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Paludisme : gare aux gorilles

  • Posté le : Lundi 11 Octobre 2010
  • |
  • par : L. Salters

Ces primates seraient le réservoir des parasites responsables de la maladie. Une découverte qui marque une étape importante dans la lutte contre ce fléau à l'origine d'un million de morts par an.

Le gorille, réservoir du paludismeEric Laporte : "Dans l’endémie actuelle, le gorille n’intervient pas. Il n’y a pas de gorille en Asie et pourtant le paludisme sévit là-bas".
© Thomas Marent / LookatSciences.

Le paludisme, ou malaria, viendrait du plus grand des primates en Afrique : le gorille. Voilà qui ne va pas rehausser l’image de cet animal dans l’inconscient collectif. Et qui n’arrange pas ses affaires non plus, le gorille étant considéré comme une espèce en voix de disparition. Selon une étude parue à la "une" de la revue scientifique Nature, fin septembre, le gorille est bel et bien à l’origine de l’infection au Plasmodium falciparum, le parasite responsable de la forme la plus courante et la plus grave de paludisme chez l’homme.
Pour résumer : le primate serait le "réservoir" du parasite, qui est transmis à l’homme par un vecteur - le moustique de l’espèce Anopheles . "Mais le parasite, chez le gorille, ne le rend pas malade", précise Eric Delaporte, médecin épidémiologiste. Chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et à l’Université de Montpellier 1, il est l’un des co-auteurs de l’étude qui a été réalisée par un consortium de scientifiques des USA, du Gabon, du Cameroun, du Royaume Uni et donc de France. "C’est une découverte qui pose de nouvelles questions," continue-t-il. Il détaille les nouvelles perspectives de recherche suite à cette étude : "Comment le parasite en changeant d’hôte devient-il pathogène ? Est-ce qu’il y a des modifications minimes, d’ordre structurales, chez le parasite ? Ou bien y a t-il des interactions avec d’autres parasites ? "
Beaucoup de questions demeurent, mais cette découverte marque une étape importante dans la lutte contre le paludisme.

Une découverte fortuite

Le paludisme : un fléau
Maladie infectieuse due à un parasite propagée par la piqûre de certaines espèces de moustiques anophèles. Une fois dans le corps humain, les parasites attaquent le foie,  provoquant anémie, fièvre, vomissements,... et parfois troubles neurologiques.
Chaque année, 350 à 500 millions de personnes sont contaminées et
près d’1 millions en meurent. L’Afrique est le continent le plus touché.

La recherche à l’origine de la découverte annoncée dans la revue Nature n’a pourtant rien à voir avec le paludisme. Au départ, Eric Delaporte s’intéressait au virus responsable du Sida. "Nous voulons savoir d’où il vient et d’où vient la diversité des souches du virus, explique-t-il. Il y a des singes dans les zoos qui sont infectés. La question qui nous intéresse est de savoir s’ils sont infectés, dans leur environnement naturel."
Pour y répondre, se pose alors la question de la méthode. Impossible d’effectuer des prélèvements de sang sur une population d’animaux dans la nature. Comment alors enquêter de la façon la moins invasive possible dans un milieu naturel de surcroît difficile d’accès ? Réponse : les matières fécales. "Ce qu’il y a d’extraordinaire avec les crottes, c’est qu’elle permettent de faire de la véritable épidémiologie", commente enthousiaste Eric Delaporte.
Reste à récupérer la matière fécale des primates. En tout, ce sont 2700 échantillons qui ont été prélevés loin dans la jungle de l’Afrique centrale avec l’aide de guides locaux pour reconnaître le bon matériau. Les micro-saignements récupérés dans les selles ont principalement servi de source d’information aux chercheurs. Il a fallu extraire l’ADN contenu dans les selles. Tout l’ADN présent : celui du gorille, mais aussi celui des plantes qu’il a mangé, des bactéries présentes dans les intestins, etc. L’équipe a utilisé la SGA (Single Genome Amplification), une technique très puissante de séquençage du génome. Elle permet entre autres d’isoler et d’identifier avec beaucoup d’exactitude l’espèce vivante à laquelle appartiennent des fragments d’ADN isolés.

Eradication

"Nous avons dû aussi utiliser des marqueurs génétiques pour faire la différence entre les individus et établir une prévalence, précise le chercheur de l’IRD. Est-ce que les crottes dans un endroit donné proviennent toutes du même individu par exemple ? "
De cette manière, les chercheurs ont pu étudier les liens de parentés entre souches, et ainsi retracer l’origine phylogénétique du parasite. Ils ont montré la concordance quasi parfaite entre les parasites décelés chez le gorille et ceux qui infectent les hommes. Plus précisément encore, les parasites humains appartiennent à une lignée issue des parasites du gorille. Ce sont donc les gorilles qui ont infectés l’homme et non l’inverse. "Il y a quelques années, les techniques de biologie moléculaire n’étaient pas assez performantes. Ces résultats auraient été impossibles", admet Eric Delaporte. "Avant, on travaillait sur des animaux que l’on trouve aux alentours des sanctuaires ou bien sur des animaux captifs en zoo", ajoute t-il.
Ces travaux posent de nouveaux défis aux chercheurs quant à l’éradication de cette maladie. Les contacts hommes/singes sont de plus en plus fréquents en Afrique centrale. Et en raison de la déforestation et des déplacements de populations, l’existence d’un réservoir de Plasmodium falciparum chez ce primate pourrait rendre plus difficile l’éradication définitive du paludisme. D’autant plus que 32% à 48% des individus d’une des deux espèces de gorilles sont porteurs. Mais Eric Delaporte insiste bien : "Ce n’est pas parce que le gorille est le réservoir du paludisme qu’il est impliqué dans sa transmission. Dans l’endémie actuelle, le gorille n’intervient pas. Il n’y a pas de gorille en Asie et pourtant le paludisme sévit là-bas".