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On l'appelait "le village le plus pollué de France"

Pendant près de deux ans, des dizaines de scientifiques se sont réunis au chevet de Champlan, petite bourgade essonnienne. Première expérience scientifique de ce genre, cette ronde scientifique a permis de quantifier les maux dont souffrait le village.

  Il suffit de se promener dans Champlan, qui fut un prestigieux lieu de villégiature au XIXe siècle, pour réaliser que tout n’est pas rose dans cette bourgade pourtant charmante. Au-dessus des têtes gronde l’incessante noria des avions desservant l’aéroport d’Orly. Le village se situe en effet à deux kilomètres des pistes, dans l’axe du couloir aérien. À cela s’ajoute le ronflement lancinant des voitures sur les autoroutes A10, A6 et sur la nationale 20 qui enserrent la localité. Sans oublier la présence d’une usine d’incinération d’ordures ménagères et d’une ligne à haute tension passant quelques mètres au-dessus de certaines demeures.

Le village de 2 500 âmes subit ainsi plusieurs nuisances et pollutions, d’origine et de nature diverses : une "multi-exposition", comme l’appellent les scientifiques. Ce qui a motivé la création d’une association locale, le Comité de défense de l’environnement de Champlan, dès 1973. "Nous sommes la zone la plus polluée de l'agglomération parisienne, la poubelle de l'Île-de-France," s'insurgeait en 2005 son président, Christian Leclerc, qui estimait dans une lettre adressée au conseil municipal que "les niveaux de pollutions enregistrés sur notre secteur pourraient bien finir par créer une catastrophe sanitaire sans précédent."

Pour répondre à l’inquiétude des Champlanais, une étude scientifique a été réalisée, associant quatre agences chargées des questions d’environnement ou de santé, sous la direction de l’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME). De janvier 2005 à septembre 2007, la bourgade, qualifiée de "village le plus pollué de France" par le journal Le Parisien, a été passée au crible des scientifiques (partie 1). Objectifs de leurs travaux : quantifier et analyser les nuisances subies par les habitants (partie 2). Avec, en filigrane, la question récurrente de "l’effet-cocktail" : les pollutions ont-elles plus d’impact sur la santé des personnes lorsqu’elles se superposent sur un même territoire que prises séparément (partie 3) ?

01.La première étude multicritère française

Champlan - Femme - Enregistreur qualité de l'airAirparif a équipé les Champlanais volontaires d'un appareil de mesure de la pollution de l'air.
© Airparif
  En 2004, le Comité de défense de l’environnement de Champlan fait signer une pétition par le tiers des habitants du village. Et réussit à avoir l’oreille de la députée de l’Essonne, à l’époque, Nathalie Kosciusko-Morizet. Celle qui allait plus tard devenir secrétaire d’État à l’Écologie sollicite l’ADEME qui accepte, en 2005, de prendre le dossier en charge. "Champlan, par sa situation particulière, est un 'laboratoire'" explique le directeur scientifique de cet organisme, François Moisan. Si d’autres zones dans l’Hexagone subissent des pollutions multiples, Champlan paraît particulièrement touchée. Et donc particulièrement intéressante pour le chercheur.

Mais pour traiter ce type de problématique, il faut réaliser plusieurs "premières". Pour la première fois donc, quatre agences chargées des questions d’environnement ou de santé associent leurs compétences pour réaliser le bilan d’un territoire. L’ADEME coopère ainsi avec l’Institut de veille sanitaire (InVS), l’Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail (Afsset) et Airparif (réseau de surveillance de la qualité de l'air en Île-de-France). L’étude multicritères, qui a coûté 200 à 300 000 euros, a ainsi comporté plusieurs volets. Ont été mesurées aussi bien la qualité de l’air, l’intensité du champ magnétique basse fréquence que les nuisances sonores. Une étude sociologique a également été menée, ainsi que de réguliers échanges avec le public afin de lui exposer la démarche et les résultats scientifiques.

Au final, cette "étude est un modèle dans sa démarche," considère François Moisan. Un regret tout de même : il n’a pas été possible de mener une étude épidémiologique, contrairement au souhait des habitants. Ceux-ci auraient en effet voulu que l’état de santé des Champlanais soit évalué afin de vérifier si la carte des zones les plus exposées à de multiples pollutions ne coïncidait pas avec celle de certains troubles. Cela aurait permis de vérifier si les multi-expositions étaient de nature à entraîner des pathologies comme le cancer, par exemple.

Mais à Champlan, l’étude épidémiologique se heurtait à plus d’un obstacle. En premier lieu, l’absence d’un syndrome pathologique commun à tous les habitants. Ainsi, la plainte du Comité de défense de l’environnement portait sur la multi-exposition et non sur une pathologie définie. Par ailleurs, les rencontres et conférences publiques entre scientifiques et habitants n’ont pas mis en évidence de problème sanitaire majeur. Impossible dans ce cas d’envisager une étude d’investigation précise. Comment aurait-il fallu s’y prendre avec si peu d’informations convergentes : quelles affections surveiller ? Quelles analyses entreprendre ? Bilans sanguins ? Biopsies du cerveau ? Examens dermatologiques ? Tout serait plus simple si un "signal sanitaire fort" - que personne ne souhaite, cela va de soi - se faisait entendre comme à Minamata, au Japon. Dans les années cinquante, la population locale a commencé à présenter de graves troubles neurologiques (perte de la vision, etc.). La cause, de nature environnementale, a fini par être trouvée : les habitants avaient consommé des poissons contaminés par le mercure que déversait illégalement une entreprise toute proche.


02.Des résultats jugés "désangoissants"

   Fin 2008, une restitution solennelle des résultats était organisée au ministère de l’Écologie. Qu’ont trouvé les dizaines de scientifiques qui ont étudié la situation particulière de Champlan pendant près de deux ans ? D’abord que le bruit représente la principale nuisance au regard des normes. Et "principalement celui des avions à l’atterrissage et au décollage. L’ensemble de la population de Champlan subit des niveaux sonores compris entre 55 et 70 décibels à cause du trafic aérien, ce qui est supérieur à la limite de 55 décibels fixée par le Code de l’environnement," souligne Emmanuel Thibier, chargé de mission nuisances sonores à l’ADEME. Diagramme - Densités des émissions d’oxydes d’azote – Ile-de-FranceDensités des émissions d’oxydes d’azote (en t/km2) pour différentes entités géographiques de l’Île-de-France (Champlan en violet).
© Airparif

Côté pollution atmosphérique, ce sont les automobiles qui influencent la qualité de l’air à Champlan : deux fois plus que les avions, et beaucoup plus que l’usine d’incinération. Laquelle, sans être excellente, n’apparaît pas non plus catastrophique. Une grande partie de Champlan, dont le centre-ville, respecte l’objectif de qualité de 40 microgrammes de polluants par mètre cube fixé par le Code de l’environnement pour la protection de la santé humaine. En revanche, certaines maisons le long des axes routiers sont soumises à une pollution atmosphérique excessive. En résumé, "la situation est moins bonne que celle qu’on pourrait attendre d’une zone semi-rurale comme Champlan, mais meilleure que celle de Paris," où vivent plus de deux millions de personnes, remarque Hubert Isnard, coordinateur scientifique de la cellule interrégionale d’épidémiologie d’Île-de-France (CIRE), au sein de l’InVS.


Reste la question des champs magnétiques basse fréquence, générés notamment par la présence d’une ligne à très haute tension. Il apparaît que les personnes les plus concernées par cette question, parce qu’elles habitent ou travaillent sous la ligne à très haute tension, sont exposées à une moyenne de 0,5 à 3 microteslas - le microtesla étant une unité de mesure du champ magnétique. Ces niveaux sont compatibles avec les valeurs limites fixées par l'Union européenne, qui s’établissent à 100 microteslas. Cela dit, les scientifiques reconnaissent eux-mêmes mal connaître l’effet des champs magnétiques sur la santé. Et la controverse sur les effets demeure prégnante.
Village de Champan – Pollution par NO2 et PM10Contribution de l’usine d’incinération et de la chaufferie de Massy sur les concentrations journalières en dioxyde d’azote (gauche) et en particules PM10 (droite) le 19 décembre 2006.
© Airparif

Peut-on qualifier de "rassurants" les résultats de l’étude dans son ensemble ? "Je dirais désangoissants, répond François Moisan. Champlan n’est pas le village le plus pollué de France. Du point de vue de la qualité de l’air, mieux vaut vivre là qu’à Paris, par exemple." "Au vu des résultats, la situation n’est pas dramatique," confirme Hubert Isnard.

03.Pas d’effet-cocktail visible pour le moment

  Alors, que penser de la mobilisation des Champlanais ? Les habitants de ce village ont-ils eu raison de s’inquiéter pour leur santé, ou ont-ils cédé à l’irrationnel ?


À ce sujet, l’étude sociologique a apSonde de mesure des ondes électromagnétiquesAfin de quantifier les nuisances, tel le bruit ou les ondes électromagnétiques, des appareils sont disposés sur le site à étudier.
© ANFR
porté quelques résultats étonnants. Elle montre combien l’anxiété des Champlanais est influencée par l’histoire individuelle de chacun : "Les craintes sanitaires exprimées sont plus fortes chez les individus angoissés par des situations (…) risquant de contredire le bien-fondé de leur choix de vivre à Champlan ou encore lorsqu'ils sont confrontés à des ruptures de parcours [divorce, chômage, accident, NDLR] ou immobilisés dans ce village contre leur volonté," écrivent les deux sociologues responsables de ce volet de l’étude.

Ainsi, tous les habitants ne réagissent pas de la même manière devant les transformations de leur environnement. Mais la plupart partagent le sentiment que leur environnement s’est progressivement dégradé et qu’ils ne maîtrisent plus l’évolution de leur qualité de vie. Sentiments qui ont pu, à eux-seuls, faire naître le mouvement de "ras-le-bol" des Champlanais.

"Cela ne veut pas dire que les pollutions subies par Champlan n’ont pas de conséquence sur la santé des habitants," s’empresse de préciser Hubert Isnard. On ne peut pas exclure que des pathologies apparaissent dans quelques décennies ou même quelques années dans les zones soumises aux multi-expositions, à Champlan, en France et dans d’autres pays du globe. Mais, pour l’heure, aucun indice d’un éventuel "effet-cocktail" n’a été remarqué. "Nous n’avons pas trouvé de “signal sanitaire fort”,"rappelle Hubert Isnard, coordinateur scientifique de la cellule interrégionale d’épidémiologie d’Île-de-France (CIRE), au sein de l’InVS. Dans ce contexte, l’étude d’investigation était impossible.

Quant à l’étude extensive, multi-critères, elle se heurtait à un autre obstacle : la faiblesse de l’échantillon. Les statisticiens estiment que pour détecter si les Champlanais sont 5 % plus nombreux qu’une population-témoin à souffrir d’une pathologie comme l’asthme ou le cancer, par exemple, il faudrait étudier la santé de deux groupes de 3 000 personnes pouvant et acceptant de participer à l’étude, chacun pendant de nombreuses années. Le premier serait composé d’habitants de Champlan, le second d’une localité comparable mais ne connaissant pas de problème de multi-expositions. Or, le village essonnien ne compte que 2 500 habitants… de tous âges !

"Ce sont des questions sur lesquelles, dans le monde entier, mais aussi en France, les scientifiques commencent tout juste à se pencher," informe François Moisan. En attendant que les scientifiques en sachent plus sur ces questions complexes, les esprits semblent s’être calmés à Champlan.

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