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Eglise de Lardy : restaurer et respecter

Des techniques issues de l'aéronautique sont aujourd'hui mises en œuvre par les architectes du patrimoine pour restaurer les églises essonniennes. Objectif : tirer parti de leur histoire pour mieux les respecter. Zoom sur l'église de Lardy qui a bénéficié de cette démarche en 2003.

Clocher de l'église de LardySelon les archives et les différentes études, le clocher date du XIIème siècle.
© Mairie de Lardy

Les constructions anciennes pâtissent des outrages du temps. Mais toute remise en état doit s'appuyer sur leur histoire pour comprendre ces outrages et mieux les réparer” affirme Stéphane Berhault, architecte du patrimoine chargé de la restauration de plusieurs églises de l'Essonne. Ce principe a présidé à celle de l'église St Pierre à Lardy, près d'Etampes, qui souffrait de la chute de fragments de plâtre. Premier travail de l'architecte : de précis relevés géométriques architecturaux. Les archives constituent un autre moyen de savoir quand, par qui et en combien de temps l'église a été construite et de connaître les éventuelles atteintes subies.
Mais cela ne suffit pas toujours et il faut alors étudier de près le bâtiment. Le relevé des dimensions permet par exemple de mettre en évidence plusieurs chantiers successifs. A Lardy, la base du clocher date du 12ème, le chœur du 13ème et des agrandissements ont été effectués jusqu'au 18ème. Une fois connue l'histoire du site, il s'agit de savoir de quoi il souffre pour apporter les remèdes appropriés. Le « bilan de santé » permet d'évaluer l'état de conservation de l'église et de relever ses pathologies. A Lardy, la façade occidentale se déversait (penchait). Mais il ne s'agissait ni d'un problème de fondations ni d'un manque d'entretien. “ L'analyse sanitaire a révélé qu'il n'y avait pas de gros dégâts", remarque Stéphane Berhault, "mais plutôt des désordres structurels auxquels personne n'avait jamais prêté attention. Par exemple, les fissures qui existaient déjà au 19ème, rebouchées en 1992 et réapparues dix ans après. Elles avaient été masquées, mais leur cause persistait.

Tester virtuellement les solutions
Pour comprendre la cause et y remédier, l'analyse structurelle que Stéphane Berhault est seul à pratiquer depuis 1995 est inégalable. Grâce à de puissants logiciels, elle prend en compte tous les paramètres déterminants pour l'équilibre du bâtiment afin de déceler l'origine du problème. Elle permet même d'étudier le comportement du bâtiment selon qu'on lui adjoint des éléments ou qu'on en supprime, de manière à tester virtuellement les solutions envisagées. Ces simulations évitent les interventions hasardeuses des dernières décennies et permettent de retenir la meilleure solution. “ A Lardy, c'est un défaut de solidité du contrefort qui provoquait les fissures. Nous avons choisi de mettre des barres métalliques à l'intérieur de la maçonnerie pour relier le contrefort à la façade et donc le renforcer. Une solution réversible pour que les travaux futurs n'obligent pas à endommager l'église ” explique Stéphane Berhault.
Ces études préliminaires, obligatoires pour les monuments inscrits, sont financées à 80% par le Conseil général de l'Essonne qui accorde aux sites les plus humbles le même traitement qu'aux plus prestigieux. Une décision sans laquelle la petite église de Lardy n'aurait pas bénéficié d'une telle étude.

01.Prendre le temps d'analyser

Reconstitution 3D de l'église de LardyUne vue d’ensemble de l’église reconstituée par les architectes.
© Stéphane Berhaul
L'église Saint-Pierre à Lardy, petite commune au nord d'Etampes, a retrouvé la santé. Pourtant, du fait d'infiltrations d'eau inopinées dues au déplacement de tuiles, des fragments de plâtre se détachaient de la nef et la façade occidentale se fissurait. Des dommages qui ont nécessité une campagne de purge et de colmatage, confiée à l'entreprise SPRA et qui ont convaincu la municipalité, propriétaire de l'église, d'entreprendre sans tarder des travaux de rénovation. “ Il faut souvent attendre que les pierres tombent pour qu'on se décide à agir ” regrette Stéphane Berhault, l'architecte du patrimoine qui s'est chargé de la restauration de l'église de Lardy. Stéphane Berhault est un architecte qui a des principes. Pour lui, si les constructions anciennes pâtissent nécessairement des outrages du temps, la restauration doit tirer parti de leur histoire pour mieux les mettre en valeur.

Une église est un organisme vivant, conçu pour fonctionner et pour évoluer. Ce n'est pas un presse-papier sur un bureau. Je les considère comme de véritables éponges des époques qu'elles ont traversées et dont elles gardent les traces, plus ou moins visibles. ” A Lardy, de puissants seigneurs se sont efforcés de marquer leur passage. Rappelons que les églises avaient droit à l'époque aux matériaux les plus nobles comme le chêne quand les habitations recevaient du bouleau. Le clocher, du 12ème siècle, paraît être la partie la plus ancienne de l'église Saint-Pierre. Ses maçonneries sont en effet bien distinctes et antérieures à celles du chœur datant du 13ème siècle, de la nef et du bas-côté qui viennent toutes s'accoler contre la base de ce dernier, dans la logique d'un plan en croix. Peu de clochers isolés existant en Ile de France, on suppose qu'une chapelle lui a été rapidement accolée. L'église n'a ensuite pas cessé de s'agrandir jusqu'au 18èmesiècle. C'est d'ailleurs le cas de beaucoup d'églises rurales de l'Essonne qui faisait partie, ne l'oublions pas, du domaine royal.

La démarche de Stéphane Berhault va dans le sens du décret de 1987 qui oblige à faire une étude préalable des édifices classés avant tous travaux. Mais elle s'applique ici également aux édifices non classés comme cette humble église de campagne. Le Conseil général de l'Essonne qui finance à 80% ces études a, en effet, décidé de traiter les sites non protégés comme les plus prestigieux et de leur offrir les mêmes savoir-faire. Plusieurs églises comme Champcueil en 2001 ou Echarcon en 2002 en ont déjà bénéficié. Et c'est cette manne qui permet à Stéphane Berhault de réaliser ces études qui nécessitent non seulement des logiciels puissants et coûteux pour les analyses structurelles numériques qu'il est le seul en France à effectuer, mais aussi beaucoup de temps en amont pour les relevés architecturaux, les recherches historiques et les analyses archéologiques nécessaires avant toute interprétation.

La réalisation de relevés géométriques architecturaux est le premier contact de l'architecte avec l'édifice. Cela peut aller du simple métré (mesures permettant le chiffrage des travaux) à un document exhaustif, comme nous en produisons, traduisant les spécificités du bâtiment comme ses altérations. A partir de ce relevé, on tire des documents graphiques (coupes, plans, façade) plus parlants pour l'illustrer. Il faut consacrer beaucoup de temps et d'énergie à cette phase dans la mesure où c'est véritablement le support de la réflexion et de l'analyse. Le pire, c'est d'aller trop vite ” insiste Stéphane Berhault. L'église Saint-Pierre est un édifice très complexe qui a subi les contraintes urbaines dans la mesure où une rue en fait le tour depuis le Moyen Age. C'est parce qu'elle était coincée par cette rue qu'elle n'a pas pu s'étendre librement. Les études historiques sur Lardy se sont essentiellement appuyées sur deux ouvrages de référence : l'histoire du diocèse de Paris par l'abbé Lebœuf (1757) et la notice historique et archéologique écrite par Er.Delessard en 1904. Les recherches d'archives constituent un moyen de savoir quand et par qui l'église a été construite, en combien de temps et combien d'étapes et de connaître les éventuelles atteintes qu'elle a pu subir et pourquoi. Il est ainsi probable que l'église St Pierre a souffert de la guerre de Cent Ans contre les Anglais aux 14e et 15e siècles et possible qu'elle ait même été rebâtie à neuf ensuite jusqu'au milieu du 16e siècle. Un procès-verbal de 1469 demandant “ qu'on fasse couvrir la grande porte de l'église et que le seigneur fournisse les matériaux ” confirme l'ancienneté de cette porte exceptionnelle (les autres églises de l'Essonne en sont dépourvues), à panneaux à plis de serviette et meneau central à écailles, dont le style est effectivement du 15e siècle. Ensuite, l'église ne semble pas avoir connu de travaux avant la fin du 17e siècle qui voit la réfection des toitures. “ Des plans de l'église datant de 1663 ont aussi été retrouvés dans les archives ” signale Stéphane Berhault.

L'église de LardyL’église de Lardy, telle qu’elle se présente aujourd’hui.
© Mairie de Lardy
Par rapport à ces plans, on estime que des travaux de réaménagement intérieur ont sans doute été effectués au 18e : carrelage du sol, construction de l'actuelle voûte en bois de la nef, vitraux latéraux. Mais aucun document d'archives n'en parle. Le décor intérieur a aussi beaucoup souffert sous la Révolution française pendant laquelle elle fut transformée en temple de la raison, puis en salle d'école. Ce n'est qu'après 1820, sous la Restauration, que commencent les premiers travaux de remise en état signalés par les actes communaux pour un montant total de 1418,10 F. L'abbé Cayron, curé de Lardy de 1893 à 1918, est à l'initiative d'importants travaux de peinture et de décoration intérieure. Mais les archives ne suffisent pas toujours et il faut alors étudier minutieusement le bâtiment pour déceler ses secrets comme certaines dispositions dont la mémoire collective a oublié l'explication. L'examen des parements, des enduits et des pierres peut aussi aider à la datation des différentes parties de la construction, tout comme la dendrochronologie, technique qui donne l'âge du bois à l'année près en fonction de ses cernes. C'est la dendrochronologie qui a permis de faire remonter au 16e siècle l'âge de l'actuel beffroi et des plus anciennes pièces de charpente du bas-côté sud et au 18e la construction de l'actuelle voûte en bois de la nef. “ C'est important de connaître l'âge d'une charpente pour la rénover avec les moyens de son époque", explique Stéphane Berhault." On n'utilise pas les mêmes méthodes avec une charpente du 13e siècle ou du 15e siècle.” Au niveau du mobilier intérieur, le calvaire de bois et certains vitraux datent aussi du 16e. De nombreux historiens ont en effet reconnu l'époque Louis XII dans le détail des vêtements des seigneurs agenouillés de chaque côté de St Pierre. De même, le relevé des dimensions peut mettre en évidence des règles de construction différentes et donc plusieurs chantiers. C'est le cas à Lardy, petite église construite autour d'un clocher et d'une chapelle à laquelle on a accolé d'abord une salle de réunion, puis des bas-côtés. L'architecture de l'église St Pierre s'explique par les adjonctions successives qu'elle a connues, contrairement à une cathédrale dont le plan est en principe immuable.

02.Etablir un bilan de santé

Analyse numérique de l'église de LardyL’analyse structurelle numérique permet de révéler les contraintes mécaniques que subit la structure.
© Stéphane Berhault
Une fois connu le passé de l'église, il s'agit ensuite de lui faire passer un bilan de santé, c'est-à-dire d'évaluer son état de conservation et d'établir le relevé des “ désordres ” ou pathologies constatées à partir des documents du relevé géométrique. Tout est passé en revue : état des couvertures, revêtement de sol, gros œuvre, vitraux, décors muraux…Des appareils de haute précision mesurent aussi les déformations : déversements, écartements, décalages… Une étape essentielle avant de formuler des hypothèses sur leurs causes.
Ce bilan s'accompagne généralement de la description des examens complémentaires à effectuer comme une étude de sols par carottage ou la datation du bois de charpente. Si l'état sanitaire de ces bois de charpente était satisfaisant dans la mesure où il n'y avait pas d'attaques d'insectes ou de champignons, on a en revanche constaté des désordres dans la charpente du chœur : fléchissement de plusieurs entraits et rupture longitudinale du bois, dégradation de la structure porteuse…“ Il est regrettable que des travaux de couverture aussi importants que ceux qui ont été réalisés en 1989, l'aient été sur une charpente en aussi mauvais état ” commente Stéphane Berhault.

En conclusion, à Lardy, la façade occidentale se “ déversait ”, c'est-à-dire penchait. L'analyse sanitaire a fait apparaître deux désordres principaux affectant l'église :
- une fissuration traversante au droit de la façade occidentale, visible depuis les combles et de l'intérieur de la nef et des fissures structurelles sur la voûte de la sacristie qui n'avait pas fait l'objet de travaux depuis très longtemps : on remarque une véritable lézarde, apparemment très ancienne, entre le mur de recoupement du chœur et le mur gouttereau perpendiculaire. Pourtant il ne s'agissait ni d'un problème de sol ni d'un manque d'entretien. Les fondations étaient profondes et solides.
- Par ailleurs, des travaux avaient été régulièrement effectués depuis 200 ans assure Stéphane Berhault. On n'a donc pas constaté de gros dégâts sanitaires, mais plutôt des désordres structurels auxquels personne n'avait jamais songé à remédier.

Plans de l'église de LardyDes plans de l’église datés de 1663.
© Mairie de Lardy
Il y avait certes eu des travaux comme la restauration de vitraux en 1992, mais pas toujours réalisés dans les règles de l'art. Les badigeons de peinture grise donnent un aspect triste à l'intérieur de l'église. En 1989, les couvertures ont été refaites, mais le système de ventilation installé alors favorise le glissement des tuiles. Autre exemple, la réfection des enduits pour colmater les fissures a été effectuée en 1992. Mais sous l'effet du ruissellement de l'eau, les enduits se sont détérioré et les fissures ont réapparu en 2002. D'anciennes cartes postales de 1904 témoignent qu'elles existaient déjà à l'époque. Elles avaient donc été masquées, mais non guéries. On s'était attaqué au symptôme, mais pas à la cause.

03.Trouver les bons remèdes

Vitraux de l'église de LardyConstruite au XIIème siècle, l’église a connu différentes phases de travaux. Les vitraux ont vraisemblablement été réalisés au XIIIème siècle.
© Mairie de Lardy
Véritable médecin des bâtiments, l'architecte doit donc opérer un diagnostic pour trouver l'explication du désordre et proposer des remèdes. Impossible en effet de soigner efficacement sans avoir déterminé d'abord la maladie. Et c'est là qu'intervient l'analyse structurelle numérique, essentielle pour le diagnostic. Technique de pointe héritée de l'aéronautique et du génie civil, cette analyse a pu se développer grâce à l'informatique et n'est vraiment utilisée que depuis 1995. Elle a l'avantage de permettre l'étude du comportement global d'un édifice, en calculant ses déformations et ses contraintes actuelles et en tenant compte des propriétés des matériaux en œuvre et des caractéristiques de la construction déterminantes pour son équilibre. L'analyse numérique a été effectuée pour Lardy sur la base du modèle volumique dans le but de déceler une instabilité possible des superstructures de l'église et de vérifier si le système de contrebutement était suffisant ou pas. “ Le logiciel calcule, à partir des données dont il dispose, comment l'édifice en est venu à se déformer sous son propre poids puisque telle est l'origine de toutes les déformations. Grâce à lui, on peut donc mettre concrètement en évidence le point de rupture à l'origine de la fissure. Une animation dynamique permet même de localiser l'endroit où cette fissure va apparaître.” A Lardy, les fissures de la façade seraient provoquées par un défaut de solidité du contrefort qui se dérobe sous les contraintes qu'il reçoit, l'absence de harpage entre le contrefort et la façade rendant insuffisante la capacité de contrebutement des poussées exercées par les grandes arcades de la nef.

Analyses structurelles numériquesStéphane Bérault est le seul architecte en France à réaliser des analyses structurelles numériques.
© Stéphane Berhault
Pour supprimer cette cause, il faut donc renforcer le contrefort. “ Le logiciel a un autre intérêt : il donne la possibilité de faire des simulations", explique Stéphane Berhault. "On peut s'amuser à tester toutes les solutions envisagées pour étudier leur impact sur la maquette informatique virtuelle de l'église. Cette technique évite surtout les interventions lourdes et souvent traumatisantes pour l'architecture de l'édifice. Dans les années 1950, certaines restaurations empiriques faisant appel au béton ont parfois aggravé le problème au lieu de le résoudre. Avec l'analyse numérique, on retient la meilleure option. Ici, nous avons choisi, par exemple, de mettre des barres métalliques à l'intérieur de la maçonnerie afin de relier le contrefort à la façade.” Une solution discrète, mais efficace que Stéphane Berault a ensuite mis en œuvre. Parmi les autres interventions, on peut citer la restauration des élévations extérieures (enduits, joints), des couvrements et la restauration intérieure : le sol de la sacristie sera ainsi entièrement refait en tommettes hexagonales en terre cuite ; le confessionnal sera supprimé et le calvaire en bois polychrome déplacé. “ Il n'est pas impossible de rencontrer des surprises au cours des travaux. Il est plus facile de les gérer lorsqu'on s'est déjà occupé de l'étude. Surtout, nous faisons en sorte que ces travaux soient réversibles à l'avenir, sans que les générations futures soient obligées d'endommager le bâtiment, comme c'est le cas lorsqu'on utilise du béton.
C'est encore dans cet esprit qu'il s'est attelé cette année à la rénovation de l'église de Gometz le Châtel dont l'étude s'achèvera à l'été 2004. “ Imaginez : en 1966, on voulait la démolir!

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