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Au secours d'un globe céleste de Coronelli

Découvert par hasard dans l'observatoire de l'astronome Camille Flammarion à Juvisy-sur-Orge, un globe céleste est devenu, après restauration, un des joyaux du patrimoine scientifique essonnien. Pleins feux sur une œuvre due au talent d'un moine vénitien du XVIIe siècle, Vincenzo Coronelli.

Le globe de Coronelli avant restaurationLe globe tel que l’ont découvert les experts chargés de l’inventaire de l’observatoire de Camille Flammarion. On remarque les fuseaux qui partent en lambeaux…
© AD91

Dans son observatoire de Juvisy-sur-Orge, l'astronome Camille Flammarion s'était entouré d'une collection très variée d'objets scientifiques. Ses « trésors », conservés en l'état, ont été répertoriés en 1981 et classés afin d'être inscrits au patrimoine français.
Au cours de cet inventaire, deux experts ont découvert un globe représentant la voûte céleste et ses galaxies. De plus d'un mètre de diamètre et pesant 150 kg, il présente de riches illustrations attribuées à Vincenzo Coronelli. Ce moine vénitien (1650-1718) est aujourd'hui considéré comme le plus grand fabricant de globes de tous les temps.
Celui de Camille Flammarion était gravement été endommagé. Un dégât des eaux en avait moisi la coque, sa surface pendait en lambeaux par endroits et il s'était enfoncé sur son socle.
Grâce aux efforts conjugués de la direction des Affaires Culturelles d'Ile-de-France et du Conseil Général de l'Essonne, cette œuvre, tout à la fois historique et esthétique, a été confiée à une restauratrice pour retrouver toute sa beauté originelle.

Le globe de Coronelli restauréLe globe après restauration et tel que pourront bientôt le voir les visiteurs du Domaine de Chamarande.
© Guillaume Bertho/M5
Une vision de l'Univers
Ce globe offre au regard la vision de l'univers tel qu'on pouvait l'imaginer à la fin du XVIIe siècle. On y découvre ainsi tout à la fois des signes du zodiaque, des animaux mythiques, des figures allégoriques, des étoiles répertoriées par brillance et par grosseur, des galaxies ou le passage des comètes. Coronelli utilisait plusieurs langues pour légender ses dessins : l'italien, le latin, le français, le grec et même, par endroits, l'arabe. Il réalisait ses planches de dessins à plat, par fuseaux, c'est-à-dire par tranches de globe, comme les quartiers d'une orange, très amincis aux pôles et renflés au niveau de l'équateur. Il collait ensuite ses dessins sur une surface ronde. Le globe de Coronelli comporte 24 fuseaux, couvrant chacun 15 degrés de longitude.

Un moine cosmographe
Moine franciscain, Coronelli est aussi le père fondateur de l'Académie des Argonautes, une des premières sociétés de géographie en Europe. Il est nommé cosmographe de la Sérénissime République de Venise à l'âge de 35 ans, puis démis de ses fonctions religieuses à 55 ans. Il deviendra alors ingénieur hydraulicien.


Il a réalisé au cours de son existence plus de 400 cartes basées sur les récits des missionnaires et découvreurs ainsi qu'une série de globes, terrestres et célestes, qui ont assis sa renommée.


18 mois de restauration

Le globe appartenant à Camille Flammarion a demandé 18 mois de restauration. Au cours du démontage, la restauratrice a fait une découverte de taille : certes, les illustrations sont bien de Coronelli, mais le globe n'a été assemblé qu'en 1878 (probablement pour l'Exposition universelle) et placé ensuite dans l'observatoire.
Camille Flammarion aura certainement rêvé devant cet objet rare, comme bientôt pourront le faire les visiteurs du Domaine de Chamarandes, en Essonne, où il sera exposé.

01.Gémeaux, Méduse et Orion

Détail du globe de CoronelliLes légendes sont rédigées en plusieurs langues : italien, latin, français, grec et parfois arabe.
© Guillaume Bertho/M5
31 janvier 1996. Deux experts, accompagnés d'une photographe, entreprennent l'inventaire des objets scientifiques du célèbre astronome Camille Flammarion : lunettes de visée, télescopes, plaques de verre de ses expériences de radio-culture, une nombreuse correspondance qu'il échangeait avec la communauté scientifique internationale… La tâche va prendre plusieurs mois.
Un jour, ils découvrent, enfoui dans une réserve, un globe de plus d'un mètre de diamètre et de 150 kilos, poussiéreux, bancal, avec des lambeaux de papier pendant sur ses flancs. À première vue, les experts considèrent qu'ils ont devant eux l'un des fameux globes célestes réalisés par le moine vénitien Coronelli, à la fin du XVIIe siècle. Cartographie baroque, richesse et finesse du trait, mélange de figures allégoriques et de positionnement des galaxies, tout révèle la patte du maître, qui est considéré par les historiens comme le plus grand fabricant de globes au monde. En fait, l'objet va se révéler être l'un des joyaux du patrimoine scientifique essonnien.


Coronelli a mis en scène une représentation du ciel qui soit compréhensible par tous ses contemporains. Une représentation étonnante faite d'une alliance de signes du zodiaque (cancer, bélier, balance, gémeaux…), de rivières (le Jourdain par exemple), d'animaux fantastiques (un poisson austral, une baleine dentée…), d'allégories (la tête de Méduse, la chevelure de Bérénice), d'étoiles répertoriées par leur grosseur et leur brillance (Orion, l'amas des Pléiades) et le passage de certaines comètes. Les légendes sont rédigées en plusieurs langues : italien, latin, français, grec et parfois arabe. Les dessins d'une richesse de détail extrême sont réalisés en noir.


Un esprit encyclopédique

Cette découverte, associée à un inventaire minutieux qui va de l'instrument hindou à la boîte chinoise en passant par le théodolite magnétique (collection qui reflète bien le Camille Flammarion grand vulgarisateur scientifique), va conduire à un premier rapport alertant les Monuments Historiques et la Société Française d'Astronomie. C'est en effet à cette dernière qu'appartient l'observatoire de Juvisy-sur-Orge, classé en 1981, où était installé l'astronome.
En janvier 1997, le sort du globe est soumis à la Commission départementale des Objets Mobiliers, qui se tient à la préfecture de l'Essonne, et le 19 juin 1997 à la Commission Supérieure des Monuments Historiques. Grâce à ces instances, l'objet est aujourd'hui restauré, conservé et protégé. Il est même devenu inaliénable (autrement dit, personne ne peut l'acheter) puisque désormais régi par la loi sur le patrimoine de 1913.
« L'esprit de la collection et son caractère encyclopédique traduisent la volonté de diffusion pédagogique de l'astronome », explique Sylvie Le Clech, conservatrice des antiquités et objets d'art, alors en charge de cette opération. « Camille Flammarion était bien de son temps. En homme de sciences, il s'intéressait aux phénomènes célestes. À la même époque d'ailleurs, sous l'initiative de l'amiral Mouchez, directeur de l'observatoire de Paris (1887), on réalisait la carte du ciel. Camille Flammarion portait une grande attention à la symbolique des planètes et s'intéressait au spiritisme et à la présence du sacré dans l'univers. La collection de Camille Flammarion est particulièrement intéressante car elle n'est pas “ institutionnelle ”. Elle offre une analyse de sa vision en contrepoint avec d'autres collections publiques. »

02.Bientôt de retour en Essonne

Représentation du ciel sur le globe de CoronelliCoronelli a mis en scène une représentation du ciel qui soit compréhensible par tous ses contemporains. Une représentation étonnante faite d’une alliance de signes du zodiaque, de rivières, d’animaux fantastiques, d’allégories.
© Guillaume Bertho/M5
Aujourd'hui, le globe appartenant à Flammarion attend l'heure de son retour en Essonne où il constituera la pièce maîtresse d'une exposition permanente au domaine de Chamarandes. Situé à quelques kilomètres d'Etampes, ce domaine comporte un ensemble de bâtiments, dont le château, où sont installées les Archives Départementales. Il abritera, à terme, quelque 35 kilomètres de données historiques.
Pour l'heure, installé chez sa restauratrice, Mathilde Mouilleron, le globe vient de retrouver toute sa beauté d'origine.


Coronelli : homme d'église et homme de sciences

Vincenzo Coronelli vécut de 1650 à 1718. Moine franciscain et cosmographe de la Sérénissime République de Venise (homme d'église et homme de sciences, l'équation n'était pas rare à l'époque), c'est surtout en tant que « concepteur de globes » qu'il est connu aujourd'hui. Ce qui ne doit pas pour autant effacer le cœur de son activité : géographe, il a, en effet, conçu près de 400 cartes, s'appuyant sur les récits des missions des Jésuites et les rapports des découvreurs.

Représentation du ciel de CoronelliLa représentation du ciel de Coronelli datée de 1718.
© Guillaume Bertho/M5
Les cartes étaient souvent dessinées, à l'époque, sous forme de fuseaux pour tenir compte de la rotondité de la Terre. C'est Coronelli qui, le premier, eut l'idée de rassembler ces fuseaux pour former un atlas. « L'atlas est un recueil ordonné de cartes, conçu pour représenter un ou plusieurs pays, voire le monde entier », explique Monique Pelletier, conservateur en chef du département des cartes et plans à la Bibliothèque nationale. « Pour réaliser un atlas, il faut concevoir un plan d'édition et assurer une couverture complète et homogène des zones géographiques concernées. Les premiers atlas mondiaux sont nés d'un besoin : celui de démocratiser la documentation cartographique qui, pendant longtemps, était accessible seulement aux militaires. »
Coronelli créa autant de globes terrestres que de globes célestes. Les deux pièces maîtresses de son œuvre sont les deux globes géants qu'il réalisa pour Louis XIV. Ces globes mesurent quatre mètres de diamètre et pèsent chacun 1,5 tonne. Il sont réalisés dans un esprit encyclopédique, puisqu'ils répertorient les routes maritimes, présentent la faune, la flore et les peuples, tracent des coordonnées géographiques et dépeignent des scènes aussi variées que la culture du tabac ou le traitement de l'huile de baleine !


Victime de dégâts des eaux

La restauratrice, Mathilde Mouilleron, se souvient du chemin parcouru. « J'ai vu pour la première fois la sphère dans un état pitoyable. Elle avait subi des dégâts des eaux très importants. On raconte qu'elle se trouvait à l'époque sous la salle de bains de l'observatoire de Juvisy. Un bain a largement débordé, faisant couler l'eau sur le globe sans que personne ne prenne alors conscience de l'accident. L'eau a enlevé la gomme de surface, traversé la coque de papier mâché et stagné au niveau du pôle sud. J'ai récupéré le globe en octobre 2000. Certains fuseaux partaient en lambeaux, la coque était tantôt distendue, tantôt comprimée du fait des efforts de structures qu'elle avait subis, le papier était abîmé et jauni. De plus, la structure intérieure, composée de sapin, était moisie et éclatée par endroits sous l'action de l'humidité. Le poids de l'eau avait fait s'enfoncer le globe sur son socle d'une vingtaine de centimètres et il gîtait d'une dizaine de degrés. Le pôle nord avait été, lui, totalement arraché. »

03.Une surprise sous la coque

L'eau responsable de la dégradation du globe de CoronelliUn dégât des eaux est à l’origine des moisissures qui ont altéré la surface du globe…
© AD91
Lors du démontage du globe, Mathilde Mouilleron fait une découverte qui change la donne historique. « Pour tous, ce globe datait de la fin du XVIIe siècle. Il était contemporain des autres grandes sphères créées pour les rois ou princes de l'époque. Mais en démontant les deux demi-coques, j'ai découvert, soigneusement collée sur la face interne, une vignette où il était écrit : “ Boule de 1 mètre 07 de diamètre, construite par Charles Sadeles. A Edouard Vacher ; Paris, le 23 avril 1878 pour l'exposition ”. Il ne s'agit donc pas d'une œuvre originale du moine vénitien ! » Les dessins qui figurent sur le globe sont bien l'œuvre de Coronelli, mais ils ont été reproduits à partir des plaques qui se trouvent aujourd'hui conservées au Louvre. Le globe a été fabriqué à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1878. Par la suite, il est devenu la propriété de Camille Flammarion, grand collectionneur d'objets scientifiques de toutes époques. Pour Mathilde Mouilleron, le papier d'impression le prouve : « Il s'agit bien d'un vélin du XIXe, et non d'un papier vieux de trois siècles. Mais l'œuvre reste entière dans sa beauté et s'affirme comme une des pièces maîtresse de la collection Flammarion. »


La restauration en cinq étapes…

La restauration totale est un travail minutieux et de longue haleine, plus de 400 heures ont été nécessaires.

Les fuseaux réimprimésLes fuseaux trop endommagés sont réimprimés : le service chalcographique du Louvre fournit les plaques de cuivre sur lesquelles sont gravés les dessins originaux de Coronelli. Les parties réimprimées viennent combler les lacunes dues aux dégâts des eaux.
© Guillaume Bertho/M5


Dans un premier temps, un dépoussiérage méticuleux est effectué. On désincruste l'amalgame sur les papiers (vernis corrompus, eaux de ruissellement, débris) par un gommage circulaire. Une solution d'éthanol et d'acétone permet la dissolution totale de la gomme-laque sur toute la surface.

Seconde étape : le démontage du globe. Il a lieu à l'horizontale sur un support spécialement conçu. C'est lors du démontage que la restauratrice découvre la vignette datée de 1878. Les deux demi-coques de papier mâché, recouvertes d'un mélange de blanc de Meudon et de colle de peau de lapin, présentent de fortes déformations : le dégât des eaux n'a pas seulement attaqué la surface du globe, il a également endommagé l'intérieur.

Restauration du globe de CoronelliLa restauration totale est un travail minutieux et de longue haleine, plus de 400 heures ont été nécessaires.
© Guillaume Bertho/M5
Troisième étape : le retrait des gravures. Il s'effectue en enrobant le globe de feuilles de « sympatex » pour obtenir une humidification uniforme de la surface. Puis les fuseaux sont enlevés un par un, à la vapeur, du pôle nord vers le pôle sud.

Quatrième étape : la restauration des fuseaux et de la coque.
Une fois détachés, les fuseaux se révèlent très fragiles. Ils sont nettoyés, reçoivent un traitement fongicide et sont doublés d'une couche de papier très fine (de type Japon) qui permet de rassembler les fragments sans créer de surépaisseur. Les fuseaux trop endommagés sont réimprimés : le service chalcographique du Louvre fournit les plaques de cuivre sur lesquelles sont gravés les dessins originaux de Coronelli.

La coque est désinfectée et consolidée. Une nouvelle âme est confectionnée en bois de tilleul. Au moyen d'un logiciel spécialisé, un test de résistance des matériaux est réalisé. Après assemblage des deux demi-sphères, le globe est à nouveau fixé sur son axe.

Dernière étape : pose des fuseaux, vernissage de protection. Les fuseaux sont reposés en réutilisant le plus grand nombre de gravures d'origine. Les parties réimprimées viennent combler les lacunes dues aux dégâts des eaux. Aucun des 24 fuseaux n'est remplacé dans son intégralité afin de préserver un maximum d'authenticité à l'œuvre.
Enfin, quatre couches de gomme-laque sont pulvérisées sur la surface du globe, elles tiennent lieu de vernis de protection.
Le travail est achevé, solidement fixé sur son pied de laiton, le globe attend le regard des premiers visiteurs…

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