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L’urbanisation mise en équation

  • Posté le : Lundi 12 Mars 2012
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  • par : L. Salters

Une étude de l’institut de physique théorique (CEA/CNRS) de Gif sur Yvettes quantifie pour la première fois la progression géographique de tout un réseau routier sur deux siècles.

urbanisation equationUn axe central à Hong-Kong. Toujours plus dense.


© ©Yves Soulabaille / LookatSciences

On estime qu’en 1800, à peine 3% de la population mondiale vivait en ville. Aujourd’hui, un habitant sur deux sur la planète vit en zone urbaine. Et la tendance n’est pas prête de s’inverser. Des centaines de milliers de Chinois affluent chaque année dans les mégapoles de l’Empire du milieu ; les Anglais vont au travail en pratiquant le “commuting”, expression intraduisible qui désigne le fait de passer plusieurs heures par jour dans les transports en commun ; la France connaît depuis une trentaine d’années un phénomène de “mitage” du paysage lié à l’explosion des lotissements à la périphérie des villes et villages... On pourrait ainsi multiplier les exemples.

Quels sont les mécanismes dominants qui contrôlent l’urbanisation ?” La question est de Marc Barthélemy, physicien et statisticien spécialiste des réseaux complexes à l’Institut de physique théorique (IPhT - CEA/CNRS) de Saclay. Elle résume l’impulsion qui a poussé ce chercheur à mieux comprendre l’évolution de la ville de demain et son organisation dans l’espace. “Elle est comme un organisme vivant, renchérit-il. Les choses s’agrègent, la morphologie évolue. Existe-t-il une équation qui régit ces phénomènes ?”

Pour tenter de répondre, le chercheur a voulu retracer l’historique d’une zone urbaine et de son réseau routier sur les deux derniers siècles. Les résultats de cette étude ont été publiés dans la revue Nature scientific reports au début du mois de mars (http://www.nature.com/srep/2012/120301/srep00296/full/srep00296.html ).

 Données

L’équipe coordonnée par Marc Barthélemy s’est concentrée sur le territoire de Groane au nord de Milan, en Lombardie (Italie). Une zone de 125 km carrés pour laquelle la documentation historique permettait de remonter jusqu’au début du XIXème siècle. “Sur l’Ile-de-France par exemple, les données détaillées immédiatement accessibles ne remontent pas plus loin que trente ans. Il doit bien exister quelque part des données qui remontent plus loin dans le temps, ajoute Marc Barthélemy. En Italie, les cartes provenaient essentiellement de l’Institut géographique militaire italien et des archives de la région Lombarde”.

Les principales conclusions de l’étude tiennent en deux mots : densification et exploration. La densification correspond à une augmentation de la concentration des voies dans les centres urbains. L’exploration décrit la création de nouvelles voies dans des régions non urbanisées et qui font avancer le front de l’urbanisation.

On aurait pu imaginer davantage de mécanismes à l’oeuvre. Mais sur le long terme, ce sont ces deux processus qui se dégagent. Et ce qui est saisissant, c’est de constater la stabilité des éléments centraux de ces réseaux dans le temps : si l’on prend par exemple les rues les plus importantes des centres villes de cette région, 90% d’entre elles existaient déjà en 1830. Alors que dans le même temps, on est passé du cheval à l’automobile et que le nombre d’intersections est passé de 250 à 5 000 ! Certaines de ces voies centrales existaient mêmes à l’époque des romains, explique Marc Barthélemy. Avant de penser une urbanisation, il faut réfléchir autour de ces axes. Ils constituent le squelette de la structure urbaine”.  

 Automobile omniprésente

Cette évolution du réseau routier est liée notamment à l’omniprésence de l’automobile dans nos vies. David Mangin, architecte et urbaniste engagé sur ces questions, l’avait montré en 2004 dans son ouvrage La ville franchisée : le paysage urbain est façonné largement par et pour l’automobile. “Si le réseau routier ne recoupe pas toutes les dimensions de l’urbanisation, il est évident que l’automobile joue un rôle central”, concède Marc Barthélemy.

Mais pour lui, l’étude va plus loin que cette simple constatation et permet aussi de chiffrer le réel. “En matière d’urbanisme, pendant longtemps, on a été dans l’intuitif et le qualitatif. On faisait des études sur des quartiers et on en tirait des conclusions plus générales. Aujourd’hui, nous avons de plus en plus de moyens pour tester quantitativement et à grande échelle certaines idées. Nous sommes mieux armés pour identifier les mécanismes dominants. Cela permettra à terme de fournir des études plus représentatives et plus concrètes”, explique le chercheur. Pour lui, c’est bel et bien un autre intérêt de cette recherche : fournir des outils et une méthode qui permettraient à d’autres chercheurs d’effectuer le même type d’étude sur d’autres territoires.

Un besoin de savoir qui va aller en s’intensifiant à l’avenir. En effet, le phénomène d’exploration par exemple entraîne un éloignement des centres villes. Conséquence inévitable : la distance foyer - lieu de travail tend à s’accroître. Les répercussions sur l’environnement sont multiples : plus de consommation d’énergie pour les voitures (encore elles), plus de pollution etc. D’où l’idée depuis quelques années que la densification des milieux urbains est une priorité notamment pour limiter les déplacements au maximum. En ces temps de changements climatiques et de menaces écologiques, repenser la ville est plus que jamais une priorité.