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Parcours d'un généticien lanceur d’alerte

Mis au banc de la communauté scientifique jusque récemment, le chercheur de l’Université Paris-Sud Orsay raconte son long combat contre les OGM agricoles.

Christian VelotChristian Vélot
© Greenpeace

"Lanceur d’alerte ce n’est pas une profession, c’est une circonstance", annonce Christian Vélot, biologiste spécialiste des OGM à l’université de Paris-Sud Orsay et membre de l’association Criigen (1). Lanceur d’alerte ? C’est un simple citoyen ou un scientifique travaillant dans le domaine public ou privé qui se trouve à un moment donné confronté à un fait susceptible de constituer un danger pour l’Homme ou son environnement. Il décide dès lors de porter ce fait au regard de la société civile. Que ce soit André Cicolella contre les éthers de glycol (un additif des peintures) ou Pierre Meneton contre le sel, pour ne citer qu’eux, ils ont tous mis le doigt sur des faits que d’autres auraient souhaité cacher à jamais. Christian Vélot poursuit : "Dans une société bien faite, il n’y aurait pas besoin de lanceurs d’alerte. Quand ils disparaîtront, c’est que la démocratie et l’expertise auront bien évolué."

Christian Vélot est un de ces whistleblowers comme on dit en anglais, de ces "souffleurs dans le sifflet". Son dossier : les OGM agricoles. Dans ses prises de paroles publiques, il n’arrange pas les intérêts des grandes entreprises semencières. Il n’a pas voulu se contenter de faire de l’information car, comme il le dit, "la science n’est pas neutre. Face au caractère brouillon, approximatif et aléatoire de cette technologie, et même si c’est un outil intéressant pour nous chercheurs, je considère qu’il est irresponsable de disséminer les OGM très mal évalués dans les champs et les assiettes." Et Christian Vélot de poursuivre : "Il est de mon devoir d’alerter sur cette opacité." Et c’est précisément ce qui lui a valu des pressions de l’Institut de génétique et de microbiologie (IGM) (2), organisme de recherche auquel il était rattaché jusqu’en 2010. "J’ai vite compris que je n’avais pas le droit de prendre de telles positions en mentionnant mon affiliation à l’IGM. Mais c’est justement parce que je suis moi-même utilisateur de cette technologie OGM au jour le jour que mon point de vue sur la question intéresse." Et de conclure : "J’ai subi des pressions matérielles et financières".


melons transgeniquesRecherches sur les melons transgéniques à l'Ecole Normale Supérieure d'Agronomie de Toulouse, en 1996.
© Patrick Dumas / LookatSciences

La médiatisation de son cas et une pétition de soutien qui a recueilli près de 50 000 signatures en 2007 et 2008 l’ont semble-t-il protégé d’une mise à l’écart par le milieu de la recherche. L’université Paris-Sud Orsay dont il dépend n’a jamais été son ennemie dans cette affaire et est plutôt restée neutre. Face à cette mobilisation citoyenne, elle n’a eu d’autre choix que de prendre les choses en main pour lui permettre de poursuivre son activité de recherche en son sein. Et ce malgré son départ de l’IGM en janvier 2010, à la fin de son contrat quadriennal. Depuis, l’équipe de Christian Vélot est rattachée à l’Institut de biologie IBFA de l’Université de Caen, co-dirigé par Gilles-Eric Séralini, président du Conseil scientifique du Criigen et lui aussi lanceur d’alerte sur les OGM.

01.OGM versus non-OGM

"Je suis, depuis le début de ma carrière, et comme tous les collègues de ma discipline, utilisateur de la technologie OGM. Mais depuis 2011, je travaille directement sur la problématique des OGM agroalimentaires, dans le cadre d’un projet participatif (4) financé par la région Ile-de-France", explique Christian Vélot. Pour mener à bien ses expériences, il se concentre sur un organisme modèle appelé Aspergillus nidulans. Ce champignon microscopique du sol sert de "goûteur officiel"  lors des tests d’"équivalence en substance". C’est le nom du principe sur lequel est fondé l’évaluation des OGM agricoles. Il se résume ainsi : si un aliment issu d’OGM est semblable à un aliment existant (issu de l’organisme conventionnel correspondant), les deux sont déclarés aussi sains l’un que l’autre. "Cela revient à considérer qu’un OGM ne différerait de son homologue conventionnel, que par la modification génétique et rien d’autre. Je suis en train de montrer par mes recherches que l’équivalence en substance n’est pas pertinent. D’ailleurs il n’a jamais fait l’objet d’une démonstration scientifique, et le fait qu’elle soit édictée en principe exclut la nécessité du contrôle et conduit inévitablement à une carence d’évaluation", poursuit-il.

plantules de riz transgeniquePlantules de riz transgénique en tubes, au CIRAD.
© Patrick Dumas / LookatSciences

Une modification génétique peut avoir de nombreux effets collatéraux internes. Ces dommages ne se limitent pas seulement aux productions variables de constituants, tels que la teneur en lipides, en protéines ou en glucides. Christian Vélot : "Il peut y avoir aussi des perturbations moléculaires, métaboliques, pouvant avoir des conséquences sur le long terme. L’idée du projet est donc d’appréhender les répercutions d’une modification génétique sur l’ensemble des gènes, des protéines produites."
Sur la même idée, il s’attache aussi à savoir si, lorsque la pulvérisation de Roundup n’affecte pas l’organisme de l’extérieur (c’est-à-dire ne manifeste pas de différences avec son équivalent non arrosé au Roundup), elle n’affecte pas malgré tout l’organisme au niveau microscopique, moléculaire.


02.Des OGM plus ou moins dangereux

"Il faut distinguer les OGM utilisés dans la production agroalimentaire, de ceux employés à des fins de recherche en tant qu’outils au service du chercheur, ou encore à des fins médicales ou pharmaceutiques", précise Christian Vélot. Certaines bactéries génétiquement modifiées servent ainsi de fabrique de médicaments. Elles sont en mesure, après avoir intégré par transgénèse le gène codant une protéine médicament, de la produire en masse. Dans ce cas, ce que le patient vient chercher à la pharmacie, c’est la protéine fabriquée par l’OGM, telle que l’insuline, l’hormone de croissance, des facteurs de coagulation, l’EPO, etc.

destruction parcelles de maisLe 25 aout 2001, plus de 200 personnes ont organisé la destruction de deux parcelles de maïs OGM dans la ferme expérimentale de Montesquieu Lauragais, en Haute-Garonne.
© Daniel Hérard / LookatSciences

En ce qui concerne les OGM agroalimentaires, les choses sont différentes et les risques potentiels ne sont pas les mêmes. Pour le lanceur d’alerte, la question est de savoir quelles peuvent être les conséquences de l’introduction d’un gène étranger sur l’organisme dans son ensemble : "Lorsque l’on fait produire de l’insuline à une bactérie, on se fiche de savoir si elle n’est pas bien par ailleurs, pourvu qu’elle nous fournisse de l’insuline de qualité. En revanche, lorsque l’on fait synthétiser une toxine insecticide à un maïs pour lutter contre un insecte dont il est la cible, ce n’est pas le tout de lui faire produire la toxine. Il faut également savoir en quoi le gène étranger peut perturber les gènes naturels du maïs." D’autres questions restent aussi en suspens comme le devenir de la toxine, dans la chaîne alimentaire, chez l’animal qui mange le maïs, chez l’homme qui mange l’animal qui a mangé ce maïs, qui boit son lait, mange ses oeufs, sa viande, etc.

Cette démonstration permet au chercheur de montrer pourquoi les OGM agroalimentaires introduisent des risques nouveaux, et soulèvent des questions nouvelles. Elle explique aussi pourquoi les OGM font un tel tollé depuis qu’ils sont utilisés en plein champ, alors qu’ils servent dans les laboratoires depuis 35 ans. Christian Vélot : "Utiliser la vitrine médicale pour servir des arguments agricoles est totalement malhonnête. La science n’est pas une religion et les scientifiques ne doivent pas être ses serviteur aveugles, incapables d’émettre la moindre critique."

Vers un encadrement du statut de lanceur d’alerte

A l’heure actuelle, excepté dans certains pays comme le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la Novelle-Zélande, l’Australie ou encore l’Afrique du Sud, il n’existe pas de système d’encadrement de l’alerte. Le lanceur se retrouve le plus souvent isolé et soumis à des pressions de la part de sa hiérarchie et des pouvoirs publics. Alors comment les protéger ? La réponse n’est pas simple car il ne suffit pas d’empêcher quelqu’un d’être licencié ou mis au placard, faut-il encore que s’ensuive un traitement de l’alerte. La Fondation sciences citoyennes propose un texte de loi sur l’alerte et l’expertise avec la mise en place d’une Haute autorité de l’alerte et de l’expertise (5).

ouvrier agricoleUn ouvrier agricole sur son tracteur pulvérise un produit phytosanitaire dans une orangeraie
© Patrice Latron / LookatSciences

 


 (1)    Comité de Recherche et d'Information Indépendantes sur le génie GENétique
(2)    Unité mixte Institut de génétique et de microbiologie et université Paris-Sud 11/CNRS
(3)    www.fne.asso.fr/com/cp_en_pdf_2/cp-190111-02.pdf
(4)    Inclut l’université Paris-Sud, l’association Générations futures (oeuvre pour protéger les citoyens des risques potentiels dans le cadre des Autorisations de mise sur le marché de produits phytosanitaires comme le Roundup), et le Criigen.
(5)   http://sciencescitoyennes.org/rubrique/lanceurs-dalerte/
C. Vélot, OGM : un choix de société, Editions de l’Aube, 2011.
C.  Vélot, OGM, un choix de société, Editions Goutte de Sable, 2009

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