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Singapour et l'eau : un modèle à suivre ?

Une densité de population maximum sur un minuscule territoire... et pas de nappe phréatique. Pourtant, en quelques années, Singapour s'est en grande partie affranchie des importations en eau. Alors qu'au niveau mondial on s'attend à une explosion de la consommation d'eau et à une dégradation de sa qualité, Singapour est devenue un modèle international dans sa gestion.

SingapourL’un des objectifs de cette ville à la prospérité galopante : être indépendant de ses voisins pour son approvisionnement en eau.
© Marina Julienne/LookatSciences

Bienvenue à l’aéroport de Singapour. Au plafond du terminal 3, inauguré en 2008, 900 puits de lumière éclairent d’immenses murs végétaux. Sous les plantes, des cascades. L’eau s’écoule et disparaît derrière les tapis roulants où tournent déjà vos valises. Pas le temps de s’émerveiller sur les palmiers plantés là comme si cela allait de soi, pas le temps de faire la queue à la douane : on vous avait prévenu, Singapour c’est la Suisse en Asie, en mieux… ou en pire. C’est propre, c’est spacieux, c’est fluide. Singapour ? Un régime autoritaire et redoutablement efficace quand il s’agit de mettre en œuvre n’importe quel projet. Comme par exemple devenir indépendant pour l’alimentation en eau. Une idée qui a traversé la tête des dirigeants il y a une quinzaine d’années.

Et voici comment a été créé le PUB (Public utilities board), tentaculaire service public chargé de la gestion des eaux. "Avant, il existait une société pour la production et la gestion de l’eau potable, une autre pour le traitement des rejets, une troisième pour la collecte des eaux usées, etc, explique Yap Kheng Guan, porte parole du PUB. Nous avons agrégé et réorganisé au sein d’un même organisme toutes ces fonctions. Le Pub finance également 80% des recherches sur l’eau". Un peu comme si un organisme regroupait chez nous les agences de l’eau, les entreprises comme Veolia, la direction de l’assainissement, la direction de l’eau du ministère de l’écologie, etc.

Le résultat est là : sur les vieilles cartes postales des années 50, avant le boom économique, les canaux débordent, la saleté est omniprésente, les rivières charrient des détritus. Aujourd’hui, les enfants s’aspergent sous les fontaines qui bordent l’ultra moderne  "Marina barrage", tandis qu’une compétition d’avirons se déroule entre les gratte-ciels du quartier d’affaires...

01.Des contraintes maximum

Réservoir SingapourL’un des 14 réservoirs que comprend la ville.
© Marina Julienne/LookatSciences
Une  croissance économique qui bat tous les records internationaux (+13 à 15 % pour l'année 2010), une densité de population parmi les plus élevées au monde (6000 habitants par Km2). Satisfaire les besoins en eau de la population et des entreprises est devenu pour Singapour une priorité politique, scientifique et économique. Or, malgré une pluviométrie importante due à sa position sur l’équateur, Singapour est un tout petit territoire (680 km2, six fois la ville de Paris intra-muros) sans nappe phréatique exploitable. Résultat, jusque dans les années 1990/2000, l’eau de pluie repartait à la mer et l’île importait quasiment toute son eau de l’état le plus proche, la Malaisie.
Pour devenir indépendante, Singapour a commencé par sélectionner et utiliser les meilleures technologies de traitement de l’eau disponibles sur le marché mondial.
C’est ainsi que Veolia est venu tester ici il y a 15 ans la première grosse usine de retraitement des eaux usées. Aujourd’hui, la "newater"  (voir partie 2), c’est-à-dire l’eau potable issue des eaux déjà passées dans les éviers et autres égouts, entre pour 30% dans la consommation totale d’eau de l’état de Singapour.
Par ailleurs, en 2005, Singapour a mis en service une grande usine de dessalement d’eau de mer qui produit 10 % des besoins en eau du pays.

Réseau de récupération

Enfin,  d’innombrables canaux ont été ajoutés à ceux qui existaient déjà, afin de récupérer l’eau de pluie dans 14 réservoirs. Trois gros barrages sont en construction :  au total, ce sont les deux tiers du territoire qui vont être couverts d’un réseau de récupération d’eaux pluviales.
Résultat, le premier gros contrat qui liait Singapour à la Malaisie pour les importations d’eau prendra fin dès 2011. Et les entreprises singapouriennes commencent à percer sur les marchés étrangers. La filiale du PUB, Singapore utilities international, vend déjà son savoir-faire en Chine, en Inde et au Moyen-Orient, sous forme de formation continue de techniciens et ingénieurs étrangers, ou de conduite de chantiers. Le groupe Hyflux de Singapour a remporté le gros projet de dessalement de l’eau de mer d’Oran (Algérie), en 2008. Bref, Singapour devient à son tour exportatrice des nouvelles technologies de traitement des eaux.

02.Les eaux usées en bouteille

Vue sur Marina Bay Sands à SingapourAu loin, Marina Bay Sands. Une gigantesque terrasse suspendue à 200 mètres du sol. Singapour n’a pas abandonné ses projets urbanistiques sans limites.
© Marina Julienne/LookatSciences
Mises au point il y a une vingtaine d’années par des sociétés comme Veolia et Suez, les techniques de "séparation par membranes" ont constitué une mini révolution dans le domaine du traitement de l’eau. Leur principe consiste non plus à éliminer chimiquement les micropolluants mais à les extraire physiquement. Elles présentent donc le très gros avantage de n’utiliser aucun réactif chimique, sauf pour leur entretien. Dans les usines de Singapour, on utilise communément trois procédés : l’ultrafiltration, l’osmose inverse, et l’ultraviolet.
Le principe d’action de l’ultrafiltration est simple : la membrane est constituée de milliers de fibres très fines, rassemblées à l’intérieur d’un tube. Les parois de chacune de ces fibres sont percées d’une multitude de pores microscopiques. L’eau à traiter circule sous pression à l’intérieur des fibres et passe à travers les pores. De toutes les substances contenues dans l’eau, seules peuvent traverser les parois des fibres celles dont l’encombrement est inférieur à la taille des pores. L’ultrafiltration permet d’éliminer toutes les particules en suspension, les bactéries et les virus, ainsi que les plus grosses molécules organiques.

Ultra pure

Mais certains pesticides et certaines molécules responsables de certains goûts et d’odeurs ne sont pas retenus. L’osmose inverse (RO) est une technologie complémentaire permettant d’éliminer les contaminants de l’eau de moins de 1 nm (nanomètre) de diamètre, et la plupart des contaminants organiques. Enfin, les lampes UV utilisées dans les systèmes de purification sont des lampes au mercure à basse pression à l’origine d’un rayonnement d’une longueur d’onde de 254 nm. Cette longueur d’onde agit le plus efficacement sur les bactéries, endommageant l’ADN et à petites doses l’ARN polymérases, une protéine qui sert à la réplication de l’ADN. L’eau obtenue, dite "ultra pure" est potable. En revanche, elle a été tellement purifiée qu’elle est totalement déminéralisée ! Elle est donc aujourd’hui essentiellement utilisée par l’industrie, notamment l’industrie des semi-conducteurs et l’industrie pharmaceutique. Mais re-minéralisée, elle peut tout à fait être consommée. A condition que la population ne soit pas rebutée par l’idée de boire une eau déjà passée par ses égouts…
Le coût de ces différents traitements est encore élevé (schématiquement, l’eau désalinisée coûte deux fois plus cher que l’eau recyclée qui est elle même déjà 20 à 30% plus  chère que l’eau potable "classique"). C’est pourquoi un nouveau centre de recherches entièrement dédié à ce sujet vient d’être mis sur pied à Singapour. Il travaille au développement de technologies aussi performantes mais à moindre coût.


03.Associer la population

Marina barrageMarina barrage, l’un des éléments clefs du nouveau dispositif de traitement des eaux à Syngapour
© Marina Julienne/LookatSciences
Que les petits Singapouriens  qui n’ont pas encore visité le Newater center lèvent le doigt ! Chaque jour, ce sont des centaines d’écoliers, de lycéens et d’étudiants qui affluent en rang par deux dans les locaux de cette mini cité des sciences singapourienne, entièrement consacrée à la problématique de l’eau. Cet espace a été intégré à l’intérieur d’une usine de traitement des eaux usées en fonctionnement. Le nez collé aux vitres, les visiteurs peuvent donc voir par exemple un ouvrier remplacer le filtre d’un tube de nano filtration.
Vidéo, animations interactives, visites guidées par un animateur sachant sans problème retenir l’attention de 5 classes d’enfants de 10 ans à grands renforts de jeux et de plaisanteries, le centre est un modèle de vulgarisation scientifique.

Des lieux accessibles au public

"Lorsque nous avons organisé le PUB nous avons dès le départ décidé qu’il fallait que les Singapouriens se sentent eux-mêmes concernés par la question de l’eau, explique Yap Kheng Guan, porte parole du PUB. C’est le meilleur moyen qu’ils l’économisent, qu’ils ne la polluent pas, et qu’ils aient eux-mêmes éventuellement envie plus tard de participer à la recherche sur les nouvelles techniques de traitement de l’eau. C’est aussi pourquoi nous avons fait du tout nouveau "Marina barrage", (un des plus gros réservoirs de la ville située en plein centre de Singapour - ndlr), un lieu accessible au public. Il y a encore 20 ans, nous en aurions interdit l’accès car c’est pour nous une installation industrielle stratégique."
Aujourd’hui au contraire, les installations sont vitrées de telle sorte que les promeneurs puissent voir les pompes, le plan d’eau est ouvert aux plaisanciers, aux sports nautiques...

Canaux en bétonLes canaux en béton qui sillonnent la ville, sont en cours de réaménagement.
© Marina Julienne/LookatSciences
Enfin, les vulgaires canaux en béton qui sillonnent la ville, sont en cours de réaménagement. Pour donner à certains l’allure de quasi-jardins japonais, avec petites passerelles et îlots artificiels végétalisés.

Mais tout n’est pas merveilleux dans le meilleur des mondes singapouriens. La modernisation à marche forcée à un prix. Ainsi, alors que l’agriculture était encore florissante il y a une quarantaine d’année, les terres cultivables ont été littéralement dévorées par l’immobilier. Face à l’hégémonie des banques et des entreprises de haute technologie, une poignée de paysans résiste, faisant remarquer que le béton « ça ne se mange pas ». Et s’étonnent que le pays si attaché à son indépendance pour l’alimentation en eau, soit désormais sur le point d’importer bientôt toutes ses denrées alimentaires...

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