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Les anguilles européennes ont leur Route du Rhum

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Chaque automne, des centaines de milliers d'anguilles européennes se donnent rendez-vous de l'autre côté de l'Atlantique pour se reproduire. Pour lever le voile sur ce périple encore mystérieux, des chercheurs ont équipé 75 anguilles de balises Argos à l'automne 2008.

Anguilla anguilla, l'anguille européenne
© N. Solth / Biopix


Encore deux ondulations et l'océan sera son unique horizon. Après dix années de vie en eau douce, une anguille quitte l'estuaire de la Loire pour se lancer dans une odyssée de 7 000 km à travers l'océan Atlantique. Elle n'est pas la seule. Des centaines de milliers de mâles et de femelles, âgés de trois à vingt ans, font de même en France, en Irlande, en Italie... Les anguilles prennent le large pour rejoindre la mer des Sargasses où elles relâcheront leurs ovules et spermatozoïdes.









Un océan à traverser

La mer des Sargasses est une zone de l'océan Atlantique nord, qui a la particularité d'être très calme, sans vent, ni vague. Elle tire son nom des algues homonymes qui s'accumulent en surface dans cette zone.
© Aaron Alden
Située non loin du Triangle des Bermudes, au nord est des Antilles, la mer des Sargasses est en fait une zone de l’océan Atlantique. La seule mer au monde qui ne soit pas entourée de côtes. Les eaux y sont salées et chaudes même à 1 000 m de profondeur. Des conditions idéales pour le développement et l'éclosion des œufs d'anguilles. "Elles auraient pu trouver plus près comme lieu de rendez-vous", pensez-vous. En fait, il y a des millions d'années, c'était plus près ! Depuis, les continents ont dérivé, l'Amérique et l'Europe se sont éloignés, le périple des anguilles s'est quant à lui allongé. C’est du moins la seule explication dont disposent les scientifique pour l’instant. "Si la zone de ponte a été conservée à cet endroit, c'est aussi parce que c'est le point de départ du Gulf Stream. Ce courant important ramène les larves d'anguilles vers l’Europe," suggère Éric Feunteun, directeur du Centre de recherche et d'enseignement sur les écosystèmes côtiers de Dinard.

Mise à part cette destination finale, on ne connaît rien sur la migration des anguilles. Quelle route prennent ces championnes de natation, catégorie longue distance ? Combien de temps dure la course ? Mystères.



Pas de valise mais une balise

Les anguilles européennes parcourent parfois plus de 8 000 km pour rejoindre la mer des Sargasses, entre les Bermudes et les Bahamas, afin de s’y reproduire.
© Canopy / Banque des savoirs
Pour en savoir plus sur cette migration transatlantique, des chercheurs européens ont équipé pour la première fois des anguilles de balises Argos. La pose s'est déroulée à l'automne 2008 sur 35 anguilles françaises et 39 anguilles irlandaises anesthésiées. Les balises Argos sont des petits instruments inventés il y a une trentaine d’années. Elles permettent de connaître, via un système satellitaire, les positions des cigognes, des caribous, des manchots durant leurs migrations... mais aussi des skippers pendant les courses au grand large. Si les anguilles n'en avaient jamais porté jusque-là, c'est qu'il y avait un problème technique.

Les balises Argos communiquent avec les satellites uniquement lorsqu’elles sont hors de l'eau. Or les anguilles, au contraire des mammifères marins, ne remontent pas régulièrement à la surface. Heureusement, une nouvelle gamme de balises Argos, les "pop'up", a vu le jour il y a une dizaine d'année. Leur principe ? Lorsqu'elles sont immergées, les "pop'up" mesurent et enregistrent régulièrement la pression, l'intensité lumineuse et la température de l'eau ce qui permet d’en déduire la profondeur puis la position de l’animal. Au bout d'un temps défini par les chercheurs (six mois pour la moitié des anguilles et un an l’autre moitié), les balises se détachent et remontent à la surface grâce à un flotteur. Elles envoient alors toutes les données enregistrées aux satellites. Des données à partir desquelles il est possible de déterminer les positions que l'animal a occupées de manière quotidienne. Et donc de retracer le voyage qu'il a effectué.



Nager 40 km par jour pendant six mois ?

Exemple de marquage avec des balises largables. Ici des anguilles argentées.
© Eric Feunteun/ MNHN
Qu'a-t-on découvert sur l'odyssée des anguilles ? Et bien, que certains individus ne mettaient pas le cap sur la mer des Sargasses. Certaines anguilles irlandaises ont nagé droit vers le Nord ! Vont-elles ailleurs qu’en mer des Sargasses ? Font-elles un détour ? Un nouveau mystère à lever. Quant aux autres, celles avec un comportement "normal", elles nageaient en moyenne 40 km par jour. Près de six mois leur serait donc nécessaire pour arriver à la mer des Sargasses. Hélas, les chercheurs n'ont pas pu le vérifier : à un tiers de leur voyage, au niveau des Açores, les anguilles avaient toutes perdu leur balise. Elles se sont détachées trop tôt, probablement à cause des frottements de l’eau. La méthode avait pourtant été testée auparavant mais il n’y a jamais de garanties : sur de longues distances, les experts des baleines ont aussi du mal à garder le contact avec les animaux équipés.

Malgré la déception, Eric Feuten reste confiant : "Depuis la découverte de larves dans la mer des Sargasses, en 1920, on n'avait pas réussi à améliorer les connaissances sur la biologie des anguilles durant leur phase marine". Et pour cause : jamais aucune anguille reproductrice n'a été capturée en mer. Sauf une, mais elle se trouvait à l'intérieur du ventre d'un cachalot ! Des données qui ont aussi apporté leur lot de nouvelles interrogations. Par exemple, les chercheurs ont découvert que les anguilles nageaient le jour à 600 m de profondeur et remontaient la nuit à 50 m de la surface. Remontent-elles pour se nourrir ou pour nager dans des eaux plus chaudes avec des prédateurs moins actifs ? "Elles doivent y avoir un intérêt car ces allers-retours consomment de l'énergie," souligne Éric.

Avant d'équiper une nouvelle cohorte d'anguilles, Éric et ses collègues vont tenter d'améliorer le système d'attache, de diminuer la taille et le poids des balises, actuellement 30 grammes pour un animal de 2 kg. La recherche, c'est aussi cela : ajuster le matériel, la technique. Mais, les scientifiques ne doivent pas traîner : les anguilles se font de plus en plus rares dans nos fleuves et nos rivières. La faute à la pollution, à la destruction de leur habitat, aux barrages hydro-électrique, ...


A RETENIR

  • Les anguilles européennes vivent en eau douce et partent se reproduire dans la mer des Sargasses, à 7000 km
  •  Les balises Argos permettent de suivre leur déplacement via des satellites
  • Le système de suivi a permis de découvrir les habitudes des anguilles mais il faut encore l’améliore



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