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À la chasse aux chauves-souris

  • Posté le : Lundi 15 Août 2005
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  • par : E. Lecluyse
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  • Expert : P. Lustrat
  • Actualisé le : Lundi 15 Décembre 2008
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L'été, Philippe Lustrat capture des chauves-souris. C'est pour leur bien : ainsi, il contribue à leur protection. Ce spécialiste des chiroptères nous a invités à l'accompagner, au crépuscule…

Pipistrelle communeUne Pipistrelle commune photographiée par Philippe Lustrat.
© Philippe Lustrat / Philippe Lustrat

Depuis 1984, Philippe Lustrat observe les chauves-souris. Il est aujourd'hui l'un des rares spécialistes français de ce fascinant animal, capable d'économiser son énergie en entrant en léthargie, de dormir la tête en bas, de "voir" dans le noir grâce aux ultrasons et, surtout, de voler, ce qui est unique pour un mammifère. En effet, au cours de l'évolution la main de la chauve-souris s'est transformée en aile. Tous les doigts, excepté le pouce, se sont démesurément allongés, sous-tendus par une fine membrane de peau, le patagium.

Sur quelques 1 000 espèces recensées dans le monde, les 31 espèces françaises de chauves-souris - ou chiroptères, du grec kheir qui signifie "la main" - sont strictement insectivores. Chacune d'elles chasse des proies particulières, en raison de sa taille, de son vol et de la puissance de ses mâchoires. Ainsi, la barbastelle ne peut se nourrir que de petites proies tendres, alors que la noctule commune capture les gros coléoptères qui sortent de la cime des arbres.

Ces espèces, Philippe Lustrat les connaît bien, pour les avoir déjà attrapées dans ses filets, sinon entendues grâce à son détecteur d'ultrasons. Capturer des chauves-souris nécessite l'obtention, chaque année, d'une autorisation ministérielle, qu'il possède puisqu'il réalise des études pour l'Office national des forêts (ONF) et différentes collectivités territoriales. Ainsi, en fonction de ses observations, il préconise certains aménagements qui permettront de préserver les populations. En effet, comme les batraciens, les chauves-souris sont désormais des espèces menacées dans nos contrées. Chargé par le Conseil général de l'Essonne d'inventorier les chauves-souris du domaine de Bellejame, il nous a invités à l'accompagner lors de l'une des ses nombreuses sorties nocturnes de l'été.

01.20h30 : le piège est posé

A la recherche d'une chauve-sourisPhilippe Lustrat sonde un tronc.
© Philippe Lustrat / Philippe Lustrat
Nul besoin de dénicher une grotte pour observer des chauves-souris. C’est à l’entrée du domaine de Bellejame, situé sur les communes de Marcoussis et de Linas, que Philippe Lustrat nous a donné rendez-vous. À la place du château incendié en 1976, le Centre national de rugby, où s'entraîne le XV de France, occupe désormais vingt des quarante-trois hectares du domaine. Le Conseil général de l’Essonne possède le reste.

C’est là, dans la partie publique, fréquentée par les joggeurs et quelques promeneurs, que Philippe Lustrat a garé sa Range Rover, à une trentaine de mètres à peine du petit parking. Peu importe si l'endroit n'est pas vraiment calme, la chauve-souris n'est pas craintive. Au contraire, les hommes attirent les insectes, dont elle aime à se nourrir. "C'est le seul mammifère qu'on peut observer en groupe, sans avoir besoin de se cacher. C'est pratique," lâche-t-il.

Philippe Lustrat s'est placé juste à côté d’une ancienne glacière, un petit édifice voûté dont la plus grande partie est souterraine, qu'on trouve souvent à proximité des châteaux depuis le XVIe siècle. La glacière servait à conserver la glace naturelle des étangs et rivières. Ainsi, pendant l'été, les puissants du royaume pouvaient consommer glaces et sorbets. La petite construction de pierre, fermée par une grille, est aujourd'hui abandonnée. Mais - qui sait ? - des chiroptères la fréquentent peut-être.

Philippe Lustrat a donc décidé d'installer un filet à 4 m environ devant l'entrée pour attraper un spécimen. Entre deux piquets télescopiques solidement plantés, le filet est tendu jusqu'à près de 5 m de hauteur. "Il est très fin, pour A l'écoute des chauves-sourisPhilppe Lustrat, la nuit, à l'écoute des chauves-souris grâce à un appareil qui permet de reconnaître les espèces en fonction des ultrasons qu'elles émettent.
© Philippe Lustrat / Philippe Lustrat
éviterque les chauves-souris ne le détectent, explique-t-il. Mais, cela ne fonctionne pas toujours." Les chiroptères ont en effet développé un système sophistiqué d'écholocation, qui leur permet de "voir" la nuit. Grâce à une morphologie particulière du larynx et du pharynx, ils émettent des ultrasons qui, réfléchis sur un obstacle, leur reviennent à l'oreille. Ils peuvent ainsi s'orienter et calculer la trajectoire d'une proie. Cependant, en territoire connu, près d'une entrée qu'elles connaissent par exemple, les chauves-souris n'utilisent pas les ultrasons, s'en remettant à leur vue. Et certaines espèces, comme l'oreillard, n'en émettent jamais, préférant chasser les insectes à l'oreille, dans la gamme des sons audibles par l'homme. Il faut maintenant espérer que des chauves-souris viendront ce soir dans la glacière, ou que d'autres en sortiront.

Chargé par le Conseil général de l'Essonne de dresser l'inventaire des espèces qui fréquentent cette forêt et d'autres domaines des environs, Philippe Lustrat profite des nuits d'été pour observer ces animaux, à cette période où ils sont le plus actifs. Pas question de les déranger en fin d'année : les chauves-souris hivernent. Cette étude, qui a duré un an, a servi à optimiser l'aménagement de certaines zones. Car ces volatiles, les seuls mammifères volants, sont menacés par l'uniformisation des paysages (qui raréfie les gîtes), la modification de leur écosystème (provoquée en particulier par l'emploi d'insecticides et de pesticides) et les voitures (on considère que, sur une route départementale, une chauve-souris par kilomètre et par an est percutée par un véhicule). "Les comptages dans les grottes ont montré que les populations diminuent. Des études telles que celle que j’ai menée permettent de savoir où chasse chaque espèce et de préconiser des mesures de protection. Mais ce genre d'études reste trop rare," regrette Philippe Lustrat.


02.21h30 : une affaire de patience

Le Grand murinUn Grand murin photographié par Philippe Lustrat.
© Philippe Lustrat / Philippe Lustrat
La nuit va bientôt tomber, les chauves-souris partent à la chasse. En général, deux heures leur suffisent à trouver assez d'insectes pour se nourrir. Elles peuvent donc faire des pauses ou prospecter d'autres gîtes où elles s'abriteront pendant la journée. Du coffre de la voiture, Philippe Lustrat sort un appareil indispensable, qui va transformer en sons audibles les ultrasons, dont les fréquences supérieures à 20 kHz (kilohertz) sont imperceptibles par l'homme. Ainsi, lorsque qu'il entendra le cri caractéristique du mammifère, il lui suffira d'appuyer sur une touche pour faire apparaître un sonagramme, la représentation graphique du signal ultrasonore. L'ordinateur spécialisé, acheté 50 000 francs (7 600 euros environ) il y a quelques années, va ensuite calculer les fréquences de début et de fin, la durée et la fréquence de plus forte intensité du signal, en réalisant une opération mathématique appelée transformée de Fourier. Ces critères vont permettre d'identifier l'espèce. En pratique, la fréquence finale suffit à reconnaître la plupart des espèces courantes.

 "Tacatacatacatac…" Une chauve-souris passe à proximité ; on ne la voit pas, mais on l'entend grâce à l'appareil. La fréquence de début est mesurée à 57,7 kHz, celle de fin à 43 kHz : c'est une pipistrelle commune, l'espèce la plus courante, qui fréquente aussi les villes. Un poids plume (son corps est à peine plus grand que la première phalange d'un pouce) avec un museau sombre, des oreilles courtes et arrondies et un pelage dorsal marron. La pipistrelle chasse dans un petit périmètre : elle parcourt le même cercle pendant des heures. Les différentes espèces de noctules, plus grandes (jusque 46 cm), couvrent en revanche une zone beaucoup plus large, en volant au-dessus de la cime des arbres.

Murin aux oreilles échancréesUn Murin aux oreilles échancrées photographié par Philippe Lustrat.
© Philippe Lustrat / Philippe Lustrat
Philippe Lustrat sort une paire de gants, prêt à récupérer un éventuel spécimen. Il faut aller vite : l'animal aurait tôt fait de trouer le filet à coups de dents et de s'échapper. Une chauve-souris se défend quand on la capture. En lui faisant mordre le gant, on l'occupe, et il est ainsi plus facile de l'observer. Il s'agit alors de l'identifier plus précisément : mesure de "l'avant-bras" et des doigts, forme des dents (à la loupe), sexe…Par transparence, à travers le tragus (cette membrane des oreilles que seules les chauves-souris possèdent), il est également possible de déterminer s'il s'agit d'un jeune de l'année.


03.23h00 : la surveillance continue…

NoctulesDes Noctules photographiées par Philippe Lustrat.
© Philippe Lustrat / Philippe Lustrat
La nuit est tombée depuis bientôt une heure. Il faut se rendre à l'évidence : à part la pipistrelle qui s'aventure dans les environs, les chauves-souris se font rares ce soir. Philippe Lustrat, armé d'une lampe torche frontale, vérifie le contenudu filet. Tout n'est pas perdu : deux intéressants coléoptères de près de deux centimètres de longueur, des capricornes sans doute, se sont emmêlés dans les mailles. "C'est assez rare, mais j'ai fait mieux, confie le naturaliste. J'ai déjà attrapé une bécasse, et même des poissons avec un filet au ras de l'eau…" Les insectes dégagent une forte odeur d'herbe fraîche. Il faudra entailler le filet pour les démêler, puis les enfermer dans une bouteille afin de les étudier.

"Pour qu'il y ait des chauves-souris, trois conditions sont nécessaires : de l'eau, des insectes et des gîtes, résume Philippe Lustrat. Malgré mes espoirs, il n'y a pas beaucoup de chauves-souris ici. Je savais cependant qu'il y en aurait beaucoup moins que dans les marais, un peu plus loin. Là-bas, on entend une chauve-souris par minute. Il existe aussi des gîtes extraordinaires. À Paris, on a répertorié 1 500 chauves-souris dans un tunnel d'une ancienne voie ferrée de la Petite ceinture ! Malheureusement, le site est menacé, car la SNCF voudrait le récupérer.

C'est fini pour ce soir, pas la peine d'insister. Mais la "chasse" continue : une prochaine fois, Philippe Lustrat reviendra planter ses filets. Ou il marchera pendant quelques heures dans le domaine, à l'écoute des chauves-souris, en notant leur localisation à l'aide d'un récepteur GPS. Il a également mis en place des dispositifs inédits. À Étampes, à la lisière de la ville, il a installé durant une année un appareil photo à infrarouges qui enregistre le passage des chiroptères dans la nuit, ce qui lui permet de compter les spécimens, et parfois d'identifier les espèces. C'est une première en France. Il a commandé cet appareil aux États-Unis, où il est utilisé par les chasseurs, par exemple pour repérer le parcours des cerfs (les animaux passent souvent aux mêmes endroits aux mêmes heures de la journée). Il utilise aussi un autre appareil, importé d'Australie, qui enregistre pendant un an les cris des chiroptères. Il suffit de récupérer chaque mois la carte-mémoire pour exploiter les données.

Nouvelle recherche de chauves-sourisÀ l'aide d'une perche, Philippe Lustrat sonde un arbre.
© Philippe Lustrat / Philippe Lustrat

Disposant de suffisamment d'informations sur le domaine de Bellejame, Philippe Lustrat a rédigé un rapport aujourd’hui disponible au service Environnement du Conseil général de l’essonne. Il y a recensé les gîtes ainsi que les résultats de ses captures aux filets et de ses écoutes, comme il l'a déjà fait pour la forêt départementale des Grands Avaux et pour le domaine de Montauger et du Grand Montauger. Il a alors proposé des aménagements pour faciliter la vie des chiroptères, comme remplacer par exemple la grille quadrillée de la glacière par une grille avec des barreaux horizontaux, car les chauves-souris aiment entrer en vol dans les endroits qu'elles fréquentent. Il a suggéré aussi un certain nombre de modifications pour les ouvertures de toit des maisons, afin d'offrir un abri à ces animaux. Si le cœur vous en dit, vous pouvez trouver des conseils à ce sujet sur le site du muséum de Bourges. Car, à défaut de la chasser, tout le monde peut "adopter" une chauve-souris à la maison…

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