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Quand les sciences "créent" leur public

  • Posté le : Lundi 4 Octobre 2010
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  • par : L. Salters

Que se passe-t-il si la recherche et ses applications possibles ne captent pas l'attention du corps social ? Les scientifiques, mais aussi les citoyens, ont tout intérêt à créer les conditions d'un débat. L'objectif : construire ensemble la confiance.

culture de bactérieUne scientifique, les yeux rivés sur une multiplication de bactéries en milieu de culture. Et le débat citoyen ?
© Massimo Brega / LookatSciences

A partir de quel moment doit-on informer le public d’une recherche en cours ? Comment impliquer les acteurs du corps social pour ce qui est des applications concrètes ? A une époque où les sciences n’ont jamais été autant imbriquées dans notre vie quotidienne, ces questions semblent plus que jamais d’actualité. Le colloque Sciences de la vie en société, fascination, confrontation, controverses, co-évolution, qui s’est tenu le 28 septembre dernier au Collège de France a pu apporter quelques éléments de réponse. Il était organisé par le Genopole® d’Evry  et l’Institut francilien recherche, innovation et société (Ifris).

L’émergence des mouvements citoyens, ces dernières années, a incité certains scientifiques à adapter leur discours et leurs méthodologies de travail. Lors du colloque, plusieurs intervenants ont mis en avant le cas des OGM. En France, la recherche sur les organismes génétiquement modifiés et ses applications donne lieu à une très forte contestation. Il y a peu de temps, par exemple, le Conseil général du Gers annonçait qu’il allait faire appel d’une décision de la commission de Bruxelles sur l’introduction de nouvelles semences OGM sur le territoire de l’Union. Un vrai cas d’école où les acteurs de la société civile s’invitent dans l’application concrète des recherches. Autre exemple, à l’initiative des scientifiques, l’Inra (Institut national de recherche agronomique) de Colmar a développé toute une gouvernance avec les acteurs locaux afin de pouvoir mener des recherches, dans une relative sérénité, sur une peste qui s’attaque aux pieds de vigne.

Par opposition, d’autres domaines scientifiques comme le changement climatique ne mobilisent pas le corps social. Et ce, malgré l’implication de certaines ONG comme Greenpeace. On constate qu’il n’y pas eu de mouvement citoyen d’ampleur pour interpeller les puissants autour de cette problématique. Et pourtant, OGM et changement climatique occupent de manière équivalente des pages entières dans les journaux... Tout juste le dernier sommet de Copenhague a-t-il peut-être été l’occasion d’un début de mobilisation citoyenne sur la question du climat.

Construire un public

Pourquoi certains domaines de la recherche mobilisent l’attention alors que d’autres non ? Sur ce point, les sociologues des sciences sont formels : l’opinion publique n’existe pas, elle se fabrique. Pour eux, le cas de la biologie synthétique - une manipulation du vivant à l’échelle de la cellule - constitue peut-être “un cas de laboratoire” en train de se dérouler sous nos yeux.
Au printemps dernier, le chercheur américain Craig Venter annonçait avoir créé une cellule synthétique (Voir notre article à ce sujet). Une annonce qui a pris tout le monde par surprise. Or, malgré le battage médiatique qui a suivi, les enquêtes montrent que le public ne sait pas ce qu’est la biologie de synthèse et hormis quelques organismes, comme l’association Vivagora ou ETC (groupes d’experts canadiens spécialisés dans l’édition de rapports - ndlr), la biologie synthétique mobilise peu.

"C’est une technologie émergente, analyse lors de son intervention Claire Marris, chercheuse associée à l’Institut national de recherche agronomique (Inra) et spécialiste de ces questions. D’une certaine manière, la biologie synthétique est à la recherche de son public." Une notion étonnante qui a irrigué les débats de l’après-midi. "Dans ce cas, ajoute Claire Marris, se pose la question de la construction de ce public."
Comment intéresser le public à la biologie synthétique ? Et au-delà, comment cette question peut-elle devenir une controverse sociétale ? De quelle manière anticiper et répondre aux réactions citoyennes (comme celles suscitées par les OGM) ? Et même pourquoi pas franchir un pas de plus : comment manipuler l’opinion ?
Car après tout, nombreux sont les acteurs intéressés par l’émergence d’une controverse sociétale  : organismes de recherche souhaitant que leurs études soient programmées, ONG vivant de la sensibilisation du public.

Pour faire "monter" une controverse, les techniques peuvent aller, au-delà de la mobilisation médiatique, au recours aux sondages, dont les résultats laissent libre cours à l’interprétation... Ces outils permettent de mettre en avant un soutien "fabriqué" aux travaux de recherches ou à leur interruption. Une manière de préparer et d’anticiper un débat plus ardu.

"Bâtir la confiance"
Une fois la controverse mise en place, comment l’organiser ? Ceci dépend largement du pays et de ses pratiques sociales. Au Danemark, on recourera aux conférences de consensus. Ailleurs, on fera appel à des comités d’experts. Aux Etats-Unis, la manière dont se déroulent les discussions est très importante. "C’est parce que chez nous, il y a une longue histoire de méfiance vis à vis des experts", analyse Steven Epstein, professeur de sociologie à l’université Northwestern de Chicago. "En revanche, il y a une forte croyance vis à vis des statistiques, des procédures formelles dans les discussions, des mécanismes bureaucratiques, détaille t-il. Si le processus d’analyse et de discussion est juste et reconnu par tous les participants, les gens acceptent les résultats. L’enjeu aux Etats-Unis, c’est donc de mettre en place un processus rigoureux et scientifique. C’est une façon de bâtir la confiance."
Une idée soutenue dans son intervention par Pierre Benoît Joly, directeur de recherche à l’Inra et directeur de l’Ifris. "La confiance ne se décrète pas, analyse-t-il. C’est toute une série de procédures et de règles qui doivent être mises en place pour ça." A l’avenir, la réponse est peut-être là : la recherche scientifique et le citoyen doivent se doter d’outils communs pour créer la confiance.


Ce colloque était le premier d’une série de cinq organisés conjointement par le Génopole et l’Ifris. L’idée est de prendre à bras le corps la question de la co-évolution science/société.