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Pour les mineurs chiliens, l'ennemi c'est l'ennui

  • Posté le : Lundi 13 Septembre 2010
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  • par : L. Salters

Les chercheurs de l'Agence Spatiale Européenne (ESA) ont lancés deux programmes pour étudier la vie en confinement. Des projets pas si éloignés de ce que vivent les 33 d'Acatama.

L'équipe de la base de Concordia en AntarctiqueL'équipe de la base de Concordia, en Antarctique, dit au-revoir au dernier avion de ravitaillement. L'hivernage commence. C'est parti pour plusieurs mois d'isolement dans le grand calme blanc.
© Karim Agabi / LookatSciences

Cela fait maintenant plus d’un mois que 33 mineurs chiliens sont bloqués à 700 mètres sous terre. Le 5 août, un éboulement emprisonnait les hommes. Ils ont survécu 17 jours en gérant leurs rations de nourriture et d’eau avant d’être repérés par les secours. Malgré les efforts des sauveteurs, les mineurs ne devraient pas sortir avant fin novembre, voire début décembre. Les hommes doivent faire face à l’isolement.

Quel regard les scientifiques portent-ils sur cet événement qui met des hommes dans une situation extrême de survie en confinement ? L'Agence Spatiale Européenne (ESA) gère deux programmes de recherche qui impliquent des conditions d’isolement "hors normes" pour ses équipes : Mars 500, qui préfigure les vols habités vers mars (voir notre dossier : Mars : le voyage immobile) ; et Concordia, un laboratoire scientifique en Antarctique.
"La grande différence, c’est que dans Mars 500, ce sont des volontaires. Les mineurs, eux, n’ont rien demandé à personne, nuance d’emblée Jennifer Ngo-Anh, responsable de ce programme de recherche. Les hommes qui participent à Mars 500 ont été soigneusement sélectionnés. Puis ils ont été entraînés de manière intensive pendant quatre mois avant de commencer leur mission. Nous leur avons fourni des outils pour faire face aux situations critiques". Une préparation qui permet à l’équipage d’attaquer cette expérience dans de bonnes conditions. Cela fait maintenant trois mois que l’équipe est enfermée dans une sorte de maquette grandeur nature d’engin spatial. Coupés du monde, il leur reste 15 mois à tenir.

"Eviter les crises"

Les mineurs, eux, sont en contact réguliers avec la surface. Les sauveteurs chiliens ont mis en place un soutien psychologique pour les assister. "Cela permet d’éviter les crises, de les anticiper, de trouver des solutions si elles surviennent", détaille Jennifer Ngo-Anh. Mais l’équipage de Mars 500 est suivi par une équipe de chercheurs (près de 200 personnes en tout ! ) qui conduisent une batterie d’expériences afin de préparer les vols habités. L’équipe de sauveteurs qui suit les mineurs tente de son côté de parer aux urgences du mieux qu’elle peut.

Pas tout à fait le même contexte... 

"Pour les mineurs, l’ennemi, c’est l’ennui et la monotonie", renchérit Oliver Angerer, responsable pour l’ESA du projet Concordia. Sur cette base en Antarctique, une douzaine de personnes s’activent pour conduire des observations astronomiques. Pas question de faire une place à la lassitude, il faut s’occuper tout en respectant les autres. "Dans un contexte d’enfermement, les petites choses de la vie peuvent prendre des proportions insoupçonnables car on ne peut pas s’échapper. Une petite habitude d’un partenaire peut devenir insupportable alors qu’en temps normal, elle ne pose aucun problème", poursuit-il. Une réalité à laquelle les mineurs ont sans doute déjà été confrontés depuis le début de leur isolement. "Si vous êtes entraînés psychologiquement, dit Olivier Angerer, vous pouvez reconnaître un conflit qui est en train de monter. Et vous pouvez développer une stratégie pour y faire face. Si vous n’avez pas été formé, le potentiel d’énervement est beaucoup plus fort".

Manque de stimulation

Autre aspect : le manque de lien avec l’extérieur génère un manque de stimulation. Les mineurs, à 700 mètres de profondeur, vivent dans une quasi pénombre. Leur horizon, c’est la galerie où ils survivent. Même chose pour les personnels de Mars 500 et en Antarctique. "A Concordia, les gens ne voient qu’un horizon blanc à perte de vue sur 360 degrés ! Pas de fleur, pas d’arbre, pas d’animal, pas de vent sur la peau car ils sont tout le temps couverts, explique Oliver Angerer. Lorsqu’ils reviennent, les membres de la mission sont souvent euphoriques les premiers jours. C’est comme si ils redécouvraient la vraie vie. Nous sommes très attentifs lors de ces retours”. 

Avant de connaître cette joie de “l’après”, les mineurs vont devoir combattre la fatigue sur le long terme : à 700 mètres de profondeur, ils ne distinguent plus le jour et la nuit. A termes, ce décalage entre horloge biologique interne et alternance jour/nuit aura des effets sur eux. "Normalement, l’horloge interne se synchronise avec les variations du jour et de la nuit (le rythme de l’horloge interne est situé entre 23h30 et 24h30 - ndlr et voir le dossier Cette horloge qui rythme l'organisme ). La stimulation de l’horloge passe par cette alternance. Sans elle, on dort moins bien. Donc on est plus fatigué et moins performant. Le moral est moins bon, détaille Oliver Angerer. Les équipes de Concordia, en plus d’être isolées et dans le noir entre mai et août, sont installées à plus de 3 000 mètres d’altitude. Ce qui ne facilite pas les choses car on dort moins bien en altitude."

Et le fait d’être un groupe important, (33 personnes) joue t-il en faveur des mineurs ?
Etre nombreux, c’est à la fois plus simple et plus compliqué, commente avec prudence Jennifer Ngo-Anh. C’est plus simple parce que les individus ont plus de débouchés pour trouver des solutions. Mais c’est plus compliqué parce qu’il y a forcément des luttes d’influence et des chefs de groupe qui se dégagent du lot."
Les mineurs d’Acatama rentrent à partir de maintenant dans un défi d’endurance humaine sans équivalent.