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Il ou elle, ni lui ni elle

La championne du monde du 800 m féminin est-elle un homme ou une femme ? C'est la question surprenante posée par la Fédération internationale d'athlétisme à l'issue de l'exploit de Caster Semenya en août 2009. Quelle que soit la réponse, elle sera controversée. Car il n'est pas toujours facile de reconnaître un homme d'une femme.

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© S. Remadna / L Kowal, Miao Long - Istockphoto.com

Quoi de plus simple que de distinguer un homme d’une femme ? D’attribuer un numéro de Sécurité sociale à un individu commençant par 1 (garçon) ou par 2 (fille) ? En fait, derrière l’évidence d’un sexe qui, s’il n’est pas masculin serait forcément féminin et vice versa, se trouve un certain nombre de situations… "indéterminées" ou "intersexuées", ou traduisant une "anomalie de développement" selon les termes - jamais neutres - employés.

Attention justement au vocabulaire, et notamment à ne pas confondre l’hermaphrodisme ou la transsexualité avec l’intersexualité. Le terme "hermaphrodite" se dit d'un être vivant portant les organes reproducteurs des deux sexes, mâle et femelle. Il devrait donc être réservé à certaines espèces animales, tandis que les personnes intersexuées au contraire n’ont jamais deux sexes complets et fonctionnels dans un même corps. Le terme de transsexuel(le) s'applique quant à lui à une personne née garçon ou fille sans ambiguïté mais se sentant appartenir au sexe opposé et qui, éventuellement, se fait opérer pour changer de sexe. Tandis que l’intersexuel naît avec une ambiguïté anatomique (partie 1).

Jusque dans les années quatre-vingt-dix, lorsqu’un enfant naissait avec des organes génitaux "ambigus" (micro pénis ou clitoris hypertrophié par exemple) les médecins l’opéraient le plus tôt possible afin de lui réassigner un sexe biologique (partie 2). Mais bon nombre de ces personnes devenues adultes revendiquent aujourd’hui le droit à une "intersexualité". Des chirurgiens qui opéraient systématiquement se remettent en question, tandis que le débat sur la question du sexe biologique et social gagne plusieurs domaines de la société, notamment la compétition sportive. Certains allant jusqu’à s’interroger sur la réalité d’une différence des sexes… (partie 3).  

Anaïs Bohuon, historienne du sport, qui a fait sa thèse sur le discours médical au sujet de la pratique physique et sportive féminine (1880-1922), réalise une analyse socio-historique des tests de féminité. Elle nous explique comment cette question de la définition du sexe biologique est en fait bien plus complexe qu’il n’y paraît.

01.Les critères biologiques du sexe

Caster SemenyaL'athlète Caster Semenya lors des championnats du monde d'athlétisme 2009 à Berlin.
© Erik van Leeuwen
Quels sont les critères biologiques permettant de définir un sexe masculin ou féminin ? Curieusement, aucun !
Commençons par le critère chromosomique, a priori le plus évident. Une femme possède deux chromosomes X, tandis qu’un homme possède un chromosome X et un chromosome Y. Oui, mais dans la nature il existe des individus ayant trois chromosomes X (XXX), ou un seul chromosome X (X0) ou deux chromosomes X et un chromosome Y (XXY). Or, quelle que soit la combinaison, ces individus auront une apparence physique d’homme ou de femme, en accord ou non avec leur "identité" chromosomique.  

Second critère habituellement retenu, le sexe gonadal (présence d’ovaires ou de testicules). Or il peut arriver que ces organes se positionnent différemment - par exemple des testicules intra-abdominaux -, ou encore soient formés différemment.  Et la production d’hormones en principe associées (testostérone dans le cas de testicules, œstrogènes dans le cas d’ovaires) ne correspond pas toujours à "la norme médicale".

Troisième critère : le sexe apparent, clitoris ou pénis. Mais alors, dans quelle catégorie classer les personnes ayant un pénis atrophié ou un clitoris proéminent ? Enfin, le critère psychologique et social, qui fait que l’on se sent homme ou femme, ne résiste pas aux transsexuel(le)s qui passent d’une catégorie à l’autre.

"Finalement, il est impossible de trouver une définition de ce qu’est ou doit être une ‘vraie femme’ ou un ‘vrai homme’, commente Anaïs Bohuon, docteur en histoire du sport qui travaille sur les tests de féminité. Le premier test de féminité a été mis en place lors des championnats d’Europe d’athlétisme à Budapest, en 1966. Étaient pris en compte le sexe physiquement apparent ainsi que la force musculaire et la capacité respiratoire, qui devaient rester en deçà de certaines capacités masculines présumées. Ensuite, en 1968, les experts ont cherché la présence d’un deuxième chromosome X. Puis, à partir de 1992, l’absence d’un chromosome Y. Finalement, lors des jeux Olympiques de Sydney en 2000, le Comité international olympique a symboliquement supprimé les tests, et décidé qu’un personnel médical ne serait autorisé à intervenir qu’en cas de doute sur l’identité sexuée de certains athlètes."  Sur 6 561 femmes testées de 1972 à 1990, treize ont été exclues des compétitions.

Malgré l’impossibilité de s’entendre sur LA définition du sexe féminin, certaines fédérations sportives n’ont pas renoncé pour autant à ce type de tests. Le cas de la jeune athlète sud-africaine Caster Semenya, championne du monde du 800 m féminin (en 1 minute 55 secondes) en août 2009 est à cet égard exemplaire. Selon un quotidien australien, le Sydney morning Herald, elle présenterait des organes sexuels à la fois masculin et féminin, et possèderait notamment dans l’abdomen deux testicules produisant de la testostérone, ce qui expliquerait sa musculature exceptionnelle. L’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF) a décidé de la soumettre à des tests de féminité, dont on ne sait pas précisément sur quels critères ils seront basés, mais qui pourraient remettre en cause la légitimité de sa participation à ce type de championnat.

02.Opérer ou pas ?

Photomontage Homme FemmePhotomontage.
© DR
  Le consensus international adopté en 2005 sur les "troubles du développement sexuel" considère qu’ils concerneraient, en moyenne et toutes causes confondues, une naissance sur 5 000 en France. Différentes anomalies génétiques peuvent donner lieu à un caractère asexué :

- Par exemple, les enfants naissant avec le syndrome de Turner ont un chromosome X et pas de chromosome Y. Leur phénotype est féminin, autrement dit l'aspect extérieur est celui d'une fille, puisqu'il n'y a pas de chromosome Y. Mais il n'y a pas d'ovaire puisqu'il n'y a pas de deuxième chromosome X. Cette maladie a une fréquence d’une naissance sur 2 500 filles nées.


- Autre exemple, le syndrome de Klinefelter où les enfants ont un chromosome X supplémentaire (XXY), puis, à la puberté, une pilosité peu développée et parfois un développement des seins. Ce syndrome apparaît lors d’une naissance sur 600 voire 700 nouveau-nés de sexe masculin.


Plus de 50 % de ces troubles seraient dus à des différenciations surrénales, certaines glandes fabriquant trop d’androgènes (hormones mâles), ce qui virilise les embryons féminins XX. Certaines personnes ont au contraire un syndrome d’insensibilité aux androgènes qui touche les embryons masculins.

Dans bien des cas, si ces enfants ne sont pas "malades", ils naissent avec des organes génitaux atypiques. La pratique médicale courante, dans la plupart des pays occidentaux, consiste alors à les opérer de manière à leur assigner un des deux sexes et leur permettre d’accéder à une sexualité "normale", notamment pour être fertiles.

Mais ce qui faisait jusqu’alors consensus est sérieusement remis en cause. "Nous ne sommes pas malades, et notre corps nous appartient," estiment les représentant(e)s des mouvements comme l’Organisation internationale des intersexué(e)s (OII), qui expriment les souffrances physiques et psychiques ressenties après ces opérations. Par exemple, l’identité sexuelle de Daniela Truffer, devenue porte-parole en Suisse des intersexué(e)s, est un patchwork. Née en 1965 sans caractéristiques sexuelles clairement définies, elle possédait des chromosomes masculins, un micro pénis et des testicules sous-développés qui ressemblaient davantage à des lèvres vaginales. "Pour son bien", un genre lui a été assigné de manière chirurgicale. Ses testicules lui ont été retirés alors qu'elle avait seulement deux mois. À l'âge de 7 ans, son micro pénis a été raccourci et transformé en clitoris. Un vagin artificiel lui a été "attribué" à 18 ans. "Je suis un produit artificiel plein de cicatrices physiques et psychiques," estime aujourd’hui celle qui milite contre les opérations forcées et les traitements hormonaux infligés aux enfants nés avec des organes sexuels indéterminés.

Le Dr Claire Fékété, aujourd’hui à la retraite, mais spécialiste de ces malformations à l’hôpital Neker à Paris, estime que ce débat est faussé, car initié par des adultes opérés à une époque où on ne disposait pas de bons moyens thérapeutiques. "Les progrès ont depuis été considérables, dans le diagnostic de la maladie comme dans son pronostic, estime-t-elle, et on peut généralement  évaluer de façon assez formelle comment l’adulte se comportera à la puberté." Si les parents demandent une intervention précoce, c’est que la confusion des genres n’est pas simple à assumer, et qu’il peut être douloureux de confier à la crèche ou à la nourrice un enfant aux organes génitaux indéterminés.

Dans d’autres pays, notamment aux États-Unis et en Suisse, ce consensus médical est sérieusement remis en cause. Le chirurgien Blaise Julien Meyrat, à Lausanne, ne veut plus faire d’opération irréversible pour des raisons éthiques, "car l’enfant une fois adulte, peut ne pas se sentir à l’aise avec le sexe qui lui a été assigné." Ne pas opérer ne signifie pas ne pas choisir un sexe, ce qui est de toute façon une obligation pour l’état civil. Mais les associations d’intersexués souhaiteraient que ce choix parental du sexe attribué à la naissance puisse être revu par l’enfant devenu adulte.

03.Peut-on encore parler de différence des sexes ?

Lady BunnyLady Bunny, Drag-queen célèbre aux États-Unis. La séparation nette des sexes ne serait-elle pas le fruit d'une construction sociale ? Supprimer cette barrière permettrait à tous ceux qui vivent une ambigüité sexuelle d'acquérir une reconnaissance sociale. 
© Sion Fullana
Dans la mesure où définir biologiquement le sexe est un exercice plus difficile que prévu, et puisque certaines personnes ne peuvent effectivement pas être rattachées simplement à l’un ou l’autre sexe, peut-on aller jusqu’à dire que la différence des sexes n’existe pas ?

Joëlle Wiels, biologiste directrice de recherches au CNRS et féministe, n’hésite pas en tout cas à poser la question dans un article au titre volontairement provocateur : La différence des sexes : une chimère résistante*. Selon elle, le sexe biologique est une entité si complexe et variable, qu’elle ne justifie pas que l’on considère l’espèce humaine comme parfaitement dimorphique. Et la séparation en deux classes serait essentiellement une construction sociale, visant à conforter l’inégalité entre hommes et femmes.

Pour appuyer cette thèse, elle critique le point de vue (masculin) avec lequel ont été conduits les travaux de recherche concernant la détermination du sexe chez l’être humain. "C’est parce que nos sociétés continuent d’attacher des valeurs inégales aux deux catégories (homme et femme) que les chercheurs ont, dans les années soixante, attribué un rôle dominant au chromosome Y. Ils ont en effet imposé l’idée que le développement des organes femelles, lié à la présence des chromosomes X, relevait d’un mécanisme par défaut ou passif. Ils sont ensuite partis à la recherche du gène de la masculinité et, bien plus tard, dans les années quatre-vingt-dix seulement, ils se sont dit qu’il pourrait exister un gène de la féminité !" Il n’y eut que deux chercheuses, dans les années quatre-vingts, pour présenter un modèle de détermination du sexe comportant deux mécanismes tout aussi actifs l’un que l’autre.  Leur modèle présumait de l’existence de deux facteurs (le déterminant de l’ovaire venant ainsi prendre sa place aux côtés du déterminant du testicule) pour faire d’un embryon un mâle ou une femelle.

Sa conclusion : "Dans ce domaine de recherche - comme dans d’autres -, l’idéologie de la domination masculine a notablement reculé. De même les vues réductionnistes soutenant le concept de dimorphisme sexuel strict de l’espèce humaine commencent à perdre du terrain au profit d’une conception plus subtile. Mais ces évolutions de la pensée scientifique résultent de mille et une batailles menées ici et là par des individus et des groupes qui ne se satisfont pas de ce que l’on fait dire à Dame Nature."

De même Anaïs Bohuon relève que, dans ces mêmes championnats où Caster Semenya est accusée de tricher sur sa sexualité, un autre exploit est accompli, cette fois par un athlète masculin. Le sprinter jamaïquain Usain Bolt établit un nouveau record du monde du 100 m stupéfiant, "mais les réactions sont d'un tout autre registre, raconte Anaïs Bohuon. Admiration sans nom et qualificatifs hagiographiques envahissent la presse. Et, si certains évoquent implicitement le dopage pour commenter l'incroyable performance d'Usain Bolt, Caster Semenya, elle, n'a pas eu ce “privilège”. C'est son identité sexuée qui est remise en cause. Pourquoi ne seraient-ils pas l'un comme l'autre simplement soumis à un contrôle de dopage ? Caster Semenya a sûrement eu un contrôle de dopage, mais finalement on n’en sait rien car personne n’en parle. De fait, on pourrait publiquement lui imposer un test de dopage mais ce qu’on lui a imposé ce sont des tests de féminité. Le débat est uniquement centré sur son identité sexuée."

Si cette différence entre les sexes relève bien d’une construction sociale, et qu’elle est synonyme de grande inégalité, faut-il s’attaquer à l’inégalité ou à la différence ? Selon nombre de penseurs (philosophes, psychologues, ethnologues), cette différence est malgré tout indispensable à notre construction psychique et n’est pas sans raison présente dans toutes les civilisations…



* pages 71 à 81 de l'ouvrage Féminin Masculin - Mythes et idéologies, dirigé par C. Vidal, éditions Belin, 2006.

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