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Crue du siècle : l'inévitable rendez-vous

Aménagement de zones tampons, constructions "anti-crues", grands ouvrages…, l'Île-de-France se prépare à une inondation d'une ampleur comparable à celle de 1910. Si ce n'est pire. Pourtant, quels que soient les efforts produits, les conséquences seront gigantesques : huit milliards d'euros de dégâts, des semaines sans transports, …

Inondation de Paris en 1910 – Rue de BièvreRue de Bièvre, à Paris, lors de l'inondation de 1910
© DIREN Île-de-France

Le 15 janvier 1910, la cote d’alerte au pont d’Austerlitz est dépassée. La Seine sort de son lit. Débute alors une inondation d’une ampleur que Paris et sa banlieue n’avaient pas connue depuis des siècles. Depuis 1658 précisément, parole d’historien.
1910, la "crue du siècle"
. L’événement a marqué l’inconscient collectif, comme tant d’autres catastrophes naturelles : la tempête de 1999, le tsunami en 2004, … Les clichés en noir et blanc ont gardé de cette crue le souvenir d’un Paris calme et tranquille, comme endormi avec ses barques dans les rues et ses passerelles de bois. La réalité fut toute autre : pas d’électricité pendant des semaines ni de gaz pendant des jours, plus d’eau potable, des ordures qui flottent au fil des 80 kilomètres de chaussée inondée,… Les Parisiens vécurent deux mois les pieds dans l’eau et attendirent plusieurs mois avant que les activités ne reprennent leur cours normal. Si ce n’est l’enfer, c’est du moins le purgatoire. Un purgatoire plutôt humide.

"En Île-de-France, la prise de conscience qu’une inondation d’une telle intensité puisse à nouveau se produire est relativement faible,", note Frédéric Gache, chargé de mission aux Grands lacs de Seine, un établissement public qui a en charge, avec d’autres, la prévention des crues. "Tout le monde s’en remet à la puissance publique, pense que ce qui doit être fait l’est, et la culture du risque est quasi inexistante …", ajoute Yann Bardet, chef de service à la Direction de l’environnement du Conseil général de l’Essonne.
Inondation de Paris en 1910 – Quai des Grands AugustinsSur le quai des Grands Augustins, à Paris, lors de l'inondation de 1910.
© DIREN Île-de-France

Comment la crue de 1910 peut-elle se reproduire ? (Partie 1) Pour quelles conséquences ? (Partie 2) Quels sont les moyens pour lutter contre ? Sont-ils fiables ? (Partie 3) Faudrait-il en mobiliser d’autres ? Ne faudrait-il pas nous sensibiliser, nous particuliers, sur ce sujet ? (Partie 4) Il y a bel et bien urgence à développer une culture du risque.

01.Un événement tellement rare

Après la pluie… la crue du siècle ! Quand les averses des mois de janvier ou février se font particulièrement intenses et déprimantes, il y a de quoi réveiller les vieux démons de l'inondation parisienne de 1910. Une crue pourtant rare puisque centennale. Crue ? Centennale ? Inondation ?

    Attardons-nous un peu pour préciser la teZouave sur le pont de l'AlmaRepères de crues sur l'échelle métrique du pont de l’Alma. Le zéro métrique est situé à 25,90 m au-dessus du niveau de la mer. En rouge, le niveau des plus hautes eaux navigables, 30,19m. À droite la statue du zouave est également un bon repère auquel se fient les Parisiens : quand le zouave a les pieds dans l'eau, les riverains commencent à s'inquiéter.
© Fond documentaire du Port autonome de Paris
rminologie consacrée : une crue est un phénomène naturel et saisonnier. Il correspond à une élévation du niveau des eaux d’une rivière, d’un fleuve et une accélération de la vitesse du courant. C’est tout. Bien souvent, ces montées des eaux nous échappent car le débit et le volume sont tels que le cours d’eau reste dans son lieu d’écoulement habituel : le lit mineur. Si au contraire, le phénomène s’intensifie, il y a alors débordement, l’eau gagne des zones correspondant au lit majeur du cours d’eau. On parle d’inondation.

À Paris, on se réfère souvent à la statue du Zouave du pont de l'Alma pour observer la montée des eaux. Les hydrologues la mesurent quant à eux au niveau du pont d'Austerlitz, sur une échelle métrique dont le zéro a été fixé à 25,90 m au-dessus du niveau de la mer. Durant l’hiver, la Seine évolue en moyenne entre 1,2 et 1,3 m sur cette échelle dite d'Austerlitz. La capitale entre dans une période de vigilance lorsque le fleuve atteint la côte des 2,50 m. Dès que les 5,50 m sont dépassés, l'alerte est déclenchée. À partir de 6 m, c'est l'inondation.

Depuis 1873, c’est par dix fois que la Seine a dépassé le seuil critique des 6 m à l'échelle d'Austerlitz. Et, à trois reprises, la barre des 7 m, déclenchant alors les pires événements : 1910, 1924 et 1955. À chaque fois, il n’aura pas fallu plus de cinq jours pour franchir les 6 m et atteindre la hauteur maximale de la crue ; trois jours seulement en 1955. L’événement n’est pas aussi brutal et violent que lors des inondations torrentielles (celles de 1992, à Vaison-la-Romaine, firent 37 morts en quelques minutes à peine). Il n’en est pas moins rapide.

L’inondation de 1910 fut la conséquence d’une crue centennale c’est-à-dire d'une crue qui, chaque année, à une chance sur 100 de survenir. Cette probabilité est le résultat d’un calcul simple à énoncer mais compliqué à mener. Pour que survienne une crue d’une hauteur identique à celle de 1910, c’est-à-dire 8,62 m au niveau du pont d’Austerlitz, ou 6,15 m à Corbeil-Essonnes, il faut réunir certaines conditions qui, séparées les unes des autres, ont une probabilité donnée de se manifester. Le produit de ces probabilités aboutit à un risque sur 100 que la crue de 1910 se reproduise.


Les premières conditions pour que Paris et sa banlieue se trouvent à nouveau et durablement les pieds dans l’eau sont "des sols saturés d’eau, comme c’était le cas en 1910 ou lors de la grande crue de 1924, précise dans son rapport 2006 le Service de prévention des crues (Préfecture d’Île-de-France). Ou "des sols gelés, comme en 1955. Ou encore des nappes souterraines à leur maximum." À chaque fois, le corollaire de ces conditions dites "aggravantes" est identique : le sous-sol ne jouant plus son rôle d’éponge, l’eau ruisselle vers les cours d’eau. Et leurs débits ne cessent de gonfler. Pour autant, cela ne suffira pas à produire une catastrophe. Il faut "une condition déclenchante", précise la Préfecture. À savoir "un cumul important et très rapide de précipitations intenses : 2 à 3 fois, sur 3 à 7 jours." Qui plus est, ces trombes d’eau devront arroser l’ensemble du bassin de la Seine. Mais attention, de façon décalée sur différentes zones afin "d’entraîner des crues concomitantes sur l’Île-de-France, en provenance de la Seine et de trois de ses principaux affluents : l’Yonne, l’Aube et la Marne". Une accumulation de situations donc, qui ont très peu de chance de coexister. Un risque sur cent !

02.Plus chère que la crise financière

Et si demain, la crue de 1910 se renouvelait ? Les dégâts seraient énormes : "Près d’un million de personnes déplacées, détaille Frédéric Gache, chargé de mission aux Grands Lacs de Seine, 55 000 hectares inondés durant plusieurs mois, 439 communes touchées, 170 000 entreprises possiblement "impactées", la moitié de l’activité économique stoppée net, …". Et pour cause : 85% du lit majeur est urbanisé dans Paris et sa petite couronne. Et son collègue Gérard Villion, adjoint au directeur des services techniques, d’ajouter : "Compte tenu du poids de la région parisienne, l’incidence serait nationale."

 Principal réseau frappé en cas de crue majeure en Île-de-France: l’électricité. "Environ 1,8 million de Franciliens [sur les 12 millions actuels, Ndr] en seraient privé", selon la Préfecture de Région. Par réaction en chaîne, tous les autres réseaux alimentés par l’électricité seraient touchés : la distribution d’eau potable, le métro, le RER, la Poste, les banques, les frigidaires des bouchers, fromagers et autres supermarchés. "Une inondation aurait aujourd’hui des conséquences beaucoup plus graves qu’à l’époque car on a beaucoup creusé sous Paris depuis 50 ans pour y installer, notamment, des groupes électrogènes de secours, des parkings et des installations sensibles comme les ordinateurs, archives, etc.", précise Anne Rappaport, de la cellule inondation à la Préfecture. Pour avoir une estimation du coût économique d’une telle catastrophe, il faut se rabattre sur une étude qui date un peu - 1998 - mais aucune n’a été menée depuis. Réalisée par les Grands lacs de Seine, avec notamment le ministère de l’Environnement, elle chiffre à 12 milliards d’euros les dommages directs ou indirects. Et encore on ne parle là que d’une crue centennale.

Au niveau de l’Europe, on préfère anticiper une situation plus dramatique encore. Les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne sont pas étrangers à cette surenchère dans la préCrue de la Seine – Pont de Bir-Hakeim – Paris – Crue 1995La Seine en crue, au niveau du pont de Bir-Hakeim, lors de l'inondation des voies sur berges en 1995. Cette crue remarquable a touché 43 départements, coûté 610 millions d'euros, et provoqué 15 morts.
© RATP / Bertrand Chabrol
vention. En effet ils prévoient des épisodes pluvieux plus intenses, pas forcément plus fréquents, mais plus brutaux. Ce qui correspond à une "condition déclenchante" de crue majeure. Yann Bardet, de la direction de l’Environnement au Conseil général de l’Essonne, poursuit : "En 2007, il a été voté une directive qui impose un plan de gestion du risque 'inondation' dans lequel la pire des situations est une crue extrême, une crue qui a par exemple une chance sur deux cents de survenir. Celle de 1910 étant considéré d’un niveau 'moyen'". Une crue bicentennale donc. Il faudra attendre 2010, peut-être 2011, pour que cette nouvelle directive n’entre en vigueur en France.

03.Des lacs-réservoirs comme première ligne de défense

Le risque zéro n’existe pas. En matière d’inondation non plus. Pour autant les spécialistes du risque ne ménagent pas leur peine. Contre l’arrivée d’une crue exceptionnelle, la première ligne de défense consiste en une série de quatre "lacs réservoirs" construits en amont de Paris, au sud-est de l'Île-de-France. "Ces ouvrages sont en fait des dérivations de la Seine et de trois de ses affluents, précise Gérard Villion, adjoint au directeur des services techniques des Grands lacs de Seine. Ils sont capables de stocker les millions de mètres cube d’une crue. Et surtout de les garder un certain temps". Celui nécessaire pour diminuer une "pointe de crue", une vague ample et brutale venant par exemple de l’Yonne. Du coup, la concomitance de plusieurs crues venues de différents cours d’eau, en amont de l’Île-de-France, aurait des conséquences moindres. Et une crue majeure pourrait être évitée. Vu les capacités de ces barrages-réservoirs, on veut bien le croire : 350 millions de m3 pour celui situé le long de la Marne par exemple, sachant qu’il peut "ponctionner" 408 m3 d’eau par seconde. Au total, l'ensemble des quatre barrages-réservoirs permettent une retenue d’eau de près de 830 millions de m3. La nature du sous-sol, un mélange d’argile et de granit, joue un rôle important dans ce stockage provisoire de l’eau. Celle-ci étant relâchée durant l’été dans les cours d’eau.

C’est aussi la limite du système qui doit répondre à deux missions à la fois : limiter les crues en hiver et réalimenter les rivières en été. Du coup, les barrrages-réservoirs commencent à se remplir après l'été et sont partiellement occupés en cas de crue vers février… "le système a un impact fort sur les crues petites et moyennes, précise Gérard Villion, mais moindre sur les grandes crues. Maintenant, face à un événement type 1910, ces ouvrages éviteront tout de même un tiers des dégâts". Traduction en euros : sur les 12 milliards estimés pour le coût d’un sinistre, 4 seront évités. C’est peu. "À l'échelle d’un tel sinistre, ce n’est pas négligeable", préfère retenir Gérard Villion.

Pour améliorer cette première ligne de défense, se profile l’aménagement d’un nouvel ouvrage, sur le site de la Bassée (Seine-et-Marne). Il devrait voir le jour le long de la Seine, sur une zone humide couvrant 2 500 hectares. Ou plutôt, une zone qui était humide : les fermes et les exploitations de carrières et gravières sont passées par là, artificialisant le paysage et le sous-sol, empêchant par la même à l’eau de s’infiltrer. Les 58 km de petites digues de 5 m de haut qui seront érigés pourraient aussi redonner au site de la Bassée son lustre d’antan. Une fois terminé, cet "ouvrage devrait écrêter la crue de la Seine en stockant 55 millions de m3 d’eau durant une à deux semaines", précise Gérard Villion. Pendant ce temps, une crue de l’Yonne, dont le débit est beaucoup plus intense que celui d'une crue de la Seine, pourra passer.

Le projet devrait se concrétiser en 2013. Si tant est qu’il voit le jour, car il est loin de faire l’unanimité. L’une des raisons principales à cette objection est son rapport bénéfice-coût : 500 millions d’euros, pour gagner 15 à 30 cm sur la hauteur de crue, avec in fine, 8,30 m d'eau au Pont d'Austerlitz au lieu des 8,60 m attendus pour une crue centennale. "Cela n’évitera pas que le Val-de-Marne, par exemple, soit toujours aussi durement frappé en cas de crue centennale", soutient Yann Bardet. C’est une autre approche du risque que l’expert propose : "On a privilégié pendant longtemps les grandes infrastructures, mais face aux crues centennales, les ouvrages n’ont guère d’effets. Il est temps maintenant d’aller voir les gens pour leur dire comment anticiper une inondation, comment réagir lorsqu’elle survient," plaide Yann Bardet. Une révolution culturelle !

04.Faire feu de tout bois

Les grands ouvrages n’étant pas la panacée, pourquoi ne pas travailler à réduire l’impact des inondations. Les spécialistes parlent de vulnérabilité. L’exemple le plus convaincant en ce moment vient d’Allemagne. Dans le land de Hesse, les maisons construites en zones inondables le sont avec une sérieuse prise en compte du risque. Primo, pas de sous-sol. Ainsi lors d’une inondation, on ne recourt pas à la multiplication des pompes afin de vidanger des caves transformées en cuvettes emplies d’eau. Secundo, les fondations ne sont pas faites de murs enterrés, qui bougent au moindre glissement de terrain - classique des lendemains d’inondation. Sont privilégiés des sortes de tapis de pieux enfoncés dans le sol, sur lesquels sont posées les maisons. Tertio, au rez-de-chaussée, pas de pièce à vivre. Plutôt un garage, avec une buanderie : les dégâts seront moindres. Il faut monter au 1er étage de l’habitation pour y trouver le salon, la cuisine et les chambres. Et là encore, nouvelle contrainte : le plancher doit être situé 50 cm au-dessus de la hauteur d’une crue qui a une chance sur … 200 de se produire.

Photomontage - Repères crue de 1910, ParisLes communes placent des repères de crues dans les rues en guise de prévention afin que les riverains sachent où sont les risques lorsqu'ils aménagent par exemple une cave ou un rez-de-chaussée.
© Helène BERAUD, Julien BOUCHARD, Yan LACAZE / DIREN Île-de-France


Plus proche de nous
, sur le département de l’Essonne, "on renforce des petites zones inondables, précise Yann Raguénes, technicien chargé de l’environnement au Conseil général. Comme celle sur la Prédecelle, où la capacité de stockage va passer de 5 à 23 milliers de m3". Comment ? En construisant une petite dérivation de la rivière, qui permettra lors des crues importantes de "surstocker" les eaux au sein d'une zone naturelle d'expansion.
Ailleurs, cela passe par réinstaller des repères de crue, rappelant les précédents événements - 1910, 1924, 1955 … -, entretenir les rivières pour que, le moment venu, l’eau s’écoule au mieux et qu’aucun point de congestion n’apparaisse. Ou encore, ce sont des collectivités qui vantent, auprès des entreprises, des bureaux nouvellement construits, économes en énergie et résistants aux inondations ! C’est ce discours qui va être tenu lors de la réhabilitation de douze communes autour de Rungis et d’Orly (Val-de-Marne), situées en grande partie en zone inondable. Autant d’actions modestes mais ciblées. "Dans le département de l’Essonne, conclut Yann Bardet, 1,5 à 2 millions d’euros sont consacrés à cette politique de l’eau centrée sur le risque inondation".

En Île-de-France, la Ratp fait figure de pionnière en matière de prévention. Dès 1996, elle s’est employée à éviter l’inondation de son réseau en obstruant les quelques quatre cents points d’entrée d’eau que ses services ont recensés. Par ailleurs, chaque hiver, en prévision d’une possible inondation majeure, des fournisseurs de matériaux provisionnent pour la Régie 700 tonnes de mortier, des kilomètres de bastaings, des dizaines de milliers de parpaings. Pour tout installer, il faudrait une semaine. C’est rapide. Sauf que l’inondation aura commencé à envahir Paris depuis quatre jours, la prévision étant de trois jours… La culture du risque ne s’acquiert pas en un instant. Mais le mouvement semble enclenché.

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