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Les chimpanzés, futurs pharmaciens des hommes ?

Et si, grâce aux chimpanzés, on trouvait un remède contre le paludisme ou le cancer ? Une aberration ? Non, un champ de recherche original, qui se développe en France : la zoopharmacognosie ! Ou l’étude des plantes consommées par les animaux à des fins thérapeutiques. Une raison de plus pour protéger les grands singes et leur habitat !

Singe mangeant les fruits d'un Ficus daweiSinge mangeant les fruits d'un Ficus dawei
© Jean-Michel Krief

Depuis des milliers d’années, l’homme utilise les plantes pour se soigner. Aujourd’hui encore, plus de la moitié de nos médicaments trouvent leur origine dans les végétaux. Et plus exactement dans certaines de leurs substances organiques, les métabolites secondaires. L’aspirine, par exemple, est extraite de l’écorce de saule. Mais à ce jour, sur les 500 000 espèces estimées de plantes présentes sur notre planète, moins de 10% ont été testées pour leurs vertus thérapeutiques.

Alors, pour trouver de nouveaux principes actifs parmi toutes les espèces restant à explorer, les pharmacologues suivent trois approches différentes. La première consiste à récolter toutes les plantes en fleurs ou en fruits se trouvant dans une zone, notamment dans un coin de forêt tropicale, là où la flore est riche et peu connue, ce afin de les identifier. La seconde limite la cueillette aux espèces appartenant à des familles déjà réputées pour leurs substances actives. Les Rubiacées (une famille de plante à laquelle appartiennent notamment le caféier, la quinquina, la garance, le gardénia), par exemple, sont connues pour leur richesse en alcaloïdes, telle que la quinine utilisée pour soigner le paludisme. La troisième approche se base, elle, sur l’usage traditionnel des plantes par les populations locales. On parle alors d’ethnopharmacologie.

Sabrina Krief, primatologue au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, suit, elle, une quatrième voie… Et se laisse guider par les chimpanzés ! Depuis une vingtaine d’années, les observations de comportements d’automédication chez nos cousins s’accumulent. Les chimpanzés sélectionneraient certaines espèces de plantes, non pour se nourrir, mais pour soigner un bobo, un trouble digestif, ou encore une fièvre. Ces plantes seraient-elles nos médicaments de demain ? Ce qui est bon pour le chimpanzé, devrait l’être pour nous. Ne partageons-nous pas plus de 98% de notre bagage génétique avec notre cousin ?

Pour mener à bien ces recherches, il ne suffit pas d’observer les chimpanzés dans la forêt africaine, il faut aussi se mettre devant la paillasse pour tester l’efficacité thérapeutique des plantes. Et ça, c’est plus un travail de fourmi !

01.Observer les comportements d'automédication des chimpanzés

Sabrina Krief observe des chimpanzésSabrina Krief observant le comportement physique et alimentaire de chimpanzés, dans le parc national de Kibale en Ouganda.
© Jean-Michel Krief
Amateur de grasse matinée, s'abstenir : pour observer les chimpanzés dans le parc national de Kibale en Ouganda, pays de l’Afrique des grands lacs, il faut se lever à 4h30. L’objectif étant d’être à 5h30 sous les nids des chimpanzés pour observer leur comportement au réveil.

À peine descendus de leurs nids, les chimpanzés partent en petits groupes, à la recherche de nourriture. L’équipe repère alors les individus malades, ou au comportement inhabituel, et les suit toute la journée. "C’est une approche originale que de suivre les animaux qui se démarquent " explique Sabrina Krief. Les chercheurs ont en effet plutôt pour habitude de suivre le "gros de la troupe" que les individus isolés.

Mais pister des chimpanzés n’est pas de tout repos. Leur territoire s’étale sur 20 kilomètres carrés, à plus de 1500 m d’altitude, dans une mosaïque de forêt primaire, de marécages, de plantations de pins et d’eucalyptus. Alors parfois il faut crapahuter. Heureusement, depuis 20 ans que les chimpanzés sont quotidiennement suivis, "c’est un peu comme si les hommes faisaient partie de la communauté, les animaux ne manifestent aucune agressivité et l’on peut s’en approcher jusqu’à 5 mètres".

Au cours de la journée, l’équipe récolte précieusement les fèces et les urines des chimpanzés, afin d’avoir d’autres indications que celles visuelles sur leur état de santé. Elle note les plantes consommées et les compare aux 117 espèces composant le régime alimentaire habituel des chimpanzés de Kibale. La quantité prélevée fournit aussi une indication précieuse. Les végétaux aux vertus thérapeutiques sont généralement absorbés en petite quantité par les chimpanzés, les métabolites secondaires qu’ils contiennent étant souvent toxiques, avec un fort goût amer ou astringent (âpre).

Le cas de Kilimi, une jeune femelle chimpanzé, est parlant. Ses diarrhées, alternées avec des périodes de constipation, avaient alerté l’équipe sur son état de santé. Souci confirmé par l’observation de ses selles, infestées de parasites. Quelques jours plus tard, Kilimi s’est isolée et a mangé les écorces d’Albizia grandibracteata, un arbre rarement consommé par ses congénères. Il faut être motivé pour manger de l’écorce : "c’est difficile à obtenir et encore plus à mâcher". Deux jours plus tard, Kilimi allait mieux et ses selles ne contenaient plus de parasites. Par la suite, l’analyse des propriétés biologiques et chimiques a révélé la présence d’une molécule aux propriétés anti-parasitaire, mais aussi anti-tumorale, dans l’écorce sélectionnée par Kilimi.

18h30. La nuit tombe, les chimpanzés construisent leur nid. Les hommes retournent à la station. Il reste encore à analyser les fèces et les urines ramassées au cours de la journée, à faire sécher les échantillons de plantes récoltées pour les envoyer plus tard en France. Et recommencer le tout le lendemain, dans l’attente d’un nouveau moment magique.

Depuis huit ans qu'elle les observe, Sabrina Krief a ainsi pu sélectionner 46 parties de plantes consommées par les chimpanzés, dont la moitié se sont révélées avoir des propriétés thérapeutiques. De plus, en comparant l’alimentation des chimpanzés de Kibale avec ceux d’une autre communauté d’Ouganda, elle a remarqué qu’il existait des différences dans les comportements d’automédication, alors que les mêmes végétaux sont à disposition. Tout comme l’utilisation des outils, "la culture « médicale » des chimpanzés serait ainsi locale".

02.Tester l'efficacité thérapeutique des plantes

Sabrina Krief dans son laboratoireSabrina Krief analyse les fèces et urines des singes récoltés dans la journée, lors de ses observations sur le terrain.
© Jean-Michel Krief
L’analyse des propriétés phytochimiques des plantes, des données comportementales et sanitaires, représente les trois-quarts du temps de recherche de Sabrina Krief. Ces analyses, elle les réalise avec ses collègues de l’Institut de chimie des substances naturelles (ICSN) de Gif-sur-Yvette, du Muséum national d'Histoire naturelle de Paris, et de l’École nationale vétérinaire d’Alfort, où Sabrina Krief a fait ses études.


À l’ICSN, le plus grand établissement public de recherche en chimie de France, elles se déroulent selon un immuable processus.


Première étape : tester les propriétés thérapeutiques des plantes consommées par les chimpanzés. L’extrait de plante issu du broyage des échantillons ramené d’Ouganda est soumis à des tests biologiques in vitro, face à un cortège de maladies : des champignons, des bactéries, des virus, des parasites, des cellules cancéreuses… Le groupe pharmaceutique Servier collabore également à ces recherches.

Deuxième étape : si une propriété thérapeutique est détectée, commence alors un long processus pour trouver LA molécule active parmi la dizaine, centaine ou les centaines présentes dans l’extrait. L’extrait est séparé par chromatographie en différentes fractions, qui sont à leur tour testées biologiquement afin de suivre l’action mise en évidence. La fraction active est à son tour séparée et les sous fractions testées… et ainsi de suite jusqu’à isoler le principe actif. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin !

Troisième étape : déterminer la structure de la molécule active par différentes techniques d'investigation, comme la résonance magnétique nucléaire ou la spectrométrie de masse par exemple. Cette dernière étape permet d’accéder à la "carte d’identité" de la molécule active, c’est-à-dire à sa formule chimique et à sa structure. C’est aussi le moment de lui donner un nom.

Sabrina Krief a ainsi isolé deux nouveaux limonoïdes (composés principalement contenus dans les pépins des agrumes) aux fortes propriétés antipaludiques, des feuilles de l’arbre Trichilia rubescens. Mais, rassurez-vous, la forêt ne sera pas coupée pour soigner le paludisme ! La plante fournit simplement le modèle du futur médicament.

Trouverons-nous demain en pharmacie des médicaments issus de la pharmacopée des chimpanzés ? Il faudra attendre un peu car "entre la collecte en forêt et la mise sur le marché d’un médicament, s’écoule entre 10 et 15 ans", explique Sabrina Krief. De plus, toutes les molécules actives n’ont pas le profil de l’emploi pour finir en médicament. "La structure de la molécule doit être simple, pour être reproduite et synthétiser de manière industrielle". Les molécules aux propriétés anti-tumorales issues de l’écorce d’Albizia grandibracteata sont par exemple trop complexes.

Mais, au cas où, un accord avec le gouvernement ougandais a été signé au début de cette année afin d’assurer le partage équitable des retombées scientifiques et économiques de ces recherches. Car l’objectif n’est pas de dévaliser les pays du Sud de la richesse de leur patrimoine végétal, mais au contraire de valoriser la richesse de leur flore et de souligner l’intérêt de protéger et de sauvegarder les grands singes et leur habitat.

03.Pharmacopée des singes, pharmacopée des hommes

Un singe mangeant des feuilles de TrichiliaCe singe mange des feuilles de l'arbre Trichilia rubescens. Celles-ci ont de fortes propriétés antipaludéennes, comme l'a découvert Sabrina Krief lors de ses recherches.
© Jean-Michel Krief
Et si c’était les animaux qui avaient appris aux hommes à se soigner ? Alors qu’il y a encore quelques années cette question aurait fait sourire, elle est aujourd’hui étudiée très sérieusement. Notamment au sein du laboratoire d’éco-anthropologie et ethnobiologie du Muséum national d’Histoire naturelle où travaillent Sabrina Krief et Florence Brunois.

Spécialiste de la perception culturelle de la biodiversité par les peuples traditionnels, Florence Brunois a mené en juin 2006 des enquêtes ethnologiques dans quatre villages de l'ethnie des Batooro qui entourent le parc naturel de Kibale. Ces populations, aux traditions animistes, accordent une place importante aux animaux dans leur cosmologie et notamment au "chimpanzé qui est l’animal le plus respecté pour son intelligence".

La réalisation de l’inventaire des plantes utilisées en médecine traditionnelle n’a pas été facile. L’idéal, explique Florence Brunois, "c’est d’interroger les médecins in situ, en train d’herboriser, afin de comprendre leur perception de la nature. C’est d’observer un homme face à un arbre, dans une ambiance. Et ça, c’était impossible, car la forêt protégée est interdite aux populations locales, même à leurs médecins !".

Pour éviter le braconnage et la déforestation, la forêt est en effet désormais réservée aux chimpanzés, aux scientifiques et aux touristes ! Privant les médecins de l'accès à leurs principaux remèdes.

Assistée d’un traducteur, Florence Brunois a donc du se contenter d'entretiens, et finalement dresser une liste de 72 plantes utilisées par les médecins locaux, dont 76% sont aussi consommées par les chimpanzés ! Ces médecins, eux, interrogés sur la culture "médical" des chimpanzés, connaissaient 75% des plantes consommées par nos cousins. Plus troublant encore, l’usage de certaines plantes en médecine traditionnelle est fondé sur l’observation des chimpanzés : "il y a des plantes, notamment des racines, qu’ils utilisent parce qu’ils ont vu le chimpanzé l’utiliser".

Alors qui copie qui ? L’homme ou l’animal ? Pour les Batooro, la question ne se pose même pas. Les deux mon capitaine ! Comme il est tout à fait évident que les chimpanzés mangent des plantes aux vertus médicinales pour se soigner. "D’ailleurs, il y en a certaines plantes qui sont tellement toxiques, qu’ils ne les consomment pas". Au vu de la charge parasitaire des hommes, plus élevée que celle des chimpanzés, il semblerait que l’homme ait encore des choses à apprendre de son cousin.

Ces recherches amènent une foule de questions. Quand la médecine a-t-elle émergé ? Les ancêtres des hommes et des chimpanzés partageaient-ils la même "culture" médicale ? En attendant d’y répondre, Florence Brunois et Sabrina Krief participent à la création dans un village, à côté du dispensaire et de sa médecine occidentale, d’un jardin d’ethno- et de zoo-botanique, afin que le savoir ancestral des Batooro ne disparaisse pas.

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