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La cité met les mots en boîte

Condé, gonfler, bishop, y a dra, boîte de 6,… Vous connaissez ? À force d’inventivité, un véritable langage s’est crée dans les cités. À Evry, une dizaine de jeunes se sont pris au jeu de les décortiquer, de les triturer, de les questionner et d’en faire un… véritable dictionnaire !

Couverture du Lexik des citésLe Lexik des cités est composé de 241 mots inventés et parlés par les jeunes de banlieue.
© Permis de vivre la ville /Éditions Fleuve Noir

Glanant des mots au fils des jours, chez l'épicier, dans la rue, la cours du lycée, une dizaine de jeunes se sont armés de presque 600 mots à expliquer. C'était leur manière de répondre à l'appel à projet "Luttes contre les violences", lancé en 2004 par la préfecture et le département de l'Essonne. "Oui, c'est vrai, on parle un langage crypté pour ne pas se faire comprendre des autres. Mais les autres ne cherchent pas non plus à nous comprendre, ils estiment d'emblée qu'avec ce langage, on est forcément des racailles. Dans l'histoire, tout le monde se replie un peu chez soi. Nous, on a choisi de faire un lexique pour renverser cette tendance, pour créer une passerelle entre les générations", explique Cédric Nagau, qui a participé à l'élaboration de ce dictionnaire pas comme les autres.

Auteurs du Lexik des citésLes jeunes auteurs du Lexik des cités. Tous sont originaires d'Evry (Essonne).
© Permis de vivre la ville
Il aura fallu trois ans de travail et dix jeunes acharnés pour réaliser le Lexik des cités, un ouvrage qui leur vaut aujourd'hui de nombreux hommages. Parrainé par Alain Rey, pilier des dictionnaires Le Robert, vendus à plus de 35 000 exemplaires au bout d'un mois, réédité pour la quatrième fois, ce véritable guide illustré a même suscité l'intérêt des médias à l'étranger. Loin d'un inventaire à la Prévert, le Lexik des cités définit formellement les mots, présente une mise en contexte et une étymologie historique ou fictive (voir chapitre 1 en fiche ressource). "Au départ, on se demandait quelle légitimité on avait pour inventer ou imaginer l'origine d'un mot, mais je crois que ces moments de délire collectif nous ont tous grandis", estime Marcela Pérez qui connaît les apprentis linguistes depuis presque dix ans et a aiguillé leur projet. Son association, Permis de vivre la ville, intervient régulièrement dans leur quartier du Bois Sauvage, à Evry. "Pour ces jeunes, se réunir deux fois par semaine durant deux ans était un vrai sacrifice".

Étape numéro un : la collecte des mots tout azimut, qu'il a ensuite fallu sélectionner pour n'en conserver que 241. "Ca n'a pas été facile de déterminer des critères de sélection, mais à force de débats on a décidé tous ensemble de ne garder que les mots les plus innovants ou les incontournables", raconte Marcela. Durant tout le projet, le groupe a procédé de manière empirique, par tâtonnement, sans démarche pré-établie. C'était un choix de ne pas plaquer une méthodologie, meilleur moyen, d'après la coordinatrice, de laisser le temps aux jeunes de prendre la distance nécessaire pour analyser leur langage, et aux adultes, d'arriver à les comprendre.

Étape numéro deux : chacun devait proposer une situation où les mots choisis sont employés. De là, ont été tirés les dessins qui accompagnent les définitions. Le dessinateur du crew* a également croqué des petites scénettes de vie, où mère et fille multiplient les quiproquos en interprétant différemment les mots. "À ce stade, le groupe avait atteint la maturité nécessaire pour réinterroger le sens des mots et les définir plus clairement", témoigne Marcela.

La dernière étape a consisté à rechercher l'étymologie du mot… Menant l'enquête dans leur entourage, en bibliothèque ou sur Internet, les auteurs ont découvert l'origine des mots qu'ils utilisaient. Des mots souvent beaucoup plus vieux qu'eux… Condé, nom masculin qui signifie policier, pourrait bien remonter à l'Ancien Régime (XVIe – XVIIe siècle), où les princes de Condé étaient la dernière lignée chargée de la police de la cour. Gonfler, verbe transitif qui signifie amocher, tabasser, proviendrait en fait du latin conflare qui veut dire enfler. Il y a aussi des mots arrivés de très loin, en-dehors de la cité… Le bishop est une jupe ou un pantalon porté au ras des fesses. Mode que l'on doit à Bishop, personnage joué dans un film par Tupac, chanteur américain et figure emblématique du gangsta rap (style de musique créé vers la fin des années 1980). La locution y a Dra signifie "il y a une bagarre", elle proviendrait d'Afrique où, en bambara (langue du Mali) dara signifie "mauvais tour" et en argot ivoirien dra, "honte". Dans les deux cas, ces mots dérivent de l'expression française "être dans de sales draps", parvenue sur le continent avec la colonisation et l'engagement des tirailleurs sénégalais.

Boîte de 6 (Fourgon de police)En langage imagé, une boîte de 6 (en référence à la boite de nuggets, ces petits beignets de poulet), désigne un fourgon de police.
© Permis de vivre la ville /Éditions Fleuve Noir
Certaines expressions en revanche sont le pur produit des cités : la boite de 6 désigne le fourgon de police parce que "la génération fast-food tape dans le gras métaphorique, et la boîte de beignets de poulet devient le fourgon 6 places", commente le lexique. On voit aussi comment le verlan évolue : "de l'adjectif moche on est passé à cheum, et pour crypter encore plus, le 91 utilise maintenant chime", explique le grapheur du groupe, Franck Longepied.

"Loin du politiquement correct, ici c'est le franc-parler qui prime : un noir est un noir et l'appeler comme tel n'a rien de raciste car on a dépassé depuis longtemps ce genre de considérations. Peu importe la couleur de la peau, lorsqu'on interpelle un ami, c'est avec le terme Négro, ma couille, frère, kho**, … ", souligne Marcela Pérez. Faire table rase des malentendus, de la gêne et des clivages que génère souvent le langage des cités était l'un des défis. Aujourd'hui, Marcela est fière de son équipe et de cet ouvrage qui " invite à reconsidérer l'image médiatisée des cités, pour en saisir l'humour et l'humanité".


Le lexik des cités
Editions Fleuve noir
19,90 euros.


* Crew : [prononcer crou], nom masculin. Équipe, groupe d'amis(ies), partageant une passion. Du latin crescare, "survenir grandir", le mot français creues, "recrue, renforcement militaire", est emprunté au XVIe siècle par les Anglais, avec la graphie crew, pour désigner "un groupe agissant ensemble". De retour en France, les jeunes des cités emploient crew dans ce même sens, mais en y ajoutant la notion de passion commune.

** Kho : [prononcer kho avec le kh comme le jota espagnole], nom masculin. 1) Mec, exemple "Kho, bouge ta voiture, j'arrive pas à passer !", synonymes : boug, frolo, igo. 2) Potes, exemple "T'as pas des nouvelles de mon kho qui est partir en vacances ?", synonymes : ma came, ma couille, frère, gros, ma gueule, négro, poto.

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