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Séisme de L’Aquila : des scientifiques mis en cause par la justice

  • Posté le : Lundi 6 Juin 2011
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  • par : L. Salters

Quelle place donner à la parole des "experts" ? En matière de sismologie, il est question de probabilités qu’un événement se déroule. Pas de prévision sur le "quand". Tout le problème est dans l’interprétation des informations.

Epicentre du séisme de L’AquilaAu centre de cette image, telle une cible, l’épicentre du séisme qui a frappé L’Aquila en 2009.
© INGV

Il était 3h32 du matin lorsque la terre s’est mise à trembler dans le centre de l’Italie cette nuit du 6 avril 2009. D’une magnitude de 6,3 sur l’échelle de Richter, le séisme a détruit la quasi totalité de la petite ville médiévale de L’Aquila. 309 morts. Le séisme, qui a été ressenti jusqu’à Rome (à plus de 100 kilomètres), est le plus violent dans le pays depuis celui de l’Irpinia en 1980.
Deux ans plus tard, l’évènement fait encore sentir ses tremblements...
Six scientifiques et un représentant du gouvernement italien ont été accusés d’homicide involontaire le 25 mai 2011 pour avoir omis d’informer les résidents de L’Aquila de la réalité des dangers auxquels ils étaient exposés. Lors des audiences préliminaires, le procureur a qualifié de “superficielle” l’estimation du risque réalisé par les experts. Il est reproché aux intimés d’avoir fourni des “informations inexactes, incomplètes et contradictoires”  au sujet des petites secousses ressenties par les habitants dans les semaines et les mois qui ont précédé le séisme du 6 avril. L’affaire passera devant le juge en septembre 2011.

Les scientifiques se sentent incompris, voire méprisés et insultés, explique Pascal Bernard, sismologue à l’Institut de physique du globe de Paris. Il y a vraiment une mauvaise compréhension sur la méthode de travail dans les sciences en ce qui concerne non pas le concensus et les théories établies, mais sur ce qui est débattu ou polémique au coeur de la recherche scientifique. On a l’impression qu’on demande à des chercheurs ce que l’on demande à des ingénieurs quand ils construisent un pont !
En d’autres termes, science n’est pas synonyme de certitude. A l’époque, certains résidents, effrayés par les secousses qui avaient eu lieu avant le séisme, se demandaient s’il ne valait pas mieux évacuer la zone. En réponse à ces inquiétudes, les experts avaient estimé à l’époque qu’un séisme d’envergure était “improbable”. Même s’il était impossible de l’exclure complètement. “Il y a un problème de sémantique, poursuit Pascal Bernard. La prédiction vue par les sismologues est faite de probabilités. Sur une situation donnée, on peut très bien passer d’un facteur 1 pour 1000 à un facteur 1 pour 100. Mais on ne peut pas faire de prédiction précise.”

Assimiler l’information

Ainsi au Japon, au mois de mars dernier, deux jours avant le séisme qui allait toucher l’archipel et déclencher un tsunami très important, un séisme de magnitude 7,2 avait eu lieu exactement sur la zone du tremblement de terre ravageur du 11 mars. Mais personne n’aurait pu affirmer avec certitude qu’il s’agissait d’un séisme précurseur.
Pascal Bernard : “Faisons une comparaison avec la météo. Si vous annoncez qu’il va y avoir de la pluie, les gens s’équipent en conséquence pour faire face à la situation. Il y a une action claire qui peut être effectuée : prendre un parapluie ou un anorak. Mais si vous dites qu’il y a une probabilité d’un facteur 1 pour 100 que votre ville soit touchée par un séisme, vous faites quoi en tant qu’habitant ? En elle-même, l’information est une bombe mais en même temps on reste dans le domaine de la probabilité. Ce sont des informations qui sont très difficiles à assimiler pour le public”. D’autant plus que les appréciations peuvent varier entre experts. “On peut très bien faire des statistiques sur une évolution microsismique (petits tremblements de terre qui ne sont pas forcément ressentis - ndlr) mais en tirer des conclusions et donc des probabilités différentes en opérant des corrélations avec toutes sortes d’événements variés”, précise le chercheur.
Un programme européen sera bientôt lancé pour faire un bilan sur les méthodes statistiques et physiques en matière de sismologie. Baptisé REAKT, il débutera en septembre prochain et durera trois ans. “Les applications sociétales en sismologie sont très grandes. Durant la dernière décennie, ces questions ont pris beaucoup de poids”, conclut Pascal Bernard. Une certitude en tous cas se dégage de cette affaire : la place prééminente occupée aujourd’hui par les sciences pose la figure de “l’expert” au centre de nos sociétés.