logo Essonne

Climat : lire dans les glaces

En un siècle, la température moyenne sur Terre a grimpé de 0,75 °C. Que représente un tel changement ? On peut s’en faire une idée en examinant les variations passées de notre climat, dont les glaces polaires ont gardé la trace. D’où l’intérêt des expéditions de l’Année polaire internationale.

Iceberg tabulaireIceberg tabulaire au pôle Sud. Les glaces polaires nous donnent des informations sur la modification des climats passés : modifications des températures et de la composition de l'atmosphère.
© Philippe Thiriet/IPEV

Dans son dernier rapport, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) tire la sonnette d’alarme. D’abord, parce que les concentrations atmosphériques en dioxyde de carbone (CO2) et en méthane (CH4) - deux puissants gaz à effet de serre que nous émettons - dépassent de loin tout ce que la Terre a connu depuis 650 000 ans. Ensuite, car les taux de CO2 continuent d’augmenter, à un rythme qui s’est même accéléré ces dix dernières années. Enfin, parce que ces gaz semblent pour la première fois jouer un rôle moteur dans le réchauffement de notre climat, réchauffement qui sort de la gamme des variations "naturelles" du climat au cours des derniers siècles.

Les climats d’antan sont riches d’enseignements pour apprécier l’évolution de notre climat présent. Pour les étudier, on dispose d’une panoplie d’archives aux différentes latitudes : les cernes des arbres, le pollen fossile, les sédiments marins ou lacustres, les coraux, les glaciers tropicaux (dans les Andes) ou encore les calottes polaires. Mais dans le travail de reconstruction des climats du passé, les pôles (ces régions situées entre le cercle polaire et les pôles Nord et Sud) présentent deux particularités qui font d’eux des témoins privilégiés. La première, c’est que les glaces de leurs calottes donnent, à partir d'un seul et même échantillon, des informations tant sur les modifications de la température (locale) que sur celles de la composition de l’atmosphère (globale). La seconde, c’est qu’elles contiennent des marqueurs - par exemple des poussières issues d’une éruption volcanique bien connue - permettant de situer sur l'échelle du temps des échantillons venus du pôle Nord et du pôle Sud.

Ces deux pôles ne réagissent pas de la même façon aux variations du thermomètre mondial. Il faut dire que l’un, le pôle Nord, est un océan cerné par des terres (dont le Groenland et sa calotte) et recouvert d’une banquise, disparaissant pour moitié en été. Tandis que l’autre, le pôle Sud, est un vaste continent (l'Antarctique) couvert de glaces (les calottes ouest et est) qui se prolongent dans l’océan sous forme d’immenses plateformes flottantes, auxquelles s’ajoute, en hiver, la banquise. Alors forcément les climats y sont très différents (plus froid au Sud, plus "chaud" au Nord), et surtout on n’y trouve pas la même accumulation de glace par précipitation neigeuse, ni la même perte de glace par vêlage d’icebergs.

Pôle Sud et pôle NordLe pôle Nord est un océan (Arctique) cerné par les terres et recouvert d'une banquise. Le pôle Sud est un vaste continent couvert de glaces, qui se prolongent dans l’océan (Antarctique) sous forme d’immenses plateformes flottantes, auxquelles s’ajoute, en hiver, la banquise.
© Nouvel Atlas Mondial / Éditions Gisserot / www.legendes-cartographie.com

Quand l’accumulation de glace l’emporte, le volume des calottes augmente ce qui, au pôle Nord, contribue à augmenter la surface de glace susceptible de réfléchir les rayons du soleil. Résultat, la chaleur est renvoyée vers le ciel, et la température baisse. Si la perte de glace domine, l’eau douce qui arrive en mer par fonte des icebergs fait grimper le niveau marin, modifiant la circulation des eaux profondes… et donc le climat.

Aujourd'hui, on connaît encore mal les variations passées de ces différents paramètres, ce qui rend difficile leur prise en compte pour le futur : c’est entre autres pour combler ces lacunes que de nouveaux raids vont être menés au Groenland et en Antarctique.

01.Pôle Nord, pôle Sud, plus ou moins loin dans le temps

Camp de NorthGripCamp de NorthGrip : le "dôme". Il abrite le groupe électrique, la station radio, la cantine. Son ossature est en bois, recouverte de caoutchouc noir pour une meilleure récupération de la chaleur. Sa forme est inspirée de l'igloo pour prévenir de l'enfouissement.
© Pascal Doira/CNRS photothèque
Groenland, été 1997. Récemment recrutée par le laboratoire de modélisation du climat et de l’environnement du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), Valérie Masson-Delmotte, est en mission pour deux mois sur le forage de North-GRIP (pour North Greenland Ice core Project). Le moins que l’on puisse dire c’est que le fond de l’air est frais : le site couvert de glaces se trouve à 2 900 m d’altitude, par environ 75 ° de latitude Nord, et la température moyenne de l’air - qui est de -31 °C sur l’année - ne grimpe qu’à -20 °C en été ! En plus, la météo est souvent difficile, avec des épisodes de brouillard et de la neige. Mais c’est précisément pour son climat et son altitude que l’endroit a été choisi comme site de forage profond (environ 3 000 m), dans le cadre du projet North-GRIP. Des scientifiques venus de plusieurs régions du monde y participent : Danemark, Allemagne, Japon, Belgique, Suède, Islande, États-Unis, France, Suisse. But de l’opération ? Obtenir une carotte de glace couvrant toute la dernière période glaciaire (-120 000 à -12 000 ans) et si possible la période interglaciaire (-130 000 à -120 000) qui l'a précédée.

Pourquoi percer ici plutôt qu’ailleurs ? "Au centre du Groenland, il neige beaucoup plus (20 cm/an) qu’au cœur de l’Antarctique : 3 cm par an seulement à cause d'une température moyenne très froide de -55 °C", explique Valérie Masson-Delmotte. De la quantité de neige tombée dépend en partie l'épaisseur de glace, correspondant à une année, qui se formera sur le site. En partie seulement, car cette épaisseur dépend également du tassement de la neige et de la glace, puis de son écoulement (en fonction de l'inclinaison du relief). Ainsi, pour une même épaisseur de glace, on remonte moins loin dans le temps au pôle Nord (jusqu'à 120 000 ans pour l'instant) qu’au pôle Sud (jusqu'à 800 000 ans), mais avec une meilleure résolution temporelle (une précision de ou – 20 ans au pôle Sud contre ou – 1 an au pôle Nord). Pour quelles raisons ?
Schéma calotte glaciaireSchéma de formation d'une calotte de glace. Au centre, année après année, la neige s'accumule en surface. Les couches annuelles subissent ensuite un amincissement et un étirement sous l'effet du tassement et de l'écoulement de la glace vers les régions côtières. Sur les bords, la calotte de glace perd de la masse ("ablation") par fusion ou par vêlage d'icebergs. Enfin, le socle rocheux est enfoncé sous le poids des couches de glace.
© William F.Ruddiman

Lorsqu'il neige peu, de nombreuses couches annuelles de glace se retrouvent "empilées" sur une épaisseur donnée. C'est pourquoi on remonte plus loin dans le temps au pôle Sud qu'au pôle Nord. Par ailleurs, il neige plus - d'une façon générale - près des côtes qu'au centre de la banquise. On remonte ainsi moins loin dans le temps sur les pourtours côtiers d'une calotte qu'en son centre, Carte des forages en AntarctiqueCarte des forages profonds et des différents camps de recherches en Antarctique. Pour chaque forage sont indiquées : sa date d'achèvement, sa profondeur et la période d'histoire du climat qu'il couvre ou est susceptible de couvrir.
© NASA
moins loin aussi, au sein même de l'Antarctique, dans la calotte ouest que dans la calotte est. Mais une faible épaisseur de neige (et donc de glace) présente un inconvénient : d'une année sur l'autre, elle peut se mélanger, poussée par le vent notamment, aux couches des années précédentes. Du coup, la précision est moindre.

Au Groenland, les forages côtiers réalisés ces dernières années couvrent le dernier millénaire, année après année. Le forage de North-GRIP, qui a atteint le socle rocheux en 2003, est remonté jusqu’à -123 000 ans. "En Antarctique, dans le cadre du projet européen EPICA, le forage du Dôme Concordia vient de nous révéler les secrets du climat sur 800 000 ans, confie Valérie Masson-Delmotte. Mais avec le nouveau site de forage repéré par les Chinois sur ce continent, le Dôme A, on espère dépasser le million d’années."

02.Faire parler les glaces : une flopée de mesures

Puits de forageGlaciologues dans le puits de forage EPICA. Le forage permet de prélever des carottes de glace jusqu'à des profondeurs très importantes. Celles-ci sont ensuite découpées et analysées par différents laboratoires.
© S.Drapeau/IPEV
Dans le site du Dôme Concordia, à quelque 3 200 m d’altitude sur le plateau central de l’Antarctique de l’Est, les opérations de forage du projet EPICA (European Project for Ice Coring in Antarctica) ont demandé aux chercheurs une bonne dose de ténacité. Ici, comme au Groenland, le carottage de glace ne peut se faire que pendant la saison d’été ; seule différence, l’été s’étale de novembre à janvier, et non de mai à juillet. Mais pour forer trois kilomètres de glace, même si le carottier tourne très vite (jusqu’à 140 m par jour), il faut au minimum deux à trois saisons. Et souvent beaucoup plus. Pourquoi ? Parce qu’aux dires de Valérie Masson-Delmotte, "une fois sur deux, le carottier se coince". Ainsi à Concordia, le forage qui avait démarré pendant l’été 1996 a dû s’interrompre en 1998, des copeaux de glace ayant bloqué le carottier à environ 800 m de profondeur. Il a fallu tout recommencer, et repartir de la surface. En fin de compte, le socle rocheux n’a été atteint qu’en 2004 : l’opération s’est donc étalée sur neuf ans !

Tout au long de ces années, plusieurs équipes se sont succédées. Au fur et à mesure que des petites carottes (environ 2 m de long) étaient remontées en surface, différentes mesures étaient effectuées. "On commence par vérifier que leur longueur correspond bien à celle du câble déroulé par le treuil du carottier" explique la paléoclimatologue. Puis on coupe la carotte en deux dans le sens de la longueur, et on mesure sa conductivité électrique : on peut ainsi détecter la présence de poussières (le courant passe moins bien), lesquelles, plus abondantes en période glaciaire, permettent de se situer grossièrement dans le temps. Ensuite, on observe l’orientation des couches de glace. Dans un Dôme, elles se tassent en principe par compression verticale, mais à mesure qu’on s’approche du socle, l’écoulement peut devenir plus complexe et les couches annuelles ne sont plus perpendiculaires à la carotte : Bulles d'air prises dans la glaceLes bulles d’air, piégées au cours du temps dans la glace, nous renseignent notamment sur l’évolution des gaz à effet de serre et permettent de quantifier l’impact de l’activité humaine.
© Gérard Thérin
"C’est ainsi qu’au Dôme Fuji, nos collègues japonais, qui espéraient avoir couvert un million d’années, pensent n’avoir au final que 700 000 ans." Enfin, des photos prises sous lumière polarisée permettent de noter la taille des cristaux de glace (elle augmente en période chaude), leur orientation et la présence ou non de bulles d’air.

"Au fur et à mesure des forages, on peut se dispenser de certaines mesures, souligne Valérie Masson-Delmotte. Par exemple, si on part d’un point déjà carotté pour aller vers un autre, on peut faire une sorte "d’échographie" de la glace par échos radar, suivre les couches d’âge égal et connaître ainsi l’âge de la glace à la profondeur où l’on veut aller." Dans tous les cas, in fine, la carotte est découpée en longueur pour laisser un morceau sur place : "C’est la meilleure archive, car on est certain qu’aucune fonte ne peut l’affecter." Le reste est conditionné pour être rapatrié vers un entrepôt frigorifique (il en existe trois en Europe, l’un près de Grenoble, l’autre en Allemagne et le dernier au Danemark). Et les laboratoires impliqués dans le projet - une dizaine pour EPICA - se partagent le butin, tout en travaillant en complémentarité : c’est à ce moment que commencent des analyses plus détaillées.

Certaines portent sur la composition isotopique de l’eau. En effet, dans une molécule d’eau les atomes d’hydrogène et d’oxygène peuvent être remplacés par des isotopes lourds (respectivement le deutérium et l’oxygène 18). Et, comme dans le cycle de l’eau, la proportion de ces isotopes tend à diminuer au fur et à mesure du trajet des masses de vapeur d’eau vers les pôles (ils "condensent" plus facilement). Il existe donc une relation linéaire entre leur proportion dans la glace et la température à l’époque de leur dépôt. Ensuite, connaissant cette température, on peut estimer la quantité de neige accumulée et, en évaluant son tassement, en déduire son âge. D’autres mesures portent sur les impuretés présentes dans les glaces, certaines marquant des éruptions volcaniques qui, connues et repérées ailleurs, fournissent des repères temporels. Ou encore sur les gaz que contiennent les bulles d’air piégées au cours du temps dans la glace : ils nous renseignent notamment sur l’évolution des gaz à effet de serre et permettent de quantifier l’impact de l’activité humaine.

03.800 000 ans d'histoire du climat…

Carotte de glaceCarotte de glace à la sortie du forage EPICA à Dôme C.
© A.Manouvier/IPEV
La première surprise est venue du laps de temps couvert : bien que n’atteignant pas le record de profondeur du forage voisin de Vostok (3 600 m), le forage du Dôme Concordia (3 270 m) a permis de remonter deux fois plus loin dans le temps, avec des glaces vieilles de 800 000 ans (contre 400 000 ans). En effet, à Vostock, il neigeait plus et les couches annuelles étaient plus inclinées par rapport à la tête de forage, du fait de l'écoulement. Mais ce carottage livre surtout des informations fondamentales sur la durée des périodes glaciaires et des périodes chaudes qui se sont succédé pendant ce laps de temps, et sur les variations de température qui les ont accompagnées. Bien sûr, les chercheurs n’ont pas encore fini d’étudier tous les échantillons. Reste que l’analyse des températures passées porte déjà sur 740 000 ans. Que nous apprend-elle ?

"Au cours des derniers 740 000 ans, on compte huit cycles climatiques, chacun constitué d’une période glaciaire et d’une période chaude, commente Valérie Masson-Delmotte, mais on n’a jamais deux cycles identiques." Sur ce long intervalle de temps, pour les périodes glaciaires les plus froides la température moyenne varie de 10 °C de moins que l’actuelle, et pour les périodes interglaciaires les plus chaudes de 5 °C de plus qu’aujourd’hui. Quant à la durée des transitions, elle s’étend généralement sur 10 000 ans, le réchauffement le plus rapide détecté lors de la dernière glaciation (il y a 14 000 ans) ayant été de 4 °C en 1 000 ans (en Antarctique).

Mais les glaciations et déglaciations se suivent et ne se ressemblent pas. La preuve ? Entre -740 000 et -420 000 ans, les périodes interglaciaires étaient moins chaudes et elles duraient plus longtemps : la plus longue d’entre elles s’étale sur 28 000 ans, contre 10 000 ans pour les trois périodes interglaciaires qui précèdent celle que nous vivons aujourd’hui. Et pour les chercheurs, elle a un intérêt tout particulier…

D’abord, car elle correspond à une charnière, au cours de laquelle les cycles climatiques changent de périodicité et d'amplitude. Depuis un million d'années jusqu'à cette période charnière, la périodicité du cycle entier était d'environ 40 000 ans. Elle est en train de passer à environ 100 000 ans… Par ailleurs, l'amplitude change, ce qui signifie que les périodes interglaciaires deviennent plus chaudes depuis -400 000 ans qu'elles ne l'étaient entre -800 000 et -400 000 ans.
Enfin, cette période est importante car selon Valérie Masson-Delmotte, "elle présente des analogies avec la période chaude que nous vivons, par ses caractéristiques astronomiques." En clair, elle se définit à peu près par la même excentricité (paramètre orbital qui détermine la distance de la Terre au Soleil et varie tous les 100 000 à 400 000 ans) et la même obliquité (l’inclinaison de l’axe de rotation de la Terre par rapport au plan de son orbite qui change tous les 40 000 ans), deux caractéristiques déterminantes pour l’ensoleillement de notre globe. Sa durée peut donc servir de référence, et fait dire aux scientifiques que nous ne devrions pas entrer en glaciation pendant les prochaines dizaines de milliers d’années : il ne faut donc pas compter sur un tel événement pour contrecarrer le réchauffement dû au surplus d’effet de serre.

Les cycles climatiquesExemple de courbes obtenues après analyse des carottes de glace. Parmi les paramètres étudiés : température (ici au Dôme C), ensoleillement, concentration de l'atmosphère en CO2, et niveau moyen des mers. Ces relevés s'étalent de -800 000 ans à aujourd'hui (année 0 sur l'échelle) et permettent de caractériser les cycles climatiques (8 au cours des derniers 740 00 ans).
© LSCE
Mais en remontant jusqu’à cette période et en étudiant la succession des cycles, les climatologues veulent aussi mieux comprendre les mécanismes qui précipitent naturellement notre globe d’une période chaude à une période glaciaire. "On constate que le climat bascule quand on a une forte diminution de l’ensoleillement d’été dans l’hémisphère nord, commente Valérie Masson-Delmotte. Ensuite, différents facteurs jouent un rôle amplificateur, comme les calottes qui réfléchissent les rayons du soleil ou les gaz à effet de serre dont les taux baissent."

À ces processus de longue durée, s’ajoutent dans les enregistrements d’EPICA les traces de changements beaucoup plus rapides connus dans les archives glaciaires du Groenland : on les appelle événements de "Dansgaard-Oeschger", du nom des deux premiers climatologues qui les ont mis en évidence dans les années quatre-vingts. D’une durée allant de 500 à 2 000 ans, ils ont sévi 25 fois durant la dernière glaciation et se caractérisent par des sauts de température : un refroidissement plus ou moins progressif, suivi d’un réchauffement brutal. "Jusqu’alors, les mesures isotopiques ne nous permettaient pas d’avoir une assez bonne résolution pour les détecter en Antarctique". Mais en complétant le forage du Dôme Concordia par un autre sur le secteur Atlantique de la Reine Maud, là où le climat est plus doux (-44,5 °C) et les précipitations neigeuses plus abondantes (6,5 cm/an), l’équipe d’EPICA est parvenue à ses fins : "Nous avons vu en Antarctique la contrepartie de tous ces événements, avec une signature opposée et en moins brutale, l’oscillation étant d’environ 2 °C, contre 8 à 16 °C au Groenland." Elle a ainsi mis en évidence le rôle crucial des courants marins : chaque fois que l’Antarctique se réchauffe, le Groenland se refroidit et le transport d’eaux chaudes du Sud vers le Nord diminue ; inversement, quand l’Antarctique se refroidit, cette exportation d'eaux chaudes s’accélère et réchauffe le Groenland.

04.Prédire l'avenir à l'aide du passé ?

"En étudiant les archives polaires, on peut voir les variations de température aux pôles, analyser leurs causes et leurs conséquences. Mais ce qu’on voit aussi, c’est que ces changements sont sans comparaison avec ceux de notre époque : il n’existe aucun épisode analogue à la perturbation en cours." Valérie Masson-Delmotte est catégorique. Impossible de lire l’avenir dans le passé. Et à ceux qui évoquent la possibilité d’un arrêt du Gulf Stream et d’un refroidissement suffisant pour contrer le réchauffement climatique en cours, elle rétorque, arguments à l’appui, qu’un tel scénario fait certes un bon film (Le jour d’après, film catastrophe américain sorti en 2004), mais qu’il est très éloigné des connaissances scientifiques.

Fonte de glace au GroenlandLa fonte de la calotte glaciaire au Groenland est à la fois une conséquence des changements climatiques, et un facteur de ces évolutions (élévation du niveau marin, modification de la circulation des eaux profondes… et donc du climat).
© NASA

Certes, l’histoire du climat nous apprend que lors de la dernière glaciation l’instabilité des glaces du nord de l’Europe et de l’Amérique a entraîné l’arrêt de la circulation océanique dans l’Atlantique Nord, d’où des coups de chaud et de froid au Groenland et en Antarctique. Mais elle nous montre aussi qu’à la fin de la dernière période chaude, voici environ 115 000 ans, il y eut d’abord un refroidissement lié aux changements de l’orbite terrestre, pendant environ 5 000 ans, avant le début des instabilités : le grand froid n’est donc pas venu en huit jours, comme dans Le jour d’après ! Quant au dernier "coup de froid" enregistré il y a 8 200 ans,"seul événement "rapide" que l’on enregistre au Groenland au cours des derniers 10 000 ans", s’il a laissé sa trace sur tout le pourtour de l’Atlantique Nord, il n’est pas lié à l’arrêt du Gulf Stream. Il correspond à un ralentissement de la circulation thermohaline, qui a entraîné un petit coup de froid de 2 °C pendant une vingtaine d’années en Europe, et des climats plus secs jusque sous les Tropiques durant environ 200 ans. De plus, les courants n’étaient pas tout à fait les mêmes qu’aujourd’hui, les calottes n’occupaient pas la même superficie, etc. En bref, pour Valérie Masson-Delmotte "la seule leçon à en tirer, c’est que la circulation dans l’Atlantique Nord peut réagir de façon assez brutale aux changements dans les apports d’eau douce." L’étude de ce passé tumultueux ne pourrait-elle donc pas nous aider à prévoir notre avenir climatique ?

"Les données du passé nous permettent d’apprécier les incertitudes sur les changements futurs, en servant de banc d’essai aux modèles climatiques utilisés pour simuler le climat de demain", répond Valérie Masson-Delmotte. Échantillon de glaces polairesConservation des échantillons de glaces polaires prélevés lors de diverses campagnes. Leur analyse fournit des informations essentielles sur l'évolution du climat passé et permet de modéliser le fonctionnement de la machine climatique.
© P.Bazoge/CEA
On cherche ainsi à modéliser au mieux le ralentissement de la circulation océanique, inscrit dans les archives climatiques aux alentours de -8 200 ans. Comment ? En injectant par exemple dans les modèles numériques les millions de km3 d’eau douce provenant de la vidange brutale du lac Agassiz (au centre du continent Nord-Américain), connu pour s’être alors vidangé de l’eau de fonte générée par la déglaciation de la calotte Laurentide. Puis en comparant les résultats de différentes simulations aux observations : le ralentissement de la circulation thermohaline et la baisse de température. On peut ainsi tester des modèles numériques utilisés pour prévoir le climat de demain. Puis s’en servir pour étudier l’impact de l’augmentation de l’effet de serre sur le climat et sur la fonte de la calotte du Groenland. On sait aujourd’hui que cela pourrait avoir des conséquences importantes et à long terme sur la circulation thermohaline, et entraîner une hausse du niveau marin de plusieurs mètres sur environ un millier d’années.

Dans la même logique, l’analyse des bulles d’air emprisonnées dans les glaces du Dôme Concordia prouve que les niveaux actuels de CO2 et de CH4 ont atteint des niveaux sans précédent depuis 650 000 ans. Leur étude révèle également l’existence d’une corrélation forte entre les taux de ces gaz à effet de serre et la température. Ainsi, en modélisant les climats passés on a pu constater que le changement entre périodes glaciaires et périodes chaudes, bien que piloté par les variations de l’orbite terrestre, était largement dû à l’effet amplificateur de ces gaz et des calottes de glace. Mais ces mêmes modèles, utilisés pour simuler l’avenir, montrent qu’aujourd’hui le CO2 ne joue plus un rôle amplificateur, mais moteur. Pire : "Si on fait augmenter les taux de CO2 de 1 % par an, soit un peu plus que le rythme actuel, on voit que la température au centre du Groenland change de façon équivalente aux événements les plus abrupts du passé, et qu’en Antarctique, c’est du jamais vu en terme de rapidité !"

Bien sûr, ces modèles ne sont pas parfaits. Notamment parce que la plupart n’incluent pas la réponse de la calotte du Groenland, faute de bien la connaître. D’où l’intérêt de NEEM (du nom de la dernière période interglaciaire, l'Eemien) un nouveau projet de carottage au Groenland piloté en France par l’équipe de Valérie Masson-Delmotte : cherchant à mieux documenter la dernière période chaude, celle où le thermomètre grimpait à 5 °C de plus qu’aujourd’hui dans l’Arctique, il vise surtout à mieux comprendre les changements d’accumulation de neige et d’écoulement des glaciers à cette époque. Son lancement est imminent : les premiers raids sur le terrain, programmés dans le cadre de l’Année polaire internationale, vont démarrer entre mai et juillet 2007.

Restez connecté

Suivez-nous : Page Facebook Page Twitter

Lettre d'information :

Vidéo

Cette vidéo nécessite le plug-in gratuit Flash 8.
Il semble que vous ne l'avez pas.
Cliquer ici pour le télécharger

Interview de Xavier Raepsaet - La propulsion nucléaire spatiale

Portraits d'experts

  • Romina Aron Badin, les primates au coeur
  • Jacques-Marie Bardintzeff, une vie consacrée aux volcans
  • Catherine Charlot-Valdieu :  Home sweet home
  • Didier Labille, l’astronomie en amateur professionnel