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Les recettes de cuisine de l'homme préhistorique

  • Posté le : Vendredi 29 Octobre 2010

Contrairement à une idée reçue, nos ancêtres auraient confectionné une sorte de farine avec des plantes bien avant l'apparition de l'agriculture. Mise en perspective avec Marylène Pathou-Mathis, préhistorienne.

Farine préhistoriqueSur cette image, une démonstration de la méthode employée par “les cuisiniers” préhistoriques pour fabriquer une sorte de farine.
© Istituto Italiano di Preistoria e Protostoria

Jusqu’à aujourd’hui, l’image d’Epinal de l’homme préhistorique avant l’apparition de l’agriculture est celle d’un individu marchant dans la toundra à la recherche de sa nourriture. Hormis les fruits sauvages, les racines, les champignons ou les oeufs d’oiseaux, la viande constituait alors l’essentiel du régime alimentaire. Une équipe de chercheurs italiens, emmenée par Anna Revedin, de l’Institut de préhistoire et de protohistoire de Florence, vient de faire une découverte qui rebat les cartes des pratiques culinaires de l’homme préhistorique (*). Selon ces chercheurs, nos ancêtres broyaient certaines plantes. Ils les meulaient pour obtenir une sorte de farine qui était sans doute cuisinée, un procédé typique des civilisations agricoles. Or selon Anna Revedin, nos ancêtres auraient confectionné ces farines 20 000 ans avant l’apparition de l’agriculture !

Outils de meulage

"Cela montre simplement que notre intuition sur le végétal dans le régime alimentaire des hommes de l’époque était la bonne", commente Marylène Pathou-Mathis, directrice de recherche au CNRS, préhistorienne attachée au Muséum national d’histoire naturelle. Mais jusqu’à maintenant, il était très difficile d’étayer cette hypothèse : les restes de végétaux ne se conservent pas aussi bien que les os. Et même si, par le passé, des pierres ont été découvertes, qui auraient pu être des outils de meulage, on supposait le plus souvent que ceux-ci avaient servi à fabriquer des pigments pour peindre dans les grottes.
Le travail de l’équipe italienne offre de nouvelles perspectives. Anna Revedin a opéré des fouilles dans trois sites européens bien connus, en République tchèque, en Russie et en Italie. Elle a trouvé des grains d’amidon sur des pierres qui ressemblent fortement à des outils de meulage. Pour dater cette trouvaille, l’équipe a opéré une datation du charbon de bois trouvé lors des fouilles. En Russie, les restes les plus anciens seraient vieux de 32 000 ans. Or de tels équipements ne sont fréquents sur les sites archéologiques que 10 000 ans plus tard, date à laquelle l’agriculture devient la norme à travers cette région du monde.
"De là à généraliser et à dire que c’était partout pareil...?, s’interroge prudemment Marylène Pathou-Mathis. L’Europe c’est grand. Rien ne prouve que cela se soit produit sur une grande échelle." Et d’ajouter : "Le paradigme de la progression linéaire des techniques est une idée qui a vécu. Aujourd’hui, on parle plutôt d’évolution “buissonnante”. Il y a eu beaucoup d’allers-retours au niveau des techniques. Même si le travail des collègues italiens est sérieux, certains groupes à l’époque ont très bien pu produire quelque chose à un certain moment sur certaines zones alors qu’ailleurs, il ne se passait rien."

Etudes biogéochimiques

Les traces découvertes par les scientifiques italiens sur les trois sites fouillés provenaient de quenouilles (tige de roseau) et de fougères. Toute la plante était utilisée : racines, tiges et feuilles. Après l’obtention d’une poudre plus où moins fine, le « cuisinier » préhistorique y ajoutait sans doute de l’eau. La mixture aurait pu être chauffée pour constituer une soupe. Elle aurait aussi pu être travaillée afin de former une pâte à cuire pour obtenir une sorte de pain plat.
"Mais la base du régime, c’était la viande, renchérit Marylène Pathou-Mathis. Les études biogéochimiques sur les squelettes nous le montrent bien. Cela ne veut évidemment pas dire que dans la consommation journalière des hommes préhistoriques de cette époque, il n’y avait pas de plante. Mais c’est bien au néolithique que les céréales prennent le dessus."
La chercheuse rappelle malgré tout qu’on est encore loin de comprendre comment les hommes de l’époque palliaient les carences alimentaires d’un régime essentiellement basé sur la viande, la cueillette, les racines et les oeufs d’oiseaux. La ferme avec ses animaux et ses parcelles cultivées est encore loin..."Deux choses importantes leur manquait : le calcium et le magnésium, précise Marylène Pathou-Mathis. Il est probable qu’ils chassaient des femelles gravides (des femelles avec un foetus - ndlr) dont ils mangeaient le placenta. Ils tuaient aussi sans doute les femelles allaitantes pour récupérer leur lait. De toute façon, si nous sommes là, c’est qu’ils ont trouvé des solutions..."



*   Pour en savoir plus sur cette étude, voir le site du Proceedings of the National Academy of Science (PNAS) où elle a été publiée : http://www.pnas.org/.