logo Essonne

Pour notre cerveau, lire n'est pas naturel...

  • Posté le : Lundi 22 Novembre 2010
  • |
  • par : L. Salters

Des chercheurs ont réussi à identifier une zone qui se réorganise pour permettre l'apprentissage et la pratique de la lecture.

lecture et cerveauCes illustrations montrent les zones du cerveau qui ont réagi lors des tests sur 63 cobayes.
© Inserm

Comment notre cerveau s’est-il adapté à l’apparition de l’écriture et donc de la lecture ?
La question paraît presque anodine tant la lecture semble une activité naturelle. Pourtant, à l’échelle de l’humanité, l’écriture est récente : les premières traces de son apparition en Mésopotamie datent de 5 000 ans. Un temps trop court pour que la génétique ait pu jouer sur l’intégration des fonctionnalités de lecture et d’écriture dans notre cerveau. Laurent Cohen, neurologue, co-auteur avec Stanislas Dehaenne d’une étude sur la lecture (1) explique : "Puisque la lecture est une construction culturelle assez récente, elle dépend donc de zones du cerveau qui, au départ, étaient conçues pour autre chose."
Pour tenter de repérer ces zones, les chercheurs ont utilisé l’imagerie par résonance magnétique (IRM). Ils ont comparé l’activité cérébrale de 63 personnes réparties en 3 groupes : 31 personnes avaient appris à lire enfants, 22 avaient appris à lire adultes et 10 étaient analphabètes. Chacune avait à réagir à une batterie de stimuli : phrases parlées et écrites, mots parlés, visages, objets etc. Une première série de tests a eu lieu au centre NeuroSpin du Commissariat à l’énergie atomique (CEA - Saclay). Une autre au Centre de recherche en neurosciences de l’hôpital Sarah Lago Norte à Brasilia. Les résultats de cette étude ont été publiés la semaine dernière dans la revue américaine Science.  

Plus on lit, moins on reconnaît les visages

Parmi les observations effectuées par les chercheurs, lorsqu’on leur présente des phrases écrites, les personnes qui savent lire activent des zones de l’hémisphère gauche dédiées au traitement de l’information visuelle ainsi que des zones impliquées dans le traitement du langage parlé.
Les chercheurs ont notamment remarqué qu’une communication intense s’opère entre ces zones. En clair, chez un lecteur-cobaye, voir une phrase écrite active l’ensemble des aires du langage parlé. Et inversement, lorsque ce lecteur-cobaye entend un mot parlé, son cerveau active son code orthographique dans les aires visuelles. “Il y a une certaine logique à ce que la lecture repose sur des régions du cerveau qui ont évolué et qui géraient la vision et le langage parlé”, détaille Stanislas Dehaene.
Mais quelle est la fonctionnalité initiale de cette aire visuelle qui décode les mots chez le lecteur ? “A l’origine, cette zone sert à la reconnaissance des objets et des visages”, détaille Laurent Cohen. Ainsi les chercheurs ont noté dans leurs tests que pour les analphabètes, cette zone s’active très fortement lors de la reconnaissance de visages. “Il y a sans-doute comme une compétition entre les deux activités, renchérit Laurent Cohen. Plus on lit, moins on reconnaît les visages, c’est probable”.
Pour gérer cette nouvelle activité de lecture, le cortex visuel se serait donc réorganisé afin de faire de la place.


(1) Stanislas Dehaene (Collège de France, Unité CEA/Inserm-Université Paris Sud - Neuroimage cognitive, NeuroSpin), Laurent Cohen (Inserm, AP-HP, Université Pierre et Marie Curie).