logo Essonne

L'Afrique, berceau du prochain Einstein ?

  • Posté le : Lundi 21 Juin 2010
  • |
  • par : A. Joseph

A la pointe sud de l'Afrique, il existe un centre où l'on veut construire l'avenir scientifique du continent. L'Institut africain des sciences mathématiques (AIMS) a pour partenaire l'université Paris-Sud.

Étudiante de l'AIMS – Afrique du Sud© Eric Maulave / AIMS

Doriano-Boris Pougaza est en deuxième année de thèse à Supélec, où il étudie les aspects mathématiques de la tomographie. Quatrième d’une famille de huit enfants élevés par une mère seule, ce Centrafricain est le premier de son pays à avoir bénéficié de la formation de l’Institut africain des sciences mathématiques (AIMS). "Sans AIMS je ne serais jamais sorti de Bangui - la capitale centre-africaine -, je n’aurais pas pu aller au-delà de la maîtrise car il n’y a pas assez de professeurs sur place, et j’aurais probablement accepté un poste de technicien ou de professeur en lycée," reconnaît l’étudiant.

AIMS : une occasion inespérée, un tremplin dont seuls les meilleurs étudiants africains peuvent rêver. Ils sont une cinquantaine chaque année, venus de toute l’Afrique, pour une année de formation à Muizenberg (Afrique du Sud). Là, ils passeront l’équivalent d’un master, tous frais payés, 60 postes Linux à leur disposition, et des sessions de travail avec des professeurs venus du monde entier. Au menu, les mathématiques appliquées, tous domaines confondus, biologie, finance, informatique, etc. "C’est en quelque sorte le Polytechnique de l’Afrique du Sud," compare Vincent Rivasseau, professeur de physique à Paris-Sud et membre du comité directeur d’AIMS. En tant que centre d’excellence certainement, mais pas pour le reste.

Un tiers des étudiants sont des filles

Étudiants et professeur de l'AIMS – Afrique du Sud© Eric Maulave / AIMSLe budget d’environ un million d’euros est assuré à 40 % par le gouvernement sud-africain, le reste est garanti par des financements privés (Vodafone, Fondation Ford,…). La plupart des jeunes viennent de milieux modestes et ne pourraient espérer suivre cette formation sans la bourse qui l’accompagne. Un tiers des étudiants sont des filles dont le recrutement a nécessité une politique proactive compte tenu des difficultés qu’elles ont à accéder aux études supérieures. Trente pays sont représentés dans cet institut dont la sélection fait fi des disparités de niveau entre nations, pour ne pas léser ceux dont l’enseignement ou l’histoire ont été plus chaotiques. À ce niveau d’étude, la plupart sont anglophones ou francophones. Pour ces derniers, la tâche est plus dure puisqu’ils devront rattraper leur retard en anglais pour suivre les cours de l’institut. Tâche qu’ils acceptent volontiers comme une opportunité.

Rester en Afrique ou pas

En sept ans, près de 250 étudiants ont été estampillés AIMS et continuent à 96% leurs masters ou leurs thèses dans des établissements scientifiques ou les universités partenaires : Cambridge, Oxford, Paris-Sud et trois universités sud-africaines : UCT, WCT et Stellenbosch. Mais l’objectif est que les jeunes, une fois diplômés, retournent dans leur pays pour y construire un avenir scientifique… Ériger cet objectif en règle serait tout à fait contraire à la liberté individuelle que prône le directeur ; il préfère instaurer des conditions propices à donner envie aux jeunes de rester. De fait, ils ont tous le sentiment d’avoir une dette envers l’AIMS. À Muizenberg, les étudiants digèrent encore le privilège d’avoir été sélectionnés et sont pleins de bonnes volontés pour l’avenir. "L’Afrique a besoin d’une masse de personnes bien préparées pour se développer," souligne Prosper Ngabonziza, originaire du Rwanda. Le Camerounais Guy Ngongang continue : "Nous n’aiderons pas l’Afrique en restant derrière notre microscope, il nous faut voir ce qu’il se passe à l’étranger. Exactement comme les Chinois qui sont allés se former aux États-Unis et reviennent maintenant dans leur pays pour diffuser leurs connaissances." L’Ougandais John Njagarah conclut : "C’est grâce à notre apprentissage que l’on aura le courage et les moyens de critiquer ce qui a été fait, et de proposer, arguments scientifiques à l’appui, des solutions plus adaptées."

Promotion 2009 de l'AIMS – Afrique du SudRemise des diplômes à la promotion 2009 de l’Institut africain des sciences mathématiques.
© AIMS
Mais du côté de Paris, avec le recul d’une année passée à Cergy-Pontoise en master, suivie de deux années en thèse à Supélec, Doriano-Boris Pougaza voit de plus près la difficulté de revenir travailler en Centre-Afrique : "Comment mettre en pratique tout mon savoir si je retourne chez moi ? En Afrique du Sud, et même au Cameroun ou au Nigeria, il existe des instituts de recherches, mais dans mon pays il n'existe qu’une université où je puisse travailler." La fin de la thèse approche et l’étau se resserre. Il faudra faire des choix, mais quel choix a-t-il ? Initier, innover, créer… ? AIMS a été une structure de liaison, à lui de faire le suivi : "Il faudrait que j’arrive à réunir tous les professeurs scientifiques centrafricains et qu’ensemble, on construise un centre comme AIMS dans notre pays." C’est le seul moyen d’après lui de garder un pied dans la science, tout en partageant ses connaissances avec les étudiants de Bangui pour qui il est un exemple. Un partage essentiel pour son pays dans lequel "rien ne pourra se mettre en place sans avoir au préalable éduqué les gens."

L’idée n’a rien d’utopique : Vincent Rivasseau envisage lui aussi de construire un institut francophone au Sénégal. "Installer des centres en Afrique a du sens. Tout d’abord parce que ça motive les jeunes sur place. Ensuite parce qu’en montrant qu’un enseignement de qualité est possible, on ouvre la voie à une recherche d’excellence. Et d’un point de vue pragmatique, un étudiant coûte environ 10 000 euros par an en France contre la moitié en Afrique du Sud." L’institut sénégalais serait la deuxième pierre d’un futur réseau AIMS composé de quinze instituts à travers le continent. L’objectif n’est pas de se substituer aux universités qui tentent d’assurer l’accès à l’enseignement supérieur au plus grand nombre. Il s’agit de constituer un réseau destiné aux élites scientifiques. C’est ainsi que, peut-être, le continent noir verra l’émergence d’un "Einstein africain", tel que l’espère depuis toujours le cosmologue Neil Turok, fondateur de l’institut AIMS.

Restez connecté

Suivez-nous : Page Facebook Page Twitter

Lettre d'information :

Vidéo

Cette vidéo nécessite le plug-in gratuit Flash 8.
Il semble que vous ne l'avez pas.
Cliquer ici pour le télécharger

Interview de Xavier Raepsaet - La propulsion nucléaire spatiale

Portraits d'experts

  • Romina Aron Badin, les primates au coeur
  • Jacques-Marie Bardintzeff, une vie consacrée aux volcans
  • Catherine Charlot-Valdieu :  Home sweet home
  • Didier Labille, l’astronomie en amateur professionnel