2010
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  • par : L. Salters

C'est une première mondiale : deux équipes de chercheurs du CNRS ont pu étudier et analyser en milieu naturel le comportement d'albatros mâles. Conclusion : leur comportement alimentaire évolue avec l'âge.

AlbatrosEn Antarctique, les albatros mâles parcourent des milliers de kilomètres pour se nourrir.
© CNRS Photothèque / Henri WEIMERSKIRCH

Certains animaux, parce qu'ils vieillissent, se nourrissent moins bien. Ou est-ce plutôt le contraire ? Ils se nourrissent moins bien, donc le processus de vieillissement s'accélère… Qui de l'oeuf et la poule ?
Eternelle question à laquelle deux équipes du CNRS viennent d'apporter une pierre significative. Publié cette semaine dans la prestigieuse revue américaine PNAS (Proceedings of the National Academy of Science), l'article écrit par l'équipe "prédateurs marins" sous la direction d'Olivier Chastel (du Centre d'études biologiques de Chizé, CNRS), en collaboration avec l'unité Biogéoscience de Dijon (CNRS/Université de Bourgogne), fait le point après plusieurs années d'études sur le comportement des albatros.
Conclusion : l'oiseau modifie son comportement alimentaire avec l'âge. Présentés de cette façon, ces résultats ne semblent pas si impressionnants. Olivier Chastel précise : "Il faut bien voir qu'il y a encore quelques années, l'idée d'animaux qui vieillissent ne semblait même pas crédible aux yeux de certains chercheurs : dans l'inconscient collectif, les animaux les plus âgés étaient éliminés par les prédateurs". Or, avec cette étude, pour la première fois, des scientifiques ont pu étudier le comportement d'animaux vieillissant en liberté dans leur environnement naturel, et non pas en captivité.
"Nous avons décidé de travailler sur l'albatros car c'est un oiseau qui vit très vieux - jusqu'à 60 ans - et qui n'est pas farouche. En plus, notre laboratoire a un vrai passé dans l'étude de ces oiseaux sur le long terme. Nous avons commencé à les baguer (des petits anneaux d’identification placés autour des pattes - NDLR) dans les années 50 lorsqu'ils étaient encore poussins. Nous avons donc pu les suivre dans leur évolution sur le long terme".
C'est sur les terres australes françaises que les observations de terrains ont lieu. Les chercheurs du CNRS de Chizé s'y rendent chaque année.

Trois grandes observations

"Nous suivons des centaines d'individus, continue Olivier Chastel. Pour s'approcher du nid d'un couple d'albatros, il faut ramper tranquillement. Dès que l'animal se met debout, on tend le bras, on identifie la bague et tout de suite on sait de quel individu il s'agit. Avec d'autres espèces, le simple fait de s'approcher est déjà beaucoup plus compliqué". En tout, une centaine de ces oiseaux âgés de 6 à 49 ans ont été suivis.
Trois grandes observations ont pu en être tirées.
Tout d'abord, même vieux, l'albatros garde un système immunitaire opérationnel à 100%. Ce qui n’est pas le cas de l'espèce humaine.
Même conclusion pour le fonctionnement hormonal qui ne semble pas non plus altéré avec l’âge.
Si on se base sur ces deux paramètres (efficacité de l'immunité et fonctionnement hormonal) pour évaluer le vieillissement d'un albatros, il est donc à priori impossible de distinguer jeunes et moins jeunes.
En revanche, c'est la troisième grande constatation, les comportements de chasse semblent évoluer avec l'âge de l'oiseau. Plus l'albatros est vieux, plus il modifie ses trajets de chasse. Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont équipé plusieurs oiseaux avec des balises argos (des puces qui permettent de suivre leurs moindres déplacements sur radar). Ils ont pu ainsi analyser et comparer les routes empruntées par différents oiseaux plus où moins âgés.
"Prenons l'exemple de la période d'incubation de l'oeuf. Pendant qu'un des membres du couple couve, l'autre part pendant une dizaine de jours pour se nourrir. Il parcourt ainsi des milliers de kilomètres. Puis il revient pour relever son partenaire et couver à son tour. Et de façon systématique, en vieillissant les mâles apparaissent comme moins efficaces dans leur recherche de nourriture. Les cartes obtenues montrent que les chemins parcourus évoluent avec l’âge. Ils s'éloignent vers l'Antarctique. A l'opposé, les femelles vieillissantes et les plus jeunes ne modifient pas leur comportement. Mais on ne sait pas vraiment pourquoi ? Est-ce parce qu'ils sont moins performants sur leurs territoires de chasse traditionnels et donc ils vont ailleurs ? Est-ce parce qu'ils se font chamailler par des plus jeunes ?", explique avec passion Olivier Chastel. Et de conclure : "En tous cas, cette baisse des performances alimentaires est bien liée à l'âge. Mais elle n'est pas la conséquence d'une dégradation physique ".
Ne portant pas leur âge physiquement, la seule manière d’identifier un albatros dans la force de l’âge est donc la baisse d’efficacité dans sa recherche de nourriture. C’est ce que viennent de montrer ces chercheurs.


Note : ces recherches ont bénéficié du soutien de l'Institut Polaire Français Paul Emile Victor, des Terres australes et antarctiques françaises et de la fondation Albert II de Monaco.