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Le réveil du Vésuve menace 700 000 Napolitains

Le réveil du Vésuve est une certitude aux yeux des scientifiques. L'éruption attendue devrait dégager une énergie colossale, détruisant tout sur son passage sur plusieurs kilomètres en quelques secondes.

Le VésuveLe Vésuve depuis les hauteurs de Naples en Italie.
© J. Morin

Pompéi. Qui aujourd’hui ne connaît pas le sort de cette cité italienne antique intégralement ensevelie sous les dépôts de l’éruption du Vésuve survenue en l’an 79 ? Ses ruines excavées attirent désormais un flot ininterrompu de touristes venus du monde entier. Et si un jour Naples se retrouvait dans le même cas de figure ?

Le réveil du volcan est une quasi certitude alors que le cœur de la ville ne se trouve qu’à 12 km - à vol d’oiseau - du cratère. Or, d’après les modélisations des scientifiques, l’éruption attendue devrait être d’une intensité au moins similaire à celle de 1631, une subplinienne qui a causé des dommages considérables, détruisant 500 km et tuant 4 000 personnes. Ses poussières volcaniques ont été dispersées à l’époque jusqu’à Constantinople (située à environ 1 200 km de distance). En effet, l’état actuel de l’édifice volcanique rend inenvisageable un réveil de moindre intensité.

Son conduit magmatique est obstrué depuis la dernière éruption, survenue en 1944, ce qui entrave la libération progressive des gaz. Aussi, lors du prochain épisode éruptif, les matériaux en provenance de la chambre magmatique s’accumuleront sous ce "bouchon" jusqu’à ce que la pression soit trop forte. Il se produira alors une éruption explosive de forte intensité, à l’image des pliniennes et subpliniennesGlossaire survenues au cours des derniers millénaires qui ont, en alternance avec des phases éruptives plus douces, donné à ce stratovolcan sa forme si particulière. Plus l’intervalle de temps séparant la dernière éruption de la prochaine s’accroît, plus la quantité de matériaux disponibles dans la chambre magmatique est importante et le réveil du volcan potentiellement violent.

Paradoxalement, il n’est pas souhaitable que cette éruption se produise "demain". L’actuel plan d’urgence dressé par la Protection civile italienne prévoit un délai de six jours pour évacuer les 700 000 personnes situées en "zone rouge", alors que les scientifiques sont incapables d’évaluer le délai qui séparera les signes précurseurs de l’éruption elle-même. Pourra-t-on éviter la survenue d’une catastrophe majeure ? Tandis que les volcanologues veillent, les Napolitains s’en remettent à leur protecteur : San Gennaro.

01.Une situation préoccupante

Le Vésuve est à la fois le plus célèbre et le plus étudié des volcans du monde. Sans doute parce qu’il est également considéré comme le plus dangereux… Ses flancs sont littéralement grignotés par l’urbanisation galopante de la région napolitaine. Le tissu urbain y est si dense que les communes qui se sont développées alentours semblent ne former qu’uneFumerollesFumerolles situées sur la paroi Sud interne du cratère du volcan le Vésuve.
© J. Morin
immense ville grouillante et encerclant le volcan. Plus loin, mais déjà trop près, se trouve Naples, capitale régionale extrêmement peuplée. L’occurrence de l’aléa apparaît comme inéluctable et les enjeux sont énormes : le risque est donc considérable. En cas d’éruption, 700 000 personnes devraient être évacuées dans l’urgence et, au total, plus de trois millions d’individus seraient concernés par les conséquences immédiates d’une éruption de forte intensité.

D’où un problème majeur et inéluctable de sécurité, car la survenue d’une éruption de faible ampleur paraît tout à fait improbable aux yeux des scientifiques. Naples et les communes avoisinantes sont donc sous le joug d’une épée de Damoclès : le Vésuve est trop calme, depuis trop longtemps. Cela fait plus de soixante ans qu’il n’est pas entré en éruption, et plus de trois siècles qu’aucune éruption majeure n’est à déplorer. Les fumerolles qui se dégagent en plusieurs endroits du cratère rappellent pourtant que ce calme n’est que relatif : le volcan bien qu’assoupi reste actif.

Tout le danger vient du fait qu’actuellement le conduit volcanique qui relie la chambre magmatique au cratère est obstrué. Dans ces conditions, le magma produit reste prisonnier dans la chambre magmatique (à environ 8 km de profondeur) et la pression augmente jusqu’à ce que survienne une éruption de type plinien ou subplinien, généralement accompagnée de la formation d’une caldeira. À l’inverse, l’état effusif, avec conduit "ouvert" se caractérise par une activité semi-persistante divisée en cycles d’activité strombolienne. Séparés au plus par des périodes de sept ans de repos, ces cycles allient activités effusives et explosives, entraînant une croissance de l’édifice par accumulation des dépôts pyroclastiques et des coulées de lave. Les formes de l’édifice évoluent ainsi en fonction des caractéristiques de l’activité éruptive, et la morphologie actuelle du volcan représente les conditions d’équilibre entre les effets constructifs des périodes d’activité à conduit ouvert, et ceux, destructifs, qui marquent, après plusieurs dizaines d’années de calme, la fin des périodes à conduit obstrué…Vue en 3D du VésuveVue en 3 dimensions depuis le Sud du volcan : le tissu urbain s’attaque partout aux flancs du volcan.
© Osservatorio Vesuviano

02.Le double visage du Vésuve

Vue aérienne du VésuveVue aérienne : on distingue au nord le Monte Somma, et au centre le Vésuve proprement dit et son cône.
© Osservatorio Vesuviano
 Observer sa morphologie singulière permet donc de connaître partiellement le fonctionnement d’un volcan. Réciproquement, savoir comment son activité éruptive se manifeste aide à comprendre la nature de ses formes.
La silhouette à deux sommets de l’édifice est particulièrement révélatrice, tout comme son vrai nom : Somma-Vésuve.

Ce volcan, qui totalise une superficie de 480 km à sa base, pour un diamètre d’environ 11 km, est en effet composé de deux appareils volcaniques emboîtés, le Somma et le Vésuve. Le mont Somma, au Nord, n’est plus qu’un ancien stratovolcan aux flancs érodés qui culmine à 1 131 m. Il est tronqué par une caldeira polyphasée dont la formation a commencé il y a 18 500 ans, évoluant continuellement et s’élargissant après chaque événement éruptif majeur. Ouverte vers le Sud-Ouest, elle confère à l’édifice son profil asymétrique.

C’est au cours du dernier cycle à conduit ouvert (initié par l’explosion subplinienne de 1631 et clos par l’éruption de 1944) que s’est édifié l’actuel "Grand  Cône" du Vésuve dans la caldeira du mont Somma, conférant à l’édifice sa morphologie de volcan emboîté. Cette singularité a donné naissance au terme générique "volcan à somma" - parfois aussi appelé "caldeira de type Krakatoa", en relation avec le célèbre volcan indonésien entré en éruption en 1883 - pour désigner les édifices du même type, avec une caldeira partiellement remplie par un nouveau cône central. Séparé du Somma par un atrio long de 5 km et large de 500 m, le "Grand Cône" culmine aujourd’hui à 1 281 m. La morphologie et les dimensions de son cratère (450 m de diamètre par 330 m de profondeur) résultent de la dernière éruption survenue en 1944.

Il est difficile de distinguer la fin de l’activité du Somma du début de l’activité du Vésuve. On sait simplement que la célèbre éruption de Pompéi a été produite par le mont Somma et que le Vésuve proprement dit ne s’est formé qu’après 79 apr. J.-C. au sein de la caldeira. On sait par contre que, si les deux édifices de ce volcan "double" se sont formés à des époques différentes, ils ont par contre une même source magmatique. Selon les estimations faites par les scientifiques, 50 km3 de magma auraient été produits ces 40 000 dernières années. Cette importante activité est due au contexte géodynamique spécifique de l’Italie. Situé à la convergence de la plaque eurasiatique dérivant vers le Sud, et de celle africaine glissant vers le Nord-Ouest, le pays constitue en effet une zone de subduction particulièrement active. Deux grands ensembles volcaniques actifs s’y sont donc formés : l’Italie insulaire (Etna, îles Éoliennes) et l’Italie péninsulaire (Champs Phlégréens, Vésuve). Ce qui en fait une zone surveillée de très près par les scientifiques.
Phases d’évolution du complexe Somma-VésuveSix grandes phases d’évolution du complexe Somma-Vésuve (volcan double) : d’il y a environ 18 000 ans avant Jésus-Christ, jusqu’à nos jours.
© Giovanni Ricciardi/ Osservatorio Vesuviano


03.À chacun sa méthode de surveillance…

Le Vésuve est à double titre un haut lieu d’observation et d’évolution de la science volcanologique. Pline le Jeune y fit la première description précise d’une éruption de forte intensité au cours de l’éruption de 79 apr. J.-C. Le qualificatif "plinien" désignant ce type d’événement lui est dédié. En 1841, le premier observatoire volcanologique au monde est créé sur le flanc occidental du volcan avant d’être déplacé en bordure des Champs Phlégréens - Campi flegrei, situés à l'ouest de la ville de Naples et correspondant aux zones "brûlées", ainsi nommées par les premiers colons grecs en raison de l'activité volcanique persistante de l'endroit. Aujourd’hui l’un des plus performants, il dispose d’un impressionnant dispositif de surveillance dédié à la détection et à la mesure de phénomènes dits "précurseurs". Un certain nombre de manifestations peuvent en effet être le signe de mouvements de magma en profondeur, précédant une éruption. Ainsi, l’appariation de secousses sismiques, tremor, déformations du sol, augmentation de la température, émission accrue de gaz, variation de leur composition chimique… sont autant de signes pouvant signifier un réveil proche du volcan.

Echantillonnage des gaz volcaniquesUn scientifique italien échantillonne des gaz au fond du cratère pour les analyser.
© J. Morin
Les scientifiques se sont dotés d’outils très performants
pour contrôler les variations de ces paramètres. Le réseau sismique compte douze stations dont les données sont transmises en permanence et en direct dans les locaux de l’observatoire. La phase de repos actuelle du Vésuve est caractérisée par une sismicité faible, avec seulement quelques centaines de petits tremblements de terre par an. Actuellement, il n’y a pas non plus de déformation significative du sol - sauf dans la zone du cratère soumise à une subsidence de 0,5 cm/an, probablement sous l’effet de compactions et d’effondrements causés par les dénivelés considérables observés dans ce secteur.

Les diverses déformations des champs gravimétrique et magnétique sont elles mesurées par le réseau géodésique de l’observatoire via un ensemble d’instruments (tiltmètres, gravimètres, GPS…). Enfin, un réseau de surveillance géochimique contrôle en permanence les variations de composition et de température des nappes aquifères et des gaz émis par les fumerolles (CO2, SO2,…). Les mesures sont effectuées toutes les quatre heures à partir de deux stations de mesure situées au bord et au fond du cratère.

Pendant qu’une poignée d’hommes veille, prenant sans relâche le pouls du volcan, l’immense majorité des autres scrute le sang de San Gennaro, en attente d’un miracle. Deux fois par an, au cours d’une grande cérémonie, les Napolitains prient ce saint de bien vouloir leur renouveler sa protection sur Naples. Ses reliques, conservées dans une chapelle du Duomo de Naples depuis le XVe siècle, sont portées en procession parmi la foule. Elles auraient permis d’arrêter subitement une éruption menaçante en 1767. Si le sang, contenu dans deux ampoules de cristal, se liquéfie au cours de la cérémonie, Naples est protégée des calamités jusqu’à la prochaine invocation : il n’y a donc rien à craindre du Vésuve ! Et chaque année le miracle se renouvelle... ce qui permet aux Napolitains de prendre à la légère les avertissements des volcanologues quant à un futur réveil du volcan. Mais si un jour San Gennaro restait stoïque aux appels de ses fidèles et que son sang restait solide ? Ou, tout simplement, si les appareils de mesure de l’Observatoire s’agitaient...

04.L'épineux problème de l'évacuation

Ce manque de sensibilisation ne fait qu’aggraver le risque, déjà immense, qu’encourt Naples en cas d’éruption. Le plan d’urgence dressé en 1995 par la Sécurité civile italienne semble à cet égard inadapté ; il est d’ailleurs en cours de révision. Mais comment organiser une évacuation dans une zone si "anarchiquement" et densément urbanisée ? Le bâti gagne toujours plus de terrain sur les flancs du volcan, notamment sous l’effet de pressions d’origine mafieuse... La ville poursuit ainsi sa croissance, dans un incroyable imbroglio, malgré la menace qui pèse sur elle.

Eruption subplinienneGravure évoquant l'une des phases de l'éruption subplinienne de 1631 du Vésuve.
© Osservatorio Vesuviano

Les autorités ont tenté de désengorger les pentes du Vésuve en attribuant des aides financières aux familles qui acceptaient de quitter leur logement pour aller s’installer dans des zones où le risque est moindre. Mais les gens sont attachés à leur logement et San Gennaro les protège : les résultats obtenus ont peu de succès et ne sont donc pas à la mesure des moyens employés. Il s’agit, bien entendu et uniquement, d’éloigner les personnes situées au plus près du cratère, et non l’intégralité de ceux situés dans les zones à risques : cela signifierait faire déménager environ 3 millions de personnes...
Le plan national d’urgence, élaboré sur la base du scénario le plus probable (à savoir une éruption subplinienne similaire à celle de 1631) distingue trois zones de danger divers.

  • La zone rouge, située directement autour du volcan, est celle où le risque est Vésuve : zonage en cas d'éruptionCarte indiquant les différentes zones définies par la Sécurité Civile en cas d'éruption.
    © Osservatorio Vesuviano
    le plus grand. Ses 18 communes, réparties sur 200 km, regroupent 700 000 habitants menacés par l’invasion de flux pyroclastiques dès les premières minutes de l’éruption. Cette zone devra donc être intégralement évacuée avant même le début de l’éruption. La région de Campanie n’étant pas en mesure d’accueillir un si grand nombre de personnes, chacune des 18 communes est jumelée avec une région italienne qui, accueillera les habitants, en cas d’éruption. Parmi ces régions, le Lazio, la Toscane, l’Ombrie, la Lombardie, la Vénétie, la Calabre, la Sicile, etc.
  • Plus de 300 kg de retombées pyroclastiques par mètre (cendres et lapilli) sont susceptibles d’affecter une partie des 1 100 km de la zone jaune, provoquant l’effondrement de bâtiments. Il est cependant probable, comme en 1631, que seulement 10 à 20 % de ce territoire (96 communes) soient concernés, en fonction de la hauteur de la colonne éruptive et de la direction et de la vitesse du vent au moment de l’éruption. Plus d’un million d’habitants occupent cette zone, mais il sera possible d’attendre le début de l’éruption pour définir plus précisément les secteurs à évacuer.
  • Ce sont ses caractéristiques hydrogéologiques qui font de la zone bleue une surface menacée. Des lahars* menacent ses 14 communes.


Le plan d’urgence, en fonction des phénomènes précurseurs observés, distingue trois niveaux d’alerte successifs : l’attention, la pré-alarme, et l’alarme. Dès le déclenchement de l’alarme, la zone rouge devrait être évacuée… en 7 jours maximum ! L’actuel remaniement de ce plan prévoit de faire passer ce délai à 3 jours. Une "modernisation" absolument essentielle quand on sait que personne n’est capable de dire précisément le laps de temps qui séparera les précurseurs de l’éruption proprement dite…

*Coulée boueuse de flanc de volcan (source:http://www.larousse.fr/ )

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