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OGM, miroir des angoisses contemporaines

  • Posté le : Mercredi 17 Octobre 2012
  • |
  • par : L. Salters

L’étude publiée par le scientifique Gilles-Eric Séralini a été le point de départ depuis quelques semaines d’une vive polémique. Mais le débat semble mal posé.

Maïs ogmLe maïs transgénique, toujours au coeur de la polémique.

© Massimo Brega / LookatSciences

Etes vous “pour” ou “contre” les OGM, les Organismes génétiquement modifiés ? Cette question, dans les dîners en ville, en lisant un article dans le journal, ou tout simplement en décryptant la liste des ingrédients sur un produit, vous avez bien dû vous la poser au moins une fois. Quels impacts sur ma santé si je consomme des OGM ? Faut-il, oui ou non, tolérer leur culture ? Jouer avec le logiciel du vivant, n’est-ce pas comme ouvrir une boîte de pandore ?
Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas eu une seule étude scientifique qui mette tout le monde d’accord. Dans les milieux de la recherche, les avis sont toujours partagés. Mais depuis quelques années, le débat public sur les OGM était retombé. Jusqu’à maintenant...

L’étude publiée le 19 septembre dans la revue Food and Chemical Toxicology par Gilles-Eric Séralini, chercheur en biologie moléculaire à l’Université de Caen, relance la controverse de plus belle. Ce chercheur est connu pour être opposé aux OGM et militer depuis longtemps déjà pour l’application du principe de précaution. Son étude vise à évaluer la toxicité du maïs génétiquement modifié NK603 produit par Monsanto. Le NK603 est tolérant à l'herbicide Roundup, également produit par Monsanto. Elle porte sur la santé de 200 rats dont une partie a été nourrie avec du maïs NK603, et une autre a ingéré de l’herbicide Round Up. Un autre groupe encore a reçu une nourriture conventionnelle. L’ensemble du travail est coordonné avec le Comité de recherche indépendant sur le génie génétique (CRIIGEN). Dans leurs conclusions, Gilles-Eric Séralini et son équipe concluent à une forte toxicité du maïs NK603 chez certains rats. Des résultats qui font l’effet d’un choc. Aussi bien dans le grand public que chez les scientifiques.

“Insuffisant”

Ces résultats ont pourtant été jugés “insuffisants”  le 4 octobre dernier par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Ses membres considèrent que l’étude manque de robustesse dans l’analyse statistique pour étayer les résultats mis en avant. Signe que le débat sur les OGM est complexe : l’EFSA est par ailleurs souvent critiquée pour les conflits d’intérêts que rencontrent certains de ses membres. Cet argument entame sa crédibilité. Mais le même jour, l’agence allemande de sécurité sanitaire (BfR) émettait un avis similaire. En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) doit prochainement évaluer l’étude.
Devant ces avis, Gilles-Eric Séralini s’interroge sur la remise en cause qui est faite de son protocole expérimental, il est quasi le même que celui employé par Monsanto pour obtenir l’autorisation de mise sur le marché de son maïs. Et le chercheur de dénoncer le "2 poids, 2 mesures" dans ce dossier des OGM. Le débat promet de durer.

Sylvie Berthier et Valérie Péan ont co-écrit fin 2011 "OGM, à l’épreuve des arguments". Un livre qui tente de redonner de la perspective au débat. Depuis plus de dix ans, au sein de la Mission Agrobiosciences mise en place par le Ministère de l’agriculture et la Région Midi-Pyrénées, elles conçoivent et animent des débats pour instruire les tensions entre alimentation, agriculture, sciences du vivant et société.  Leur point de vue n’est ni "pro", ni "anti". D’une façon plus générale, elles regrettent que le débat sur les OGM ne soit que partiel.

La Banque des Savoirs : Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris la publication de cette étude très médiatisée ?

Sylvie Berthier : Ce qui surprend d’abord, c’est la manière dont l’étude a été survendue. Gilles-Eric Séralini a mis en place une force de frappe marketing impressionnante. S’il a sorti un livre et préparé un film documentaire, cela veut dire qu’il avait les résultats sous le coude depuis au moins six mois.

Valérie Péan : La confiance est laminée. Il est arrivé à ses fins en recentrant le débat sur les risques pour la santé humaine, ce qui provoque forcément une vive émotion.

La Banque des Savoirs : Quels éléments manquent au débat selon vous ?

Sylvie Berthier
: Nous n’avons pas avancé ces dernières années sur la manière dont on repense une expertise en toxicologie par exemple. Les évaluations doivent aller vers d’autres modèles qui incluent une expertise économique et sociale. Est-ce que l’utilisation des OGM est viable sur l’ensemble de la chaîne ? On centre une fois de plus le débat uniquement sur la question sanitaire. On ne parle pas des agriculteurs ou des problèmes de brevetage du vivant par exemple qui sont pourtant très importants lorsqu’on parle d’OGM.

Valérie Péan : On est en fait dans un débat de société beaucoup plus large. On ne peut pas comprendre l’émergence et la percée des OGM si on n’a pas pris en compte, notamment, la crise de la vache folle. Depuis, on ne nourrit plus les animaux avec des farines animales mais avec principalement des aliments OGM. Entre temps, les altermondialistes ont fait leur apparition et ils remettent en question un certain monde libéral. Or les OGM sont produits par des multinationales de l’agroalimentaire dont la plupart sont basées aux USA. D’une certaine manière, dans une société où la perte de repères est généralisée, les OGM cristallisent nos craintes.

La Banque des Savoirs : Y a t-il une alternative aux OGM ?

Sylvie Berthier : Si on ne donne plus d’OGM à manger aux animaux, alors on leur donne quoi ? En l’espace de 20 ans, nous en sommes devenus très dépendants. En France, 80% des animaux qui sont nourris avec du soja le sont avec du soja OGM. Si nous voulons garantir des filières non-OGM, il y aura un surcoût. Qui pourrait l’assumer ? Voilà encore une question centrale qui n’est pas soulevée.

Le principe des OGM

Le principe des OGM est « simple » : en modifiant le génome d’un maïs par exemple, on le rend résistant à diverses agressions. On augmente donc en théorie le rendement des cultures puisqu’elles deviennent moins vulnérables. De nombreuses polémiques sont en train de naître sur cette question des rendements meilleurs. En France, ce sont essentiellement les animaux qui sont nourris avec des OGM. Concernant l’alimentation humaine, on en trouve essentiellement dans les ingrédients ou additifs à base de maïs ou de soja.
 En 1996, la Commission européenne a autorisé pour la première fois sur son territoire la culture du maïs OGM résistant à la pyrale, un insecte fatal pour les plants. Certains OGM sont résistants aux herbicides. En conséquence, les agriculteurs peuvent utiliser sans retenue ces produits sur les cultures sans craindre de les abîmer.
Depuis leur apparition, le principe des OGM ne cesse d’enflammer le débat entre scientifiques. Le premier épisode célèbre est l’article publié dans la revue Nature en 1999 de John Losey, un chercheur américain qui avait montré que la culture du maïs transgénique était fatale pour le papillon Monarque. Deux jours plus tard, l’Autriche interdisait la culture du maïs transgénique produit par Novartis et Monsanto, deux géants de l’industrie agroalimentaire. A peine un mois plus tard, le 15 juin 1999, John Losey nuançait ses conclusions. L’histoire ne faisait alors que commencer...