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Le plus grand glissement de terrain d'Europe : la Clapière

  • Posté le : Lundi 12 Septembre 2005
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  • par : M. Block
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  • Expert : J. Ivaldi
  • Actualisé le : Lundi 9 Février 2009
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Comme l'a montré l'ouragan Katrina sur La Nouvelle-Orléans en août 2005, des phénomènes naturels peuvent avoir des conséquences dramatiques pour les populations. Le glissement de la Clapière, dans l’arrière-pays niçois, est l'un des plus rapides au monde et est étroitement surveillé par le CETE. Mikaël Block, de l’association Planet Risk, est parti à sa découverte.

La Clapière en 1992Etat de la Clapière en 1992.
© Lithothèque/PACA

Les populations civiles sont régulièrement confrontées à divers risques naturels majeurs. Certains sont uniquement d’origines naturelles, d’autres sont favorisés ou provoqués par les activités humaines. Ainsi, des experts déplorent que l’érosion côtière et le recul des marais en Louisiane (dus à l'activité humaine) aient fait disparaître une importante protection naturelle contre les cyclones, et aient ainsi favorisé l’ampleur du désastre provoqué par le cyclone Katrina.

En France, un autre type de risque menace certaines régions : les glissements de terrain. Complexes et difficilement prévisibles, capables de provoquer des catastrophes majeures, ils nécessitent des mesures de prévention. Ainsi, le glissement de La Clapière (Alpes-Maritimes) est particulièrement surveillé depuis 1970, par le Centres d'études techniques de l'équipement (CETE) d’Aix-en-Provence. Ce phénomène atteint une hauteur de plus de 650 mètres, ce qui fait de lui le plus grand glissement actif d’Europe. L’écoulement, amorcé depuis quelques années, est dû à une masse instable, de l’ordre de 50 millions de m3, qui glisse de 1 à 10 m par an. Spectaculaire et très connu dans la région, il est susceptible de barrer la vallée de la Tinée. Il provoquerait alors l’inondation en amont de la ville de Saint-Étienne-de-Tinée et, en cas de rupture de ce barrage instable, la destruction, par la vague déferlante, des villages situés en aval.

Comme tout événement naturel, les mouvements de Localisation du glissement de la ClapièreCarte de localisation du glissement de la Clapière dans la vallée de la Tinée, Mercantour (Alpes-Maritimes).
© Lithothèque/PACA - Jean-Luc Berenguer et Noric Simonetti
terrain peuvent avoir des causes diverses, parfois complexes et soumises à l’activité humaine. Ils sont répartis en deux grandes catégories. La première, les détachements en masse, sont des ruptures sèches de la masse rocheuse. Ils se réalisent particulièrement dans des terrains sédimentaires comme les massifs rocheux de calcaire jurassique présents dans le sud-est de la France. Par l’influence de la tectonique des plaques, les joints de stratification se courbent et présentent alors un pendage, c'est-à-dire un plan incliné favorisant le glissement de masses rocheuses. Les diaclases peuvent mener à la même observation, car elles découpent le massif en blocs sous forme de dièdres libres pouvant chuter.

Parallèlement à ces mouvements relativement rapides, on observe aussi les "glissements en solifluxion". Assimilables à des écoulements boueux, ces phénomènes sont plus lents. Ils se déclenchent lorsque le terrain entier est gorgé d’eau, et s’initient à partir d’une niche de décollement. Le paramètre principal du glissement est l’eau, bien qu’il existe d’autres facteurs non négligeables.

01.La Clapière, le plus grand glissement de terrain d'Europe

Le glissement de la Clapière fait l’objet d’études détaillées depuis plus de trente ans et est ainsi l’un des plus étudiés d’Europe. Il est situé en rive gauche de la vallée de la Tinée, au cœur du massif cristallin du Mercantour et à seulement 50 km de Nice. La comparaison des photographies prises entre 1952 et 2002 permet de suivre les modifications géomorphologiques de la surface du glissement. Il est situé sur un versant constitué de gneiss plus ou moins altéré.

La vitesse de déplacement du glissement a augmenté au cours de trois périodes. De 1952 à 1965, on a observé des déplacements de 40 cm par an. Puis cette vitesse est passée à 60 cm par an entre 1965 et 1975, et à 150 cm par an de 1975 à 1984. Enfin, dans les années quatre-vingts, le glissement a connu des pointes à 10 cm par jour.

Le début des mouvements, il y a plus de trente ans, a été marqué par l’apparition d’un décrochement au sommet, et par la croissance d’un cône d’éboulis. Différents types de glissement de terrainQuatre schémas de différents types de glissement de terrain en fonction de la typographie.
© BRGM

La multiplication des chutes de pierres, puis de gros blocs, a conduit à fermer la route qui passait au pied du versant.
C’est en 1987 que la plus grande crise a été atteinte avec des déplacements atteignant 10 cm par jour. Le glissement menaçait alors de barrer la vallée, ce qui aurait pu provoquer la formation d’un lac temporaire ; en cas de vidange brutale de celui-ci, un village proche était menacé. Heureusement, durant cette même année, les mouvements ont ralenti et sont revenus à des vitesses de quelques millimètres par jour.

Evolution du glissement de la ClapièreLe glissement de la Clapière reste une menace permanente pour les habitations proches. Aussi, un tunnel a-t-il été construit pour canaliser les écoulements en cas d’obstruction de la Tinée ; en cas d’accélération brutale du mouvement cela protégera de l’inondation le village de Saint-Étienne-de-Tinée.

Les scientifiques ont observé que chaque année les déplacements sont plus importants au printemps, mettant ainsi clairement en cause le rôle de l’eau souterraine dans la dynamique de ce glissement, même si ce facteur n’est pas le seul. Entre 1976 et 2005, les déplacements cumulés dépassent les 80 m et représentent un volume en mouvement estimé à 50 millions de m3.
L’exemple de la Clapière permet de faire un inventaire des différents paramètres favorisant les glissements de terrain. Dans les chapitres qui suivent, nous vous présentons les principaux facteurs.

02.Les caractéristiques du terrain, un facteur aggravant

En premier lieu, on trouve bien entendu la configuration topographique et tectonique du lieu.
Il semble en effet que plus la pente d’un versant est forte, plus le risque de glissement est grand. Cependant il faut prendre en compte deux grandeurs physiques : l’"angle de frottement" et la "cohésion", toutes deux liées à la nature des matériaux.

L'existence de discontinuitésL'existence de discontinuités est responsable de nombreux éboulements.
© BRGM

L’"angle de frottement" est matérialisé par la pente naturelle d’un cône de matériel défini, avant que le déséquilibre soit atteint. Cet angle informe sur la marge entre l'angle actuel du terrain et l'angle à partir duquel un glissement est justement provoqué. Chaque nature de terrain possède un angle de frottement interne propre. Pour la pente d’un tas de sable, il est approximativement de 35° (au-delà de cette limite angulaire, les grains de sables vont glisser le long du tas).

La cohésion représente le groupement des grains de la roche. Plus les grains sont solidaires entre eux, plus la cohésion est importante et, évidemment, moins il y a de risques de glissements. Ainsi, en reprenant l’exemple du tas de sable : la cohésion entre les grains est nulle ; il est donc facile de provoquer des glissements dès que l’angle de frottement interne dépasse le seuil de stabilité. Alors que si nous prenions l’exemple d’une roche en granite, qui peut être composée des mêmes cristaux que les grains du tas de sable, il existe une cohésion très importante. Parallèlement à ces deux facteurs, il faut considérer le pendage des couches. En effet, si les couches stratifiées sont dirigées selon la pente des versants, l’instabilité est plus grande car les joints de stratification sont autant de zones de moindre cohérence, donc plus sensibles au déséquilibre.

Par ailleurs, l’existence de discontinuités, de fractures, au sein d’un massif est aussi responsable d’éboulements. Dans ces zones de fragilisation (failles, fractures, fissures, cavités, diaclases, etc.), l’instabilité est importante. Et, selon l’orientation et le pendage des discontinuités, associés à la géométrie du versEboulement sur une routeEboulement sur la route nationale 85, Commune de Laffrey,3 janvier 2004. Eboulement d'environ 200 tonnes de rochers, qui a coupé la route nationale 85 à l'entrée du village de Laffrey. Le mois de janvier est propice à ce type de phénomène car les écarts de températures relevés jouent un rôle moteur dans leur déclenchement.
© Sebastien Gominet / IRMa
ant et à la nature des roches, ces plans de fragilisation peuvent être les frontières des glissements ou éboulements. C’est souvent le cas des failles panaméennes.

Enfin, les formations rocheuses répondent à divers caractéristiques géomécaniques : la roche peut être cassante, fragile, ductile, avec une tendance à la plasticité ou à l’élasticité. Ainsi, l’argile est une roche fortement ductile qui aura tendance à se déformer en glissant. Les glissements de terrain sont donc beaucoup plus fréquents dans le cas de sols argileux. Il en est de même avec toutes les autres roches plus ou moins ductiles comme la marne, le gypse, les sels.

03.Le risque sismique

Le séisme, que l'on appelle plus communément tremblement de terre, est la manifestation du passage d’ondes dans le sol. Par l’action de ces vibrations, les différents terrains ondulent selon leurs propres caractéristiques. Mais si l’énergie du séisme est supérieure à la capacité de vibration du terrain, alors celui-ci devient instable et casse. D’où la création de nouvelles fractures qui peuvent amener à des glissements de terrain.

Toutefois, ce sont les fractures déjà existantes qui sont les plus grandes zones de faiblesse lors d’un séisme. Ce sont aussi des zones qui ont tendance à canaliser les ondes sismiques lorsque se produisent des tremblements de terre. C’est pourquoi on observe souvent des glissements de terrain dans les zones où il existe de nombreuses discontinuités.

Il faut aussi analyser le comportement du terrain face aux ondes sismiques. En effet, si le terrain est granuleux avec une forte concentration en eau, l’action des ondes sismiques provoque un phénomène de liquéfaction. Le sol va alors se comporter comme un fluide et cela donnera lieu à un glissement de terrain si la pente du versant est suffisante.
L'incidence des séismesL'incidence des séismes sur les mouvements de terrain.
© BRGM

04.L'eau, une menace permanente

Dans le cas décrit sur le schéma ci contre, l'eau est le paramètre principal provoquant les mouvements de terrain. Ce liquide a une double action : chimique et mécanique.

Pluviosité et fonte des neiges à Duminière et RabuonsGraphique montrant l'incidence de l'eau sur la vitesse d'un glissement de terrains.
© Lithothèque/PACA

   Différents phénomènes d’altération chimique peuvent conduire aux glissements de terrain :

  • L’hydratation des minéraux : les roches sont composées de minéraux. Or certains minéraux peuvent "boire" l’eau ; c'est-à-dire incorporer des molécules d’eau dans leur réseau cristallin. Cela a pour conséquence de faire gonfler la structure cristalline, puis de la briser, et donc d’altérer la roche. Le gonflement des cristaux peut aussi se faire par l’oxydation du fer existant dans la structure du minéral.
  • La décarbonatation : il s’agit d’un phénomène de solubilisation du calcaire, par la dissolution du CO2. Cela produit du carbonate de calcium, et surtout altère la roche.
  • L’hydrolyse : est une réaction chimique entre le minéral et l’eau ; elle donne un nouveau composé plus petit. C’est de cette façon que la roche est le plus souvent altérée.

L’action mécanique est essentiellement produite par le ruissellement ; il use et désagrège la roche, ce qui peut conduire à une déstabilisation de la masse rocheuse. Cette action explique que les glissements sont favorisés lors de pluies longues et intenses, ou de la fonte des neiges.

05.L'action de l'homme : dangers et prévention

Les glissements de terrain peuvent aussi être engendrés par la main de l'homme. Différents cas de figure sont possibles, parmi eux :

  • Suite à un déboisement, les sols n’étant plus retenus par les racines des arbres, l’ensemble du versant est déstabilisé.
  • Une mauvaise gestion de l’eau peut aussi être à l’origine de glissements : l’eau peut s’accumuler dans les terrains jusqu’à provoquer une avalanche de boue, rapide, destructrice et incontrôlable.
  • La construction d’une infrastructure routière doit faire l’objet d’une étude géologique préalable, car le déblaiement de la base d’un versant pour la construction d’une route peut déstabiliser toute la partie supérieure, et provoquer des chutes de blocs et des glissements. Cette liste n’est pas exhaustive, c'est pourquoi des plans de prévention des risques naturels (PPRN) sont imaginés afin d'éviter des catastrophes.


Si l’action de l’homme peut provoquer des glissements de terrain, elle peut aussi assurer la sécurité des hommes et de leurs biens. En effet, dans la majorité des cas, les grands mouvements sont peu rapides et donc les victimes rares. Mais, en cas de glissements soudains, comme les coulées boueuses, les populations sont plus vulnérables. Par ailleurs les aménagements humains sont endommagés dans les deux cas : de la simple fissure dans le mur, à la destruction complète du bâtiment. Enfin, des effets secondaires, comme des pollutions, peuvent survenir, rendant la situation d'autant plus critique. Afin de réduire ces effets et d’éviter des dommages, l’État français mène une politique de prévention qui prend en considération ces risques dans l’aménagement du territoire et les décisions d’urbanisme.

Face à ces dangers, des techniques de prévention et de protection existent, et même si aucune n'est totalement sûre, elles ont le mérite de limiter l'ampleur des dégâts. En effet, une fois le glissement de terrain déclenché, sa force d'inertie et la masse de matériaux déplacés sont telles qu'il est très difficile de le canaliser. Parmi les techniques de prévention, on notera : la maîtrise de l’urbanisation, l’adaptation des constructions aux risques, la surveillance et l’information des populations.

Qu’en est-il des techniques de protection ? Elles vont du drainage (technique qui limite les infiltrations d'eau), à la construction de murs de soutènement au pied des zones potentielles de glissement (limiter les dégâts et atténuer la force de la coulée ainsi que son développement), en passant par : reprise des fondations des bâtiments, ouvrage d’arrêts, lutte contre la dessiccation des sols, correction torrentielle, etc. Toutefois, la plus naturelle des solutions reste la végétalisation des versants, qui permet de réduire la quantité de matériaux mobiles, et donc l'intensité du glissement.
Evolution du glissement de la ClapièrePhotographies montrant les évolutions du glissement de la Clapière des années 1976 à 2002.
© Lithothèque/PACA

Il existe donc de multiples facteurs susceptibles d’engendrer le glissement d’un versant, à des échelles très variables, et le risque est fréquent en France comme dans le reste du monde. En observant le paysage il n’est d’ailleurs pas rare de pouvoir déceler la cicatrice laissée par un glissement, même si elle n’a aucune commune mesure avec celle du glissement de la Clapière, plus grand glissement actif d’Europe à ce jour.

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