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Les tribulations du capitaine Verne

Mondialement célèbre pour "Le tour du monde en 80 jours" et "20 000 lieues sous les mers", Jules Verne fut un navigateur passionné. Il quitta ses manuscrits aussi souvent que possible pour courir les côtes d’Europe à bord de ses fameux Saint-Michel, développant ainsi son sens de l'observation et sa curiosité scientifique. Portrait d’un marin-écrivain, disparu il y a tout juste un siècle.

Le radeauIllustration contemporaine extraite du roman "Le Chancellor" de Jules Verne.
© Actes Sud / Ville de Nantes / Ludovic Debeurme / Ludovic Debeurme

Jules Verne n’était pas seulement un visionnaire célèbre, qui a brillamment mêlé littérature et science. Il avait aussi une passion, née lors de son enfance à Nantes : la mer ! C’est pourquoi son oeuvre est truffée d’inventions maritimes qui, aujourd’hui encore, étonnent tant elles sont proches de la réalité que nous connaissons.

À l’occasion de l’Année Jules Verne, qui commémore le centenaire de sa mort, la Fête de la Science proposera de nombreuses activités autour de l’univers de l’écrivain, notamment en Essonne à Ballancourt-sur-Essonne, Boussy-Saint-Antoine, Gif-sur-Yvette, Mennecy, Saint-Germain-lès-Corbeil et Vert-le-Petit. À Athis-Mons, l’illustrateur Ludovic Debeurme exposera ainsi son interprétation des liens entre l’écrivain et la Grande Bleue, à travers le roman "Le Chancellor".

Les voyages à rebondissements du Capitaine Verne ont marqué son œuvre, sa vie et celle de sa famille. Suivez avec nous ses tribulations !

01.Une locomotive à écrire

Portrait de Jules VerneJules Verne photographié par Nadar.
© Droits réservés

Rien ne prédispose Jules Verne à une carrière de marin ou d’écrivain. Né à Nantes d’une famille d’avoués, rêvant à de lointains appareillages sur les quais du port où se pressent les grands voiliers, il lui faut attendre l’âge de douze ans pour voir la mer sur la côte Atlantique. Son frère Paul, entré à l’Ecole Navale sera le marin de la famille, alors que lui-même monte à Paris accomplir des études de droit bientôt abandonnées pour une hypothétique carrière littéraire.

Le jeune homme mène une vie mondaine, se lie avec Alexandre Dumas fils et le photographe Nadar. La rencontre de l’éditeur Hetzel et la publication en 1863 de "Cinq semaines en ballon", inspiré des expériences d’aérostier de Nadar, marquent une étape décisive. Jules Verne découvre sa vocation : décrire la Terre sous une forme romanesque dans une fusion permanente du réel et de l’imaginaire. Auteur prolifique, Jules Verne devient une locomotive à écrire. À "Cinq semaines en ballon" succèdent "Voyage au Centre de la Terre", "De la Terre à la Lune" puis "Voyages et Aventures du Capitaine Hatteras", pour lequel Hetzel crée la célèbre couverture enluminée qui assure la pérennité de la collection des "Voyages Extraordinaires".

L’écrivain ne reste pas immobile. En 1867, il traverse l’Atlantique à bord du Great Eastern, navire monstrueux à voiles, hélices et roues à aubes, plus grand paquebot du monde à bord duquel il effectue une traversée désastreuse sur "un océan gonflé de longues vagues dont la cime déferlait avec un échevellement indescriptible". De retour en Europe après un très bref séjour aux Etats-Unis, il rédige "Une ville flottante", roman-reportage directement inspiré de son expérience.

Auteur reconnu (même s’il ne sera jamais accepté à l’Académie Française), marié, père de famille peu attentif supportant mal les cris et galopades de son fils Michel dans son cabinet de travail, Jules Verne passe désormais les mois d’été au Crotoy. L’endroit est pratique, proche d’Amiens où son épouse a ses attaches familiales. Dans ses heures de liberté, il descend vers le port où les bateaux de pêche échouent à marée basse sur des posées de sable. À perte de vue, la baie de Somme est changée en un désert humide parcouru de ruissellements argentés palpitant sous le soleil. L’écrivain aime ce paysage incertain où vole un sable fin, la baie envahie par les eaux à marée haute, les lourdes coques qui reprennent vie et roulent sous les rafales. Il aime, hume jusqu’à ce parfum sec, ce froissement d’herbes brossées de vent vers les landes marécageuses.

Le temps d’une marée, Jules Verne sort parfois avec les pêcheurs, et découvre à près de quarante ans a manœuvre des lourdes voiles tannées. Mains en visière au-dessus de ses yeux bleu intense, il découvre la côte vue du large, toujours incertain à reconnaître là où s’arrête la mer, là où débute le sable. Ici, ses quelques navigations d’adolescent sur de mauvaises barques de louages des bords de Loire ne comptent guère. Il faut haler dur, se garer rapidement au passage des marins aux sabots spécialement taillés pour se caler contre les pavois. "Ah, la mer, écrit-il à Hetzel, quelle belle chose ! Même au Crotoy où elle ne vient que deux fois par jour !".

02.Le Saint-Michel

Le capitaine NémoIllustration extraite du roman "Vingt mille lieues sous les mers", chapitre V "Arabian Tunnel" : le capitaine Némo se met à la barre pour diriger le Nautilus dans le défilé naturel, l'Arabian-tunnel qui relie la mer rouge à la méditerranée. Gravure sur bois d'après dessin de A. de Neuville.
© AKG-Images

En 1868, les revenus de la "Géographie illustrée de la France et de ses colonies" permettent à Jules Verne de faire lancer un bateau d’inspiration locale, "construit sur les plans et sous les yeux d’un ami, l’un des meilleurs capitaines du Havre". Ce bateau, dont le seul document qui demeure est un croquis de la main de l’écrivain, dispose d’un gréement de yawl, gréement traditionnel des pêcheurs et petits caboteurs du siècle dernier. D’une jauge nette de 8 tonneaux, cette unité, dont on ne dispose d’aucune caractéristique précise, devait mesurer de 8 à 10 mètres de long sur le pont pour environ 2 m à 2,50 m de large, proportions plus proches de celles d’un yacht que des voiliers de pêche du Crotoy où il n’est même pas certain que le bateau ait séjourné après son lancement.

Jules Verne baptise le voilier Saint-Michel, par référence au nom de son fils, et vraisemblablement pour le symbolisme de l’archange terrassant le dragon, image conforme à l’esprit d’une œuvre aux héros maîtrisant la violence de la matière aveugle. "Le Saint-Michel a été lancé, écrit-il à son père, il a fait ses essais et c’est un merveilleux bateau. Avec cela, on irait en Amérique !".

L’écrivain engage deux pêcheurs, Alexandre Dulong et Alfred Berlot, anciens marins de l’Etat qui délaissent leurs filets à la belle saison pour manœuvrer "le bateau de Monsieur Verne". Alexandre, dit "Sandre", ancien quartier-maître canonnier de la campagne de Crimée, a passablement roulé sa bosse et passé deux ans en Calédonie.

Le Saint-Michel est divisé en deux compartiments : un poste de matelots à l’avant, une cabine de propriétaire à l’arrière. L’ensemble est rustique à souhait, comme en témoigne un auteur du "Musée des Familles" en visite à bord : "Dans la cabine arrière, deux cadres se font vis-à-vis, adossés aux bordages et représentent, grâce à leurs matelas de varech, deux lits d’un moelleux très relatif. Derrière l’escalier, où plutôt l’échelle qui descend du pont dans la chambre en question, une vaste armoire, contenant la bibliothèque du bord, c’est-à-dire l’annuaire des marées, quelques cartes marines et trois ou quatre gros dictionnaires et volumes de voyages. Sur le pont, un canon qu’on ne tire jamais sans recommander son âme à Dieu tant on craint qu’il n’éclate."

La voile qui claque, le bateau qui gîte et prend de la vitesse, les manœuvres énergiques ravissent Jules Verne. Il découvre en situation le régime des courants en baie de Somme, observe ses matelots, apprend à jouer avec la marée. Il aide à envoyer le flèche quand le vent est bon, s’essaye au réglage de la voile d’artimon, ce bourcet-malet qu’il persiste à écrire "malais" par coquetterie exotique. Le vin bleu des matelots, cette manière de s’essuyer les lèvres d’un revers de manche, lui vont parfaitement. Maître dans l’art des charades égrillardes et des jeux de mots aléatoires, sa spontanéité le fait accepter d’emblée parmi les pêcheurs.

"Vêtu d’une vareuse de gros drap bleu ou d’un gilet de tricot à raies parallèles, la tête couverte, suivant le temps, d’un chapeau de cuir goudronné ou d’un béret sans visière, Jules Verne se tient à la barre, poursuit le rédacteur du "Musée des Familles". Aidant à la manœuvre, il prend un ris, amène une voile, relève un feu, capitaine et matelot tour à tour, car il sait que rien ne remplace la vieille expérience de Sandre, et, dans les moments critiques, il lui remet toujours le commandement. Il n’a qu’un défaut, me disait Sandre, il ne comprend rien à la pêche et ne croit au poisson que lorsqu’il le tient au bout de sa fourchette. Ce n’est pas qu’il nous défende de mettre nos lignes à la traîne et même d’embarquer notre chalut, mais on dirait une fatalité. A bord de nos barques nous prenons tout ce que nous voulons, le poisson mord sur des tuyaux de pipe. À bord du Saint-Michel, vous amorceriez avec des truffes, rien n’y ferait. C’est à croire que le capitaine nous a jeté un sort."

Même si la tradition veut que Jules Verne ait rédigé la première partie de « vingt mille lieues sous les mers" à bord, allongé à plat ventre sur le pont, position favorite quand il écrivait en extérieur, le Saint-Michel n’a rien d’un cabinet de travail pour forçat d’écriture. Néanmoins, rien ne lui échappe. De la même façon que son fils Michel rapporte galets et coquillages de ses courses sur la plage, le bateau est pour lui un instrument de découverte où il dérobe les odeurs, les couleurs, les bruits mêmes, qu’il transcrit plus tard sur le papier, consultant parfois ses carnets de notes aux pages humides.

03.Le Saint-Michel II

Affiche de théâtre du ChâteletAffiche de théâtre pour "le Tour du monde en 80 jours" de jules Verne en 1921 au théâtre du Châtelet. Illustration de Marodon et V. Guillet.
© Collection Ville de Nantes

En plusieurs saisons, Jules Verne court les côtes de la Manche, file en Angleterre, une année monte jusqu’à Londres, une autre se rend à Brest, de là descend à Bordeaux pour y chercher son frère pour l’amener à Nantes. Un jour, il remonte la Seine jusqu’à Paris et s’amarre au pont des Arts, à deux pas des bureaux de son éditeur.

De retour à terre, l’œuvre que Jules Verne construit titre par titre est traversée de sillages : navires d’exploration polaires, boutres, vapeurs, chaloupe, radeau, sous-marine, jonque, remorqueur, yacht… tout ce qui flotte, fume, claque au vent et navigue paraît dans les "Voyages Extraordinaires". La mer de Jules Verne est un espace vierge avec ses îles désertes, ses profondeurs inexplorées, son grand large échappant à toute maîtrise, ses tempêtes, ses naufrages dramatisés par les gravures de Neuville, Riou et Benett.

Le succès du "Tour du Monde en 80 jours", comme le triomphe de la pièce à grand spectacle qui en est tirée et qui tient la scène du Châtelet pendant deux ans, procure à Jules Verne une aisance financière que ses romans ne lui avaient jamais donnée jusqu’alors. En 1876, l’écrivain fait étudier les plans d’un cotre de 13,27 m bientôt mis en construction aux chantiers Abel Le Marchand du Havre. Le bateau offre davantage d’autonomie que le Saint-Michel, doté d’un plan de voilure élégant, élancé, promettant un surcroît de puissance. Alors qu’il corrige les épreuves du "Chancellor" (inspiré par Edgar Allan Poe et le "Radeau de la Méduse" de Géricault) et poursuit la rédaction de "Michel Strogoff", Jules Verne songe au confort qu’il gagne à bord, à cette élégance de yacht, conforme à son titre de membre du Yacht Club de France, dont il arbore le guidon depuis 1874. Avec 19 tonneaux de jauge brute, il disposera cette fois d’une vraie cabine, d’un carré séparé, d’un poste spacieux pour y loger les matelots : un bateau parfait pour courir les côtes d’Europe, et même, pourquoi pas, filer jusqu’en Amérique.

Perturbé par des soucis familiaux, accaparé par la rédaction des "Indes Noires" et d'"Hector Servadac" alors que "Michel Strogoff" paraît en feuilleton, Jules Verne n’a guère le temps de profiter du Saint-Michel II. Aucune grande croisière n’est entreprise l’année du lancement, il n’est même pas certain qu’il ait navigué une saison.

L’hiver 1877 se passe à Nantes, où l’écrivain revoit le premier volume de "La Découverte de la Terre" et rédige "Un capitaine de quinze ans". Sous sa plume, Dick Sand devient le double idéalisé de son fils Michel qu’il vient de placer en maison de redressement après d’incessantes tempêtes familiales.

Visitant le chantier Jollet Babin, futurs chantiers de la Loire, Jules Verne tombe en arrêt devant un splendide steam-yacht construit pour le marquis de Préaulx, gentilhomme angevin, homme de foucades, amateur éclairé de belles coques et de fins gréements. À peine achevé, le bateau dont la construction a coûté 100 000 francs est en vente pour 55 000 francs…

Coque en fer à cinq cloisons étanches, 28 mètres de longueur à la flottaison, 4,60 m au maître-bau, soixante tonneaux de jauge, une machine à double cylindres compensés actionnant une hélice quadripale, le bateau est gréé en goélette latine, la haute cheminée épousant la quête des mâts :"Rien de plus gracieux que ce steam-yacht avec sa haute mâture inclinée, sa coque noire relevée d’un trait clair à la flottaison et à sa lisse, ses claires-voies à barreaux de cuivre, ses capots de teck et l’élégance de ses lignes qui se profilent du couronnement à l’étrave" écrit plus tard le frère de l’écrivain, fin connaisseur.

Jules Verne apprécie les élancements de la coque, l’étrave fortement pincée, la courbe du guibre prolongé par un long bout-dehors. Au chantier, arpentant le pont immobile, il relève chaque détail, à l’intérieur découvre des aménagements aux odeurs de vernis neuf, à l’arrière un salon d’acajou aux sofas capitonnés, une cabine de propriétaire meublée d’un bureau et d’une armoire de chêne blanc avec deux couchettes en alcôve encadrées de lourdes tentures.

Dans la salle des machines qui occupe toute la partie centrale du navire, l’homme des romans scientifiques se fait expliquer le fonctionnement de la chaudière tubulaire, tourne autour des deux cylindres recouverts d’un habillage de bois vernis évitant les pertes de chaleur, tourne les vannes, ausculte les manomètres, manie le système d’embrayage permettant de libérer l’hélice quand le steam-yacht navigue sous voiles seules.

Séduit, Jules Verne bloque l’affaire, revend sur l’heure le Saint-Michel II au pilotage de la Loire, négocie, s’enthousiasme dans une lettre à Hetzel : "J’ai enfin terminé ma grosse affaire du yacht à vapeur dont j’avais parlé ! Quelle folie, 55 000 francs ! Je paie moitié comptant et le reste dans un an ! Mais aussi quel bateau et quels voyages en perspective ! La Méditerranée, la Baltique, la mer du nord, aussi bien Constantinople que Saint-Pétersbourg, la Norvège, l’Islande… et pour moi quel champ d’impressions et que d’idées à récolter. Je suis sûr que je rattraperai le prix du bateau qui d’ailleurs dans deux ans vaudra encore ce que je l’ai acheté !"

04.Le Saint-Michel III

Le Saint-Michel IIIPhotographie du dernier bateau de Jules Verne : Le Saint-Michel III prise par Houdbine. Basé à Nantes, il dispose d'un véritable équipage dirigé par le capitaine Ollive.
© CIJV/Amiens

L’achat du bateau correspond à un autre appareillage… celui de Michel, sorti de maison de redressement pour être embarqué de force comme pilotin à bord d’un bateau en partance pour Pondicherry. Parvenu à destination, le jeune homme écrit son écœurement, attaque implicitement le goût de son père pour la mer, l’une des forces d’inspiration de sa création romanesque : "Je n’ai jamais cru à cette émotion qu’on éprouve en prenant la mer, à cette "horreur de l’abîme", à cette "inquiétude de l’immensité". J’avais bien raison ! Phrases que tout cela !" Jules Verne est ulcéré, père et fils multiplient les malentendus.

Basé à Nantes, le Saint-Michel III dispose d’un véritable équipage dirigé par le capitaine Ollive, surnommé "Pinson", cap-hornier originaire de Trentemoult. Il tient sous ses ordres un mécanicien, deux chauffeurs, un maître d’équipage, quatre matelots et un mousse. À peu de choses près, ce sera la composition de l’équipage de l’Albatros, "l’engin volateur" de Robur le Conquérant dont la taille est proche de celle du Saint-Michel III.

Après un voyage d’essai qui mène le bateau de Nantes à Brest, Jules Verne embarque au printemps 1878 pour deux mois de croisière vers la Méditerranée. A bord du steam-yacht, l’écrivain découvre une navigation différente, où tout appareillage demande deux heures de chauffe préalables pour monter la machine en pression. Quittant l’estuaire de la Loire pour la traversée du Golfe de Gascogne, de jour comme de nuit, Jules Verne, caban boutonné jusqu’au cou, assure ses quarts en compagnie de son frère. À leurs côtés, un matelot, parfois le capitaine Ollive, tient la barre sur la passerelle, plate-forme surélevée disposée juste en avant de la cheminée crachant une fumée de noire. On passe là des heures de plein vent dans un bruit d’eau infiniment brassé, les coups sourds des machines mêlés au léger faseyement des voiles bordées au plus près. En route vers l’Espagne, le bateau file comme un torpilleur dans la houle tumultueuse du golfe.

Dans sa cabine, peau cuisante, Jules Verne se débarrasse du chapeau de feutre à bords rabattus qu’il porte ordinairement sur le pont. Se souvenant du crissement sous l’oreille des matelas de varech à bord du premier Saint-Michel, il goûte ici un confort, une souplesse à la mer, inconnus jusqu’alors. Le Saint-Michel III est le symbole même de sa notoriété et le capitaine Ollive respecte ses avis comme ceux d’un marin averti.

Le bateau touche successivement Vigo, où le capitaine Nemo a puisé sa fortune sur des épaves de galions engloutis, Lisbonne, Cadix, Tanger, Gibraltar, Tétouan, Oran, Mostaganem et Alger. Partout où il relâche, Jules Verne ne peut descendre à terre sans être accueilli par des français exilés, des sociétés d’écrivains, d’explorateurs, de géographes. Le romancier supporte tant bien que mal les accueils pompeux, reçoit à bord, écoute les témoignages d’admiration naïve et bougonne : "Je suis l’auteur préféré des culs-de-plomb !"

Depuis le temps du premier Saint-Michel, un noyau d’équipage s’est créé autour de Jules Verne composé de son frère Paul et de ses trois fils, du fils Hetzel, parfois de Michel Verne quand les relations ne sont pas trop distendues. D’un embarquement à l’autre, des écrivains, parfois des hommes politiques, rejoignent le bord. Les navigations à bord du Saint-Michel III correspondent à la période la plus mondaine de l’écrivain, celle des réceptions somptueuses, des bals costumés donnés dans sa propriété d’Amiens où il réside désormais. Ces réceptions somptueuses sont souvent à l’initiative de sa femme, qui s’ennuie ferme dans la grande maison. Dépassant ses convictions républicaines, oubliant Nemo et son drapeau noir, Jules Verne se lie avec les propriétaires de grands yachts du Yacht Club de France, avec le comte de Paris, le duc de Montpensier, avec Louis Salvador d’Autriche, fils de François-Joseph.

05."La mer est belle… amenez-nous des dames !"

Le roi de DanemarkDe Rotterdam à Copenhague, à bord du yacht à vapeur Saint-Michel en 1881 écrit par Paul Verne (officier et frère de Jules Verne). Chapitre XVI : Jules Verne, en rade de Copenhague, assiste depuis son yacht au départ de Christian XII, roi de Danemark, quittant le navire-amiral l'Hercules où il était venu saluer le prince de Galles, future Edouard VII, en visite officielle avec l'escadre anglaise. Dessin de Riou, Edition Hetzel, Paris.
© AKG-Images

Pour sa seconde saison, le bateau part pour l’Angleterre et l’Ecosse. Au retour d’une croisière dont les détails restent inconnus, le Saint-Michel III vient passer quelques jours au Tréport, animant l’espace d’une escale la vie routinière des bains de mer. Un petit groupe se presse sur le quai, admirant le bateau où flotte le guidon du Yacht Club de France et le célèbre écrivain.

"Le Saint-Michel n’est pas venu ici pour rien faire ! lance Jules Verne à l’assistance. À quand notre première sortie en mer ?" Jules Verne se penche vers le capitaine Ollive, hoche la tête après un court conciliabule : "Messieurs ! Messieurs, reprend-il, l’heure de la marée nous favorise. Le Saint-Michel chauffera demain matin et appareillera à midi et demi. Le temps paraît devoir être beau, la mer est calme, tout sera pour le mieux. Madame Verne sera des nôtres… amenez-nous des dames !"

Le lendemain, à l’heure dite, les invités se pressent à bord, pas toujours très rassurés, les uns se donnant du cœur au ventre par un discret petit coup d’eau-de-vie, d’autres arborant de faux airs de marin, une longue-vue sous le bras, casquette vissée sur le crâne.

"Après une manœuvre dans le port pour éviter deux bricks norvégiens qui viennent d’entrer, nous voici entre les jetées, note Paul Poiré, auteur d’ouvrages pour la jeunesse embarqué dans l’aventure. Là nous attendent de nombreux amis qui ont cru plus prudent de rester à terre. On se salue gaiement, les mouchoirs s’agitent et nous passons. À la sortie, nous sommes accueillis par deux fortes lames sur lesquelles bondit le Saint-Michel. Les dames n’osent crier, mais on voit que ce n’est pas faute d’envie.

Cependant, le yacht file toujours, vent debout, vers le nord-ouest et gagne le large. Les lames se présentent de front : nous gravissons mollement leur premier versant pour descendre ensuite le second ; le bateau se balance avec grâce. Les intrépides admirent le paysage que nous offre la côte : un soleil splendide illumine les deux plages de Mers et du Tréport. La mer grossit toujours, les lames se précipitent et deviennent plus fortes, quelques-unes ont déjà sauté sur l’avant et inondé le pont.

- Nous allons virer ! me dit Jules Verne, inutile de poursuivre de ce côté, il vaut mieux nous diriger vers Dieppe !

À peine avons-nous viré que la situation change : la lame nous prend de côté. Pour appuyer le navire et diminuer le roulis, on largue une voile à l’avant et l’on augmente la vitesse de la machine. Mais au moment où la voile se déploie, le vent la saisit et couche le Saint-Michel sur son flanc. Je tenais énergiquement une barre de fer située à ma portée et c’est grâce à elle que je pus conserver mon équilibre. Puis le navire file sur son cap. Les passagers se penchent par-dessus bord, malades de tout ce mouvement, d’autres se tiennent cois, raides et pâlissants. Au milieu de ce silence, on n’entendait que le clapotement de l’eau contre les flancs du navire et le bruit régulier des pistons. Je m’approchais de la machine et demandais au mécanicien à quelle vitesse nous étions :

- Quatre-vingts tours d’hélice à la minute, ce qui fait huit nœuds ! me cria-t-il. Nous pouvons facilement en faire onze ! …."

Quelques temps après le voyage en Ecosse et l’escale du Tréport, à l’automne, le Saint-Michel III est mouillé en rade de Saint-Nazaire, parmi une soixantaine de bateaux, quand il est abordé de nuit par un grand bâtiment qui arrache le beaupré et une partie de l’étrave. Jules Verne bondit en chemise sur le pont en même temps que son frère et le capitaine Ollive. Les matelots accourent à la rescousse, parent le coup, assurent l’amarrage dans des gueulements d’hommes et des craquements de bois. "Quelle nuit ! écrit Jules au fils Hetzel. Si le bâtiment nous avait abordé par le flanc, nous étions par le fond et votre père aurait été contraint de terminer lui-même "La maison à vapeur".

En 1880, le bateau fait des apparitions en fin d’été au Tréport, mais Jules Verne ne part pas en croisière, absorbé par la préparation des "Grands Voyageurs du XIXe siècle". Il évoque des tours du monde, des ports d’Amérique et des îles du Sud peuplées de sauvages, et s’impatiente. La mer lui manque, elle seule lui permet d’échapper à la vie régulière d’un bourgeois de province. Au printemps suivant, préparant une nouvelle évasion vers la Baltique, il lance à Hetzel : "Dieu que j’ai besoin de rouler et de tanguer fortement pendant quelques semaines !"

La nouvelle croisière, contrariée par le mauvais temps, est la mieux connue de toutes celles effectuées à bord du Saint-Michel III par le récit qu’en fit Paul Verne, publié peu après à la suite de "La Jangada". Filant vers la mer du Nord, l’écrivain et son équipage longent les côtes d’Angleterre puis gagnent Rotterdam. Le mauvais temps oblige à rallier Kiel par le très champêtre canal de l’Eider, avant de gagner Copenhague, guidé par un pilote au nom très vernien de Thomas Pearkop, personnage rondouillard au teint fleuri, aussi inattendu que Passepartout et prompt à soutirer quelques livres sterling supplémentaires pour ses menus services.

Jules Verne retrouve en Baltique les mers froides qu’il affectionne et qui dans une œuvre abondante occupent une place privilégiée. Tout au long du voyage, il prend note sur note, retient les situations, les portraits, les paysages à la manière d’un peintre aidé d’un carnet de croquis. Une comète passe dans le ciel de Copenhague, marque le point ultime d’une croisière qui s’achève par un rapide retour vers l’Angleterre et la France sur les eaux grises de la mer du Nord et de la Manche.

06.À la poursuite de Mathias Sandorf

Jules Verne et sa femmePortrait de Jules Verne et de sa femme Honorine, vers 1905, par le photographe H. Thiriat paru dans la revue l'Illustration.
© Collection Kharbine-Tapabor

Les deux années qui suivent ne permettent que de très brèves sorties. L’écrivain est accaparé par la préparation de sa pièce "Voyage à travers l’impossible", par la réécriture d’un manuscrit qui deviendra "L’Etoile du Sud" et par la rédaction de "Kéraban le Têtu" sous forme de roman et de pièce de théâtre. C’est en 1884 qu’il appareille avec son épouse pour une nouvelle croisière vers la Méditerranée dont le programme le ramène à Vigo, Lisbonne, Gibraltar, puis Oran, Alger, Bône et Tunis où les escales sont brèves. D’escale en escale, Jules Verne prononce de courtes conférences de sa voix vive au débit précipité, promettant aux uns et aux autres d’écrire prochainement un roman qui aura pour cadre l’Afrique du Nord.

L’écrivain est déjà au travail. Préparant "Mathias Sandorf" (une déclinaison du roman de Dumas Père, "Le Comte de Monte-Cristo"), sa venue en Méditerranée n’est pas innocente. Le héros du roman rappellera étrangement la personnalité d’un officier de spahi rencontré en Algérie, où, bloqué par le mauvais temps, Jules Verne doit prolonger ses escales. Remontant sur Malte, le Saint-Michel III est mis à mal par une forte tempête, très semblable à celle qui assaillira dans les mêmes parages le Ferrato du docteur Antekirtt dans "Mathias Sandorf". Clin d’œil de l’écrivain, le Ferrato sera réparé dans la fiction par le même chantier qui, à Malte, procède aux travaux sur le Saint-Michel III. Lassée d’être malmenée par le gros temps, l’épouse de l’écrivain obtient que la croisière s’achève en Italie pour rentrer à Amiens par chemin de fer, laissant le capitaine Ollive ramener le bateau vers son port d’attache.

Cette croisière, la plus longue, est la dernière équipée de Jules Verne. Dans les mois qui suivent, il débute la rédaction du "Château des Carpathes", écrit "Mathias Sandorf" et, en collaboration avec André Laurie (pseudonyme de Paschal
Grousset), "l’Epave du Cynthia". Puis viennent "Robur le Conquérant" et "Un billet de Loterie", où se retrouvent cette fois des images de la croisière à Copenhague.

Malgré cette intense activité, le romancier se débat dans des difficultés financières en partie causées par les dettes de Michel. L’entretien du steam-yacht et de son équipage pèse lourd. Pressé par la nécessité, en février 1886 Jules Verne vend le Saint-Michel III pour à peine plus de la moitié de son prix d’achat : 26 000 francs. Repris par un agent maritime nantais, le bateau est racheté par le prince de Monténégro.

La cession du Saint-Michel III est le début d'une période noire. Trois semaines plus tard, le neveu de l’écrivain, équipier de toutes les croisières, tire deux coups de revolver sur son oncle. Jules Verne reçoit une balle dans le pied, si mal logée qu’il faut renoncer à l’extraire. La famille dissimule l’affaire, prétexte un accès de folie du jeune homme. Il semble plus probable qu’une tentative d’emprunt auprès de l’écrivain, relativement en fonds après la vente du bateau, ait dégénéré. Une semaine après l’accident, Hetzel meurt, événement précédant de quelques jours le divorce et le remariage de Michel.

Incapable de bouger, pestant contre les médecins, Jules Verne vit des mois difficiles, désormais confronté a une santé défaillante qui va en s’aggravant. Edité par le fils Hetzel, il poursuit son œuvre, aidant même aux travaux littéraires de Michel qui remanie certains de ces manuscrits. De grands titres sont encore à venir comme "Deux ans de vacances", "Le testament d’un excentrique", ou "La Chasse au Météore".

"J’ai vu naître les allumettes phosphoriques, commente Jules Verne, les faux-cols, les manchettes, le papier à lettres, les timbres-poste… Les omnibus, les chemins de fer, les tramways, le gaz, l’électricité, le télégraphe, le téléphone, le phonographe ! Je suis de la génération comprise entre deux génies : Stephenson et Edison." À sa mort, en 1905, les sous-marins de plus de trente mètres mus à l’électricité sont une réalité et les mécaniciens de Santos-Dumont se couchent dans l’herbe de Bagatelle pour voir si les roues des aéroplanes quittent le sol.

L’un des derniers textes de Jules Verne, publié juste après sa mort, sera "Le Phare du bout du Monde". L’action se déroule à l’extrême sud de la Terre de Feu, sur l’île des Etats, "dernier et plus oriental fragment de l’archipel magellanique". En arrière-fond du récit, se découvre le grondement incessant des hautes latitudes où le vent siffle "sans couvrir les cris aigus des mouettes, des frégates et des albatros qui passent à grands coups d’ailes". Horn, Bonne-Espérance, Leuwin… comme au temps de Jules Verne, les mers du Grand Sud sont encore aujourd'hui, pour la voile, des espaces où l’imaginaire et l’aventure soufflent à l’infini. Bien loin des navigations du Saint-Michel, le nouveau tour du monde en quatre-vingts jours reste le défi des enfants du capitaine Verne.


Pour approfondir vos connaissances sur Jules Verne, nous vous proposons , en plus des ressources présentes en haut de page, ces quelques références :

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