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1001 plumes dans le 91

En région parisienne, l’urbanisation gagne du terrain chaque jour et la mégapole étend ses tentacules dans toutes les directions. Mais l’avancée du béton et du bitume n’est pas venue à bout de certains « oasis vertes », comme les marais de Misery. Ce site sert même de refuge à une myriade d’oiseaux. Reportage en compagnie de Jean-Marc Lustrat.

Le Balbuzard pêcheurLe Balbuzard pêcheur est un rapace pêcheur, nichant dans les Marais de la Basse Vallée de l’Essonne. Ses proies sont presque toujours des poissons, qu’il capture vivants, d’où son surnom d’« Aigle-pêcheur ». C’est l’un des oiseaux les plus répandus dans le monde, on le rencontre sur presque toutes les côtes, de même qu’en bordure des grands lacs, des fleuves et des rivières de tous les continents.
© Jean-Marc Lustrat/ ANVL

Le rendez-vous est fixé à l’aube au cœur de la ville nouvelle d’Évry, dans le département de l’Essonne. Au milieu d’une architecture qui laisse perplexe, sous les dalles aériennes de béton, on ressent vite le besoin de se mettre au vert. C’est pourtant bien le lieu que Jean-Marc Lustrat, du Conservatoire des Espaces Naturels de l’Essonne, a choisi pour partir sur le terrain. Difficile d’imaginer l’existence d’un petit paradis naturel à quelques kilomètres de là. Sur la carte, ce n’est qu’une timide tâche verte au milieu du gris. En réalité, « les marais de Misery et de Fontenay forment la plus grande zone humide protégée à moins de cinquante kilomètres de Paris » annonce notre guide. Ils occupent une superficie de 260 ha sur les 800 ha recensés Espaces naturels sensibles dans les Moyennes et Basses Vallées de l’Essonne et de la Juine. La faune et la flore y trouvent une remarquable mosaïque de milieux naturels : vastes étangs, prairies, tourbières ou encore vieilles forêts.

Un véritable éden, déjà reconnu par les naturalistes du XIXe siècle. En particulier pour les oiseaux, hôtes les plus prestigieux de ces marais. « Deux espèces protégées au niveau européen, le Balbuzard pêcheur (un grand rapace, ndlr) et le Blongios nain (un petit héron, ndlr) se reproduisent sur le marais de Misery » nous explique leur ange gardien. Depuis quatre ans, il se rend une fois par semaine sur le site en vue de réaliser un suivi ornithologique de la zone. Il répertorie ainsi, été comme hiver, toutes les espèces d’oiseaux rencontrées. Un inventaire méthodique qui donne ainsi une idée de l’évolution du peuplement d’oiseaux, « de précieux indicateurs sur la qualité écologique du site et donc un bon moyen de vérifier l’efficacité des mesures de gestion et des aménagements entrepris ». Aménagements ? Paradoxalement, la Nature n’a pas repris tous ses droits dans la réserve. La main de l’homme continue en effet d’apporter de légères retouches au paysage, au profit de la biodiversité. Parmi les acteurs de cette préservation, le département de l’Essonne : il est légalement compétent pour élaborer et mettre en œuvre une politique de protection, de gestion et d'ouverture au public des espaces naturels sensibles et, via le Conservatoire départemental, il a décidé de mener à bien cette mission.

01.Un marais façonné par les hommes

Nous arrivons. La basse vallée de l’Essonne apparaît à présent comme une large écharpe verte au milieu des cultures. Dans les brumes matinales de décembre, les étangs, ourlés de bouleaux, prennent des allures scandinaves. Dès les premiers pas, on est transi ; l’humidité affleure partout dans ce dédale de chenaux et de marécages. Pourtant, Jean-Marc Lustrat l’assure, la température est encore trop clémente pour la saison. Résultat : « Les canards nordiques ne sont pas encore arrivés en nombre sur les lieux. » Pour ce naturaliste assidu, il s’agit néanmoins d’être là de bonne heure, comme toutes les semaines. « Le plus tôt possible même ajoute-t-il, il faut être le premier bipède sur le site avant que les oiseaux n’aient pu être perturbés, par exemple par des coups de feu aux abords du site. » Ce qui est plutôt rare heureusement. Car l’intérêt de cette zone protégée est justement d’offrir aux oiseaux une vaste zone de quiétude, et de leur éviter ainsi des dérangements coûteux en dépenses énergétiques.
L’Etangs des GravellesLes berges de l’étang des Gravelles offrent une superbe vue sur de vastes roselières.
© Conservatoire ENS 91

Au bord du chemin principal, un premier arrêt s’impose à la faveur d’un observatoire, spécialement aménagé pour préserver la tranquillité des oiseaux. Sans un bruit, Jean-Marc Lustrat balaie l’étang de ses jumelles. Soudain, un oiseau brun, au vol lourdaud, traverse l’étroit champ de vision autorisé par l’une des ouvertures. « Un Butor étoilé ! C’est une espèce de héron très rare et maître dans l’art du camouflage. Chaque année, le marais accueille quelques individus en hiver » s’enthousiasme l’ornithologue chevronné. Le Butor n’est qu’une des 169 espèces d’oiseaux répertoriés depuis le début des suivis. Un chiffre qui augmente chaque année, notamment grâce à la renaturation du site, démarrée en 1998.

Nous comprenons en quoi consiste ce type d’intervention humaine en arrivant devLa Vache Highland d’EcosseLes vaches Highland se reconnaissent par leurs cornes très longues et élégantes (qui pointent vers le haut chez les vaches, et vers le bas pour les taureaux), ainsi que par leurs poils très longs. La couleur de la robe est généralement rousse ou brune. Elle a l'habitude des prairies pauvres et exposées à tous les climats. Ainsi, on la trouve dans les endroits très humides, où elle constitue souvent le seul moyen de valoriser des terres où aucune autre vache ne survivrait.
© DR
ant une prairie humide, sur laquelle broutent paisiblement de petites vaches rustiques aux longs poils bruns. « Nous avons volontairement introduit ces vaches Highland d’Ecosse explique Jean-Marc Lustrat. Parfaitement adaptées à l’humidité et capables de manger les plantes associées à cet habitat, elles empêchent la fermeture du milieu. » En effet, en l’absence de pâturage, la forêt avait colonisé les lieux, au détriment de la prairie, « un habitat très riche en plantes et en insectes, qui à leur tour attirent les oiseaux ». Chenaux et étangs du marais ont également profité des interventions humaines. Les vastes étangs de la vallée, creusés au Moyen-Âge, résultent de l’exploitation de la tourbe. Problème : les anciennes fosses d’extraction présentent des pentes abruptes, peu favorables à la végétation. « C’est pourquoi nous avons re-profilé les berges, afin d’adoucir leur inclinaison explique Jean-Marc Lustrat. Il nous reste à gérer la circulation de l’eau dans ce véritable labyrinthe hydraulique. » Le niveau d’eau, régulé notamment par une série de moulins sur la rivière Essonne, est en effet capital pour de nombreuses espèces animales.

02.Deux oiseaux sous haute surveillance

Le Blongios nainLe Blongios nain est un petit héron des zones humides, nichant dans les Marais de la Basse Vallée de l’Essonne. Il se nourrit essentiellement de petits poissons. Il est de plus en plus rare, aussi c'est une espèce protégée au niveau européen.
© Olivier Pénard
Pour le Blongios nain,
le niveau d’eau est une question de vie ou de mort. Ce minuscule héron, proche cousin du Butor, édifie son nid dans les roselières. « Quand celles-ci ne sont pas suffisamment inondées, certains prédateurs terrestres, comme le renard ou la fouine, peuvent détruire la nichée du Blongios » explique Jean-Marc Lustrat. Une perte dramatique pour un oiseau en voie de disparition en Europe, particulièrement menacé par la régression de son habitat. Avec leurs 2 à 3 couples de Blongios, les marais de Misery et Fontenay sont donc très importants pour la survie de l’espèce. Et notre expert espère bien voir ce chiffre augmenter : « Nous déboisons autour des étangs pour favoriser l’étalement de la roselière, et créer ainsi de nouveaux territoires favorables au Blongios ». Du haut d’une tour d’observation, nous découvrons un de ces habitats. Mais en hiver, nous n’avons aucune chance de surprendre l’oiseau rare. Ce migrateur n’est présent sous nos latitudes qu’entre avril et fin août, une période pendant laquelle le Conservatoire des Espaces Naturels de l’Essonne et l’association Natur’Essonne assurent un suivi continu des individus. Mais c’est une espèce plus prestigieuse encore, dont seulement 50 couples vivent en France, qui a élu domicile depuis peu à Misery.

Grand rapace se nourrissant exclusivement de poissons, le Balbuzard pêcheur s’est reproduit ici pour la première fois en 2005. Jusque dans les années 1980, ce rapace ne survivait plus que sur les côtes escarpées de Corse. En 1984, un premier couple s’est installé en forêt d’Orléans, et depuis le rapace recolonise peu à peu ses anciens territoires. Son retour à Misery était attendu depuis trois ans : « En 2002, on a observé pour la première fois un couple de ce rapace montrant des comportements reproducteurs » se souvient notre guide. Parades nuptiales et accouplements furent alors notés avant qu’un nid ne soit finalement construit en plein mois d’août, « une date bien trop tardive pour cet oiseau qui quitte la France en octobre ». 2003 voit revenir les oiseaux, mais les tentatives se soldent à nouveau par un échec. Le problème venait surtout du choix d’un arbre fragile pour héberger l’aire du rapace. « Le responsable du plan national de restauration de l’espèce, Rolf Wahl, nous alors conseillé d’ériger des aires artificielles. » Deux plateformes en bois recouvertes de rameaux sont alors venues coiffer les cimes de deux pins en 2004. Du solide cette fois. Un an plus tard, le couple de balbuzard a choisi l’un des deux nids et trois jeunes ont pu s’envoler d’Île-de-France, pour la première fois depuis près d’un siècle. « Nous avons peu communiqué sur le sujet car l’espèce est très sensible aux dérangements en période de nidification », prévient Jean-Marc Lustrat.
Le Marais de Fontenay en EssonneLe Marais de Fontenay couvre 86 hectares au sein de la Basse Vallée de l'Essonne. Cet espace est certainement l'une des zones humides les mieux préservées du département.
© Conservatoire ENS 91

03.La protection de la biodiversité en Essonne

Balbuzard et Blongios justifient à eux seuls les différents statuts de protection des marais de la basse vallée de l’Essonne : Zone de protection spéciale au titre de la Directive européenne concernant la conservation des oiseaux sauvages, Arrêté préfectoral de protection de biotope ou encore Zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique… L’énumération est longue, mais tous sont nécessaires pour assurer la pérennité du site.

Une tour d’observation du Marais de MiseryPlusieurs tours d’observation ont été aménagés pour l’observation de la faune dans les Marais de la Basse Vallée de l’Essonne. Ces tours permettent le suivi ornithologique dans ces différents sites.
© Conservatoire ENS 91
Cette liste est complétée par un classement en Espace Naturel Sensible (ENS). Ce sont des zones naturelles à la fois remarquables et fragiles, qui bénéficient en conséquence d'une action de protection et de promotion menée par le Conservatoire départemental des ENS. Le texte de la loi du 18 juillet 1985 - modifiée par celle du 2 février 1995 - précise qu'"afin de préserver la qualité des sites, des paysages, des milieux naturels et d'assurer la sauvegarde des habitats naturels, le Département est compétent pour élaborer et mettre en œuvre une politique de protection, de gestion et d'ouverture au public des espaces naturels sensibles, boisés ou non."

Mais, à partir de ce cadre général, une grande latitude est laissée à chaque Conseil général pour qu'il adapte sa politique à ses milieux naturels propres. Ainsi, les départements n’ont aucune obligation : ni d’acquérir des ENS, ni d’y consacrer une quelconque somme d’argent. Mais, en Essonne, c’est le taux maximal de la taxe pour les ENS qui est prélevée, soit 2 % (sur les permis de construire). Ce qui représente près de six millions d’euros par an, pour l’acquisition et l’entretien d’ENS. Ainsi, le conservatoire essonnien de ces espaces naturels sensibles, créé en 1994 au sein des services départementaux, regroupe désormais une équipe pluridisciplinaire de 25 personnes. Les agents d'entretien assurent la gestion des milieux naturels pris en charge dans le cadre de cette politique ; les gardes animateurs oeuvrent avec des équipes enseignantes pour sensibiliser les jeunes à leur environnement ; enfin, les techniciens définissent avec les partenaires locaux, les programmes d'intervention en matière d'acquisition, d'aménagement, de gestion et de valorisation des sites. Les 169 espèces d’oiseaux et les 700 espèces de plantes des marais de Misery profitent pleinement de cette politique volontariste. Ils ne sont pas les seuls. Sur l’ensemble du département, ce sont 1200 hectares de milieux naturels (dont 600 de forêts et 400 de zones humides) qui sont classés en ENS. Au total, cela représente une trentaine de sites dans lesquels survivent des espèces animales et végétales rares.

L’escapade au pays des oiseaux touche à sa fin. Sur le chemin du retour, Jean-Marc Lustrat se livre à une petite démonstration. Dérogeant à la règle “Restez sur le sentier”, le voilà en équilibre fragile sur un sol mouvant, spongieux. « Ce sont des radeaux de fougères flottants, typiques des zones tourbeuses, mais aussi très périlleux pour l’homme qui se risque à marcher dessus… » On comprend dès lors pourquoi les Marais de Misery ne se découvrent qu’en visite guidée. Près du parking, nous croisons d’ailleurs une ribambelle d’écoliers fraîchement débarqués. Les gardes-animateurs du Conservatoire des Espaces Naturels Sensibles œuvrent ainsi avec des équipes enseignantes pour sensibiliser les jeunes à l’environnement. Car les ENS n’ont pas seulement vocation à conserver des sites naturels, ils contribuent aussi à faire évoluer les mentalités. Cette mission est aussi réalisée via un important travail de partenariat avec le monde scientifique, les universités, de nombreuses associations, les fédérations de chasse et de pêche, bref avec tous les acteurs susceptibles de protéger et de valoriser les Espaces Naturels Sensibles.

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