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Vous prendrez bien un petit renfort mental ?

Vous rêveriez de rester éveillé deux jours pour boucler un dossier ? Un accident de voiture vous a traumatisé ? Prenez donc une pilule ! La pharmacologie fait des miracles et propose des substances capables d’améliorer ses performances mentales. Quelles sont-elles ? Outre les risques d'effets secondaires, peut-on plonger sans sourciller dans une société de "tous dopés" ?

Compétition d'échecLes joueurs d'échecs sont désormais également soumis à des contrôles anti-dopage. Ici, lors des derniers Asian Games en 2006 .
© DAGOC 2006

À mêmes ambitions, mêmes contraintes. En décembre 2006, alors que les jeux d'échecs faisaient aux "Asian Games" de Qatar leur apparition sur une scène sportive internationale, les compétiteurs durent se soumettre aux mêmes contrôles antidopage inopinés que leurs collègues des autres disciplines (natation, course à pied, etc.). Aucun cas de dopage ne fut mis à jour. Pour la fédération internationale des échecs, il s’agissait surtout de montrer patte blanche pour accéder aux sacro-saints jeux Olympiques. Mais tout de même, l’événement montre que l’idée de "booster" ses neurones grâce à des substances n’est plus considérée comme totalement incongrue.

La pharmacologie n’offre pas encore de pilule permettant de "devenir Kasparov en dix comprimés". Mais aujourd’hui en entrant dans une pharmacie, on peut se risquer à "effacer" un souvenir douloureux, "soigner" sa timidité, faciliter sa concentration… Déjà pas mal, non ? Les effets des substances concernées sont sans rapport avec ceux de la caféine ou la nicotine, autres "nootropes", c’est-à-dire molécules agissant sur l’esprit. Ni d’ailleurs avec ceux des drogues, dont elles se distinguent a priori par de moindres effets secondaires. Résultat, si à l’origine ces renforts mentaux ont été développés dans un cadre thérapeutique, ils envahissent peu à peu notre vie quotidienne pour nous aider à passer un examen, à surmonter une épreuve affective…

Même si certains les qualifient de dopage mental, il y a fort à parier que bon nombre de ces psychostimulants trouveront bientôt leur place à côté de l’aspirine dans notre armoire à pharmacie. Car la frontière entre le naturel et le pathologique est mouvante. Un trait de caractère peut être considéré demain comme une pathologie, et faire l’objet d’un traitement. Ce glissement s’opère sous l'impulsion des consommateurs, mais aussi des entreprises pharmaceutiques, avides de nouveaux marchés. Quelles sont ces nouvelles substances capables de booster le cerveau ? Quelles stratégies les laboratoires pharmaceutiques mettent en œuvre pour que nous achetions ces "médicaments" ? Glisse-t-on lentement vers le dopage mental ?

01.Psychostimulants : une véritable panoplie

Trac devant la scèneDes médicaments à l'origine destinés aux personnes cardiaques sont utilisés par des musiciens ou des acteurs avant de monter sur scène pour surmonter leur trac.
© SXC
L’exemple est rapporté par le neurobiologiste Hervé Chneiweiss*. Aux États-Unis, une jeune fille avait été assassinée par son compagnon. Que proposa-t-on à ses parents pour surmonter leur douleur - et qu’ils refusèrent ? Un accompagnement psychologique ? Un congé le temps d’accuser le choc ? Non, un traitement médical, qui consistait en l’administration de bêtabloquants, une classe de molécules développées à l’origine contre les troubles du rythme cardiaque. En 2002, une équipe de chercheurs menée par Roger Pitman, psychiatre à l’hôpital général du Massachusetts aux États-Unis, a en effet démontré que l’un des bêtabloquants (le Propranolol) a un impact sur la mémoire. L’expérience a été menée avec des personnes traumatisées à la suite d’un accident. Aux urgences, on leur proposait immédiatement des bêtabloquants. Les résultats préliminaires indiquèrent que les sujets aidés médicalement souffraient moins de stress post-traumatique que les autres. Le souvenir de l’accident était bien là, mais moins prégnant. Cette étude était le premier exemple de contrôle du souvenir humain d'un traumatisme.

Comment expliquer l’effet des bêtabloquants ? Ils bloquent les récepteurs d’adrénaline, cette "hormone du stress". Devenu insensible à la décharge d’adrénaline que le traumatisme libère dans le sang, le système nerveux "décrit" l’accident au cerveau comme un simple événement et non comme une émotion (la fréquence cardiaque étant régulée par le taux d’adrénaline dans le sang, le cœur se met à battre moins vite, ce qui explique l’utilisation première des bêtabloquants).

Boucliers anti-adrénaline, les bêtabloquants servent donc à combattre tout type de stress, du plus grave psychologiquement (perte d'un proche par exemple) au stress handicapant d'un seul point de vue professionnel. De nombreux musiciens, acteurs ou conférenciers, les utilisent ainsi pour surmonter le trac. En prenant une pilule d’Avlocardyl (un médicament destiné à l’origine aux cardiaques) quelques heures avant leur prestation, l'accélération du cœur, la transpiration ou la sécheresse de la bouche disparaissent. Plus simplement, ce médicament est couramment prescrit pour aider les grands timides à affronter leur phobie.

D’autres psychostimulants (on parle aussi de "nootropes") à but thérapeutique ont été détournés de leur fonction première pour booster les performances mentales des bien-portants. Ainsi en est-il de la super caféine, le modafinil (commercialisé sous les noms Provigil, Modiodal et Alertec). Conçu pour traiter la narcolepsie, un trouble neurologique grave caractérisé par un désordre général du sommeil, ce médicament supprime la sensation de fatigue. Il a été notamment employé par des militaires français durant la première guerre du Golfe pour rester éveillés plusieurs jours d’affilée. Aujourd’hui, il est devenu le stimulant d’étudiants préparant des concours, des navigateurs solitaires et des cadres en retard d’un dossier. Son action se concentrerait sur l’hypothalamus antérieur, une région du cerveau intervenant dans la régulation du sommeil. Il bloquerait les signaux envoyés aux neurones qui commandent l’endormissement.

Toutes sortes d’autres substances font office de béquille mentale pour les bien-portants. La mélatonine, principale hormone régulatrice des cycles biologiques, aiderait à lutter contre le décalage horaire et de recaler une horloge du sommeil perturbée. Bien qu’interdite en France car on ne connaît pas ses effets secondaires, elle est autorisée aux États-Unis et facilement disponible sur Internet. Les ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine) jouent, eux, sur l’humeur. Ils sont censés améliorer l’estime de soi et le comportement social ; l’individu a moins peur des autres et en conséquence leur montre moins d’hostilité. Ils appartiennent à la catégorie des antidépresseurs et sont en théorie prescrits dans des cas d'angoisse sociale généralisée. En pratique, leur utilisation n’est pas aussi restreinte. On a d’ailleurs reproché à certains médecins de les prescrire plutôt que de conseiller à leurs patients une meilleure hygiène de vie ou la consultation d'un psychiatre.


*Hervé Chneiweiss, Neurosciences et neuroéthique, Alvik Éditions

02.Toujours plus de produits dopants

MédicamentsLes sociétés occidentales sont les plus grandes consommatrices de psychotropes.
© SXC
À tort ou à raison, les substances capables de booster le cerveau sont promises à un grand avenir. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner d’abord les besoins. Par exemple, un Français sur vingt souffre de somnolence handicapante durant la journée (1). Une population pour l’instant majoritairement à l’écart de la médecine (seulement une personne sur cinq déclarant un trouble du sommeil est traitée) mais qui ne serait sans doute pas hostile à un petit coup de fouet pharmacologique, sous réserve de l’absence d’effets secondaires. La mémoire ? 80 % des plus de 30 ans estiment avoir des problèmes de mémoire. Quant à la timidité, elle handicaperait 5 à 10 % de la population !

Les sociétés occidentales sont déjà de grosses consommatrices de psychotropes. Le Prozac, surnommé la "pilule du bonheur", est au troisième rang mondial des ventes de médicament. En France, 11 % des hommes et 20 % des femmes consomment des anxiolytiques et des hypnotiques. Aux États-Unis, deux millions d’enfants sont traités à la Ritaline pour le "syndrome des enfants agités" (le THADA ou trouble de l’hyperactivité avec déficit de l’attention). Alors quelques pilules de plus ou de moins… D’autant plus que, par un glissement sémantique, Monsieur Tout le Monde ne trouvera plus demain aberrant de se tourner vers la médecine pour surmonter quelque chose d’aussi bénin que le trac.

La définition de ce qui relève du pathologique et du normal varie en effet au cours du temps. Jusqu’au XXe siècle, l’état dépressif était un trait de caractère, nommé "mélancolie". Plus récemment, les pertes de mémoire de sujets âgés sont devenus un syndrome, appelé "déficit cognitif modéré". Des sujets atteints de ce syndrome, considérés comme "normaux" quelques années avant, se sont vus prescrire du Donezepil, un médicament destiné aux formes débutantes de la maladie d’Alzheimer. Parmi eux, combien étaient effectivement atteints de cette maladie ? Nul ne le sait…

Les firmes pharmaceutiques s'emploient ainsi avec ardeur à rendre "pathologique" le "normal". À nouveaux syndromes, nouveaux marchés. Leur intérêt est donc d'élargir les symptômes des maladies connues, voire d'en inventer carrément de nouvelles. Un publicitaire américain, Vince Parry, dévoilait en 2003 dans un article intitulé L’art de cataloguer un état de santé les séances de brainstorming que les firmes pharmaceutiques organisent pour "favoriser la création" de troubles médicaux. La dysfonction érectile (incapacité persistante d'obtenir une érection), le trouble du déficit de l’attention chez les adultes (caractérisé notamment par un manque de concentration et une dispersion) ou encore le syndrome dysphorique prémenstruel (version sévère du syndrome prémenstruel, lui-même regroupant des troubles psychologiques associés aux menstruations) sont notamment issus de ces réunions. Des syndromes contestés dans la communauté scientifique, en particulier les deux derniers. "Ceci nous ramène au débat de l’action des hormones sexuelles sur le cerveau, remarque Catherine Vidal, neurobiologiste à l’Institut Pasteur. Dans ce domaine, les idées reçues sont tenaces : nervosité, dépression, agressivité, dépendraient de nos sécrétions hormonales. L'argument est idéal pour se sentir moins responsables de nos sautes d'humeur... La réalité scientifique est bien plus complexe. Il convient de distinguer deux types de situations dans l'action des hormones sur la psychologie et le comportement. Des effets significatifs peuvent être observés dans des situations de "bouleversement" physiologiques, telles la grossesse, la ménopause. C'est également le cas dans des pathologies impliquant des traitements hormonaux à hautes doses en raison de stérilité ou de cancer. Par contre, dans des conditions physiologiques normales, aucune étude scientifique n'a montré de relation directe de cause à effet entre les taux d'hormones et les variations de nos "états d'âme".


Quand les entreprises parviennent à mettre au point des médicaments pour ces nouvelles "maladies", il est en outre difficile d’échapper à leur artillerie promotionnelle. En France, pour les médicaments prescrits sur ordonnance, seule la publicité à destination des médecins est autorisée. Et les firmes pharmaceutiques ont déclaré en 2001 avoir consacré 11 % de leur chiffre d'affaires France à l’"information" et à la publicité, soit environ 2,2 milliards d'euros ! Une équipe de l'IRDES (Institut de recherche et documentation en économie de la santé) a montré que les prescriptions des médecins portant sur des médicaments dits "innovants" étaient en forte corrélation avec l’investissement publicitaire correspondant. Quand la pilule anti-pertes de mémoire sera mise sur le marché, nul doute que ce rouleau compresseur publicitaire se mettra en branle pour nous convaincre que nous sommes tous de grands amnésiques.


* Chiffres Fondation de l'avenir pour la recherche médicale appliquée, cités dans Le Point N°1231 - Page 80

03.Avec ces renforts mentaux, serons-nous plus heureux ?

Dialogue famille et médecinEn plus d'un traitement médical, un dialogue renforcé entre le corps médical et les familles en deuil permet de mieux gérer le stress post-traumatique.
© Comstock select/Corbis
Nous sommes donc à l’aube d’une nouvelle ère. Pour le meilleur ou pour le pire ? Comme pour tout médicament, les effets des renforts mentaux ne sont pas prévisibles à long terme. Certaines études mettent en évidence des effets secondaires importants : en 2006, l’organisme américain de certification des médicaments a compilé 372 études cliniques portant sur 11 antidépresseurs. Résultat, les antidépresseurs doublent les risques de désir et de comportements suicidaires chez les adolescents (aucun sujet de l’étude n’était passé à l’acte). La Ritaline, médicament utilisé pour soigner l’hyperactivité, a elle été accusée de causer des excès de violence… paradoxalement. Au point que l’armée américaine a décidé de ne plus incorporer de soldats ayant été traités avec cette substance.

En admettant que ces médicaments n'aient aucun effet secondaire, quel serait le problème de prendre une pilule contre un traumatisme, de même qu'on n'hésite pas à prendre de l'aspirine contre le mal de tête ? N'y a-t-il pas de place pour une telle médication de confort ? Est-il si indigne, quand on est fortement angoissé, de prendre des drogues qui aident à trouver le sommeil ?

Dans les services d'urgence notamment, les réanimateurs sont confrontés quasi quotidiennement au devoir d'annoncer à des familles la mort imminente d'un proche. Une équipe de réanimateurs français représentant 22 unités de soins intensifs, menée par le Pr Élie Azoulay (hôpital Saint-Louis, Paris) a publié début 2007 une étude mesurant l'impact d'une stra-tégie de communication ac-tive auprès de ces familles : dialogue renforcé, livret d'accompagnement apportant des informations sur les soins de fin de vie, l'autopsie, les rites funéraires, etc. L'objectif était de savoir si cette stratégie aide les familles à mieux faire le deuil. Trois mois après le décès, elles étaient interrogées sur les symp-tômes de stress post-traumatique, les signes de dépression et d'angoisse. Les 132 sujets concernés ont tous eu des signes moins marqués que ceux d'un groupe témoin. Seuls 25 membres des familles ont eu un risque de développer un stress post-traumatique alors qu'ils étaient 36 dans le groupe témoin. La gravité et la fréquence des symptômes ont été diminuées de plus de 30 % dans le groupe d'intervention. Le temps plus long de la conférence familiale, la participation de plus nombreux membres de la famille, le temps passé à laisser s'exprimer des sentiments de culpabilité, à mieux expliquer les soins de fin de vie ont certainement été pour beaucoup dans ce résultat.

Enfant hyperactifLa Ritaline, médicament donné aux enfants hyperactif, peut provoquer à long terme des effets secondaires importants comme des excès de violence.
© SXC
Les pilules auraient-elles fait mieux que la parole ? À quel prix paierons-nous l’aide que nous apporteront ces substances ? Le père qui s’était vu proposé un traitement médical pour "oublier" le meurtre de sa fille avait refusé, arguant qu’accepter serait commettre un nouveau crime envers sa fille. S’il avait accepté, le souvenir aurait été moins prégnant, mais il aurait développé de la culpabilité. "Si vous m’ôtez mes démons, vous me retirez mes anges également", disait Nietzsche. "Nous sommes dans une société où tous les problèmes sociaux tendent à être médicalisés, souligne Catherine Vidal. Ce qui ne laisse plus de place à l’individu, à toutes les richesses de la psychologie."

Chacun sans doute apportera sa propre réponse. À moins que la société ne nous en laisse ni le temps, ni le choix. Généralisée, la consommation d’améliorateurs de performance pourrait vite devenir une contrainte sociale, mettant sur la touche ceux qui n’y verraient que triche et dopage injustifié. Marcelo Otero, sociologue des psychotropes à l’université de Montréal, rappelle comment le social et le mental sont inextricablement liés : "Si je n’arrive pas à m’adapter aux contextes de vie où j’évolue, voire si je ne réussis pas comme je veux ou comme on me le demande, la possible existence d’un problème mental, psychologique ou psychosocial s’impose comme naturel." D’ailleurs, l’un des critères que retient l’association américaine de psychiatrie pour définir les troubles mentaux n’est-il pas la déviation statistique ? "Ce dernier critère renferme une promesse d’ajustement perpétuelle de l’univers des troubles mentaux", analyse Marcelo Otero. Nous n’avons pas fini de nous plaindre et… d’avaler des pilules.

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