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La Juine, une rivière en danger

  • Posté le : Lundi 17 Octobre 2005
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  • par : G. Tricoche
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  • Expert : G. Tricoche
  • Actualisé le : Lundi 12 Janvier 2009
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Octobre 2010, en Hongrie, le réservoir d'une usine d'aluminium sur les bords du Danube laissent s'échapper dans le fleuve des centaines de milliers de mètres cubes d'une boue rouge toxique. L'environnement est fortement touché. Une telle catastrophe vient nous rappeler à quel point les écosystèmes sont fragiles. Un exemple en Essonne avec la rivière Juine. Un cours d'eau comme il en existe beaucoup en France. Et qui malgré les apparences se trouve confrontée à de nombreuses agressions et pollutions.

La Juine, rivière de l’EssonneLa Juine est classée en première catégorie piscicole. Mais, depuis quelques années, la vase et des algues filamenteuses nuisent à la vie aquatique.
© DIREN

La Juine prend sa source dans le département du Loiret, tout près du département de l'Essonne. Elle y parcourt la quasi-totalité de son trajet, soit une cinquantaine de kilomètres, avant de se jeter dans la rivière Essonne, à Saint-Vrain. La qualité de l'eau de cette petite rivière, alimentée en grande partie par des sources, semble être l'une des meilleures du département de l’Essonne. D'ailleurs, une grande partie du cours de la Juine est classée en première catégorie piscicole, preuve de bonne qualité, en général.

La pollution industrielle est faible. Les seuls rejets notables se produisent bien en aval, tout près de l’embouchure dans la rivière Essonne, et sont sévèrement contrôlés. Hélas, pour la partie "campagnarde" de la Juine, c'est-à-dire jusqu'à Étampes, la situation se dégrade lentement depuis des années : la vie biologique s'appauvrit, la vase envahit le lit et la truite d'élevage remplace la truite sauvage.

Comme dans de nombreuses régions, cette détérioration provient des pratiques agricoles des professionnels et des particuliers, des rejets d'eau de pluie incontrôlés et de la gestion inadaptée de la rivière. Au chapitre agricole, ce sont bien entendu les épandages massifs d'engrais, tels que nitrates et phosphates, qui sont les principaux responsables, ainsi que l'utilisation importante des pesticides. Mais la quinzaine de "moulins au fil de l'eau" qui se succèdent le long de la rivière ont également un impact mitigé : s'ils évitent bien des inondations l'hiver, leurs barrages favorisent l'envasement du lit.

Toutefois, les conditions écologiques de la Juine n'en sont pas encore à un point de non-retour. Le respect des normes en agriculture, une bonne information des riverains et une gestion plus appropriée de la rivière peut la sauver.

01.La Juine, un cours d'eau particulier

Carte de la Juine et de ses affluentsLa Juine prend sa source près d'Autruy-sur-Juine dans le Loiret. Elle traverse 16 communes - dont Méréville, Ormoy-la-Rivière et Étampes - avant de se jeter dans l’Essonne, à l'issue d'un parcours de 52,4 kilomètres.
© J.Ray/Syndicat de la Juine/Conseil général de l’Essonne
Face aux énormes besoins en eau de l'agriculture,
de l'industrie et de la consommation humaine, les petits cours d'eau apparaissent dérisoires et très fragiles comparés aux nappes phréatiques. La source de la Juine est alimentée par la gigantesque nappe phréatique de la Beauce qui s'étend de la région parisienne au nord du Cher. La Juine reçoit quatre affluents : sur sa rive droite, l’Éclimont et le Juineteau, et sur sa rive gauche, la Marette de Guillerval et la rivière d’Étampes, elle-même formée de la Louette et la Chalouette. Son débit moyen, au milieu de son cours, est d’environ 1 mètre cube à la seconde, soit 3,6 millions de litres à l'heure. Cela correspond au débit de seulement une soixantaine de forages pour l'irrigation agricole (chacun puise en moyenne 60 000 litres à l'heure dans la nappe phréatique). Or, l'estimation officielle est de 6 000 forages agricoles pour la seule nappe phréatique de la Beauce, ce qui montre bien les énormes besoins en eau des cultures. Mais l'une des conséquences de ces pompages est de réduire le débit de la Juine, puisque ce sont les nappes phréatiques qui l'alimentent.

En revanche, la Juine continue d’irriguer les cultures maraîchères qui l’entourent. À l'exception, toutefois, des cressonnières, que l'on trouve en abondance le long de son cours supérieur. En effet, depuis les années soixante-dix, la réglementation interdit d'utiliser l'eau des rivières pour la culture du cresson à cause d'une maladie grave - la douve du foie - transmise par les déjections animales. Les cressiculteurs ont donc foré des puits artésiens dans la nappe phréatique pour alimenter leur bassin de culture. De ce fait l'eau rejetée par les cressonnières permet de conserver un bon débit mais amène à la rivière aussi une partie des résidus des engrais et des désinfectants utilisés pour la culture du cresson.

Toutefois, la Juine reste classée en première catégorie piscicole. Depuis la loi Pêche de 1942, les rivières françaises sont en effet classées en deux catégories. La première correspond à un milieu plutôt favorable aux salmonidés (truites, saumons…), C’est-à-dire une eau de très bonne qualité, bien oxygénée et fraîche. En général, cela concerne les ruisseaux et rivières de montagne ou encore de plaine lorsque le courant est assez vif et que les fonds sont normalement sableux ou caillouteux. Mais la Juine, lente rivière de plaine, a quand même rejoint ce groupe, grâce aux nombreuses sources qui l’alimentent.

02.Les menaces et les pollutions

Les pollutions qui menacent la Juine sont de plusieurs types. Quand il pleut, l'eau de ruissellement des terrains cultivés charrie de nombreux polluants. Les résidus d’engrais, dont les phosphates et surtout les nitrates, sont la première source de pollution. De plus, les nombreux traitements chimiques utilisés contre les insectes et les maladies des cultures déposent au sol des résidus très toxiques, dont une grande partie retourne à la rivière par l’intermédiaire des fossés et des ruisseaux.
Les cressonnières de MérévilleLa culture du cresson est une activité importante dans la vallée de la Juine. Auparavant, le cresson était cultivé en prélevant l’eau directement dans la rivière. À présent, la rivière ne sert plus qu’à recevoir l’eau en sortie des cressonnières.
© I.Barberot/DR

Conséquence de la pollution par les nitrates et phosphates, des mousses et des algues parasites s'installent. L’été, des algues filamenteuses se développent et envahissent le lit de la rivière, favorisées par l'élévation de la température de l'eau. Au-delà d’un certain seuil, cet excès d’algues fermente et se décompose, ce qui entraîne une diminution de l’oxygène dissout dans l’eau. C'est l’eutrophisation.

Ce phénomène est extrêmement nuisible à la vie aquatique. En effet, le manque d'oxygène tue les poissons. La flore parasite peut également nuire à leur qualité gustative. Ainsi, en mars 2004, on a constaté que des particules, résultant de la dispersion de résidus d'algues en décomposition, se trouvaient en suspension dans l’eau. À la recherche de nourriture, les truites d’élevage introduites dans la rivière ont consommé ces particules et sont devenues rapidement immangeables, leur chair prenant le goût de ces résidus. Ce phénomène a disparu en avril, lorsque le courant a nettoyé le lit, jusqu’aux mois de juillet et août, où les algues sont réapparues.

La pluie - encore elle ! - a un autre impact. Les gouttelettes d’eau lessivent les toits des maisons ainsi que le macadam des rues et des parkings de supermarché. Cette eau de ruissellement, dite eau pluviale, emporte avec elle, jusqu'à la rivière, les nombreuses particules imbrûlées que les cheminées laissent sur les toits et les traces d’hydrocarbures déposées par les voitures sur la chaussée.

Dans un autre domaine, le dragage à la pelle mécanique de la Juine, intervenu au début des années quatre-vingts, a pesé. Si ces travaux ont bien régularisé le débit de la rivière et évité les inondations en période de crue, ils ont été, en revanche, catastrophiques pour les poissons. Car le dragage a fait disparaître une grande partie des niches, ces trous d'eau calme et rocailles dont la faune aquatique a besoin pour exister et se reproduire.

Enfin, avant semis, les bassins de culture du cresson sont fréquemment désinfectés avec des produits très efficaces, comme le formol, pour préserver leur qualité bactériologique. À la mise en eau, les résidus de ce produit se retrouvent directement dans la Juine.

Par ailleurs le principal engrais utilisé pour la culture du cresson est le superphosphate (18 % d'acide phosphorique), à raison de 2 à 4 tonnes à l'Ha/an ; et la surface des cressonnières est d'environ 10 Ha autour de Méréville. Une partie de cet engrais se retrouve aussi dans l'eau de la rivière.

03.La Juine peut-elle se défendre ?

Un cours d’eau avec une flore et une faune dense et diversifiée peut digérer une certaine pollution si celle-ci n’est pas trop importante. On appelle cela "l'autoépuration". La Juine en a-t-elle encore les capacités ? La réponse est variable selon les endroits. Ainsi, à Méréville, où l'eau est claire et peu profonde, trop de végétaux s’installent dans le lit, ce qui est un signe de déséquilibre. À l'inverse, à Ormoy et à Boissy, où l'eau est profonde d'environ un mètre, les herbes aquatiques (rubaniers et callitriches), habituelles en été, ont maintenant disparu.

L'entretien de la rivière influe aussi sur ses capacités d'autoépuration. Il est effectué par le syndicat de la Juine, qui regroupe les utilisateurs et gère les travaux. Son rôle est d’assurer l'écoulement de la rivière afin d’éviter les inondations. Il est chargé de faire exécuter le faucardage annuel. Avant 1998, pour répondre au souhait des riverains propriétaires de voir les rives dégagées au maximum, le faucardage du mois d'août laissait les rives et toute la rivière dépourvues de végétation. De ce fait, aujourd'hui encore, une grande partie des arbres et arbustes consolidant les rives ont disparu dans certains secteurs. Conséquence : un éclairement plus important de l'eau, qui favorise la photosynthèse et donc la flore parasite, ainsi qu'une suppression des caches pour la faune aquatique.
La Juine à Ormoy-la-RivièreVue des rives se situant en amont de la Juine, à Ormoy-la-Rivière. L’eau y est plus profonde d’un mètre, plus trouble, et les herbes aquatiques ont du mal à s’y développer.
© Guy Tricoche/DR

L'entretien est cependant nécessaire
car, si trop de végétation encombre le lit l'eau ne peut plus s'écouler correctement. Mais on doit respecter un équilibre entre flore utile et néfaste pour préserver la capacité d'autoépuration de la rivière. Il faut garder la végétation "noble", composée de diverses plantes capables de digérer les pollutions (des micro-organismes digèrent et transforment les matières organiques en sels assimilables par ces végétaux nobles). En revanche, les mousses et algues filamenteuses qui tapissent le fond de la rivière asphyxient toute vie et concentrent les polluants (métaux lourds et substances chimiques), doivent disparaître. D'autant qu'elles peuvent se développer même si la turbidité de l’eau est importante, ce qui n’est pas le cas de la végétation "noble".

Dernier frein à l'autoépuration : les pesticides. La rivière pourrait digérer des doses d’engrais et matières organiques assez importantes si ses "défenses"n'étaient pas en partie inhibées par la présence de produits chimiques, en particulier de pesticides (produits phytosanitaires pour les cultures, insecticides, fongicides, désherbants utilisés encore en quantité importante. En effet, ces substances bloquent les échanges biologiques nécessaires à l'autoépuration.

04.Les actions de sauvegarde

Les capacités de la Juine à se défendre toute seule paraissent donc bien faibles. Mais un certain nombre d'actions sont déjà envisagées pour améliorer ce tableau pessimiste.

Récemment, la réglementation concernant les produits phytosanitaires a évolué afin de retirer du marché un assez grand nombre de produits très nocifs pour l'environnement, et de leur substituer des molécules moins agressives. En même temps, les agriculteurs soucieux de l'environnement optimisent mieux aujourd'hui les dosages des intrants qu'ils utilisent, tels les engrais et les produits phytosanitaires nécessaires à leurs cultures. Les producteurs de cresson sont aussi à la recherche de solutions alternatives évitant l'utilisation de certains produits. Ainsi, une étude est menée portant sur les différents traitements nécessaires à la culture du cresson : ses conclusions pourraient améliorer les pratiques en cours. Enfin, certains cressiculteurs produisent du cresson bio, sans résidus nuisibles pour l'environnement, mais avec une diminution de production d'environ 40 %.

D'autre part, la loi sur l'eau votée en 2006 devrait avoir un impact très positif à long terme, avec l'objectif d'atteindre le bon état chimique et écologique des eaux superficielles d’ici 2015. Ce qui paraît ambitieux et peu probable à cette échéance : il existe en effet des difficultés à surmonter, principalement celle du stockage important dans les sols des nitrates et divers produits phytosanitaires, qui demanderont du temps avant de disparaître. C'est dans ce contexte qu'un contrat de bassin de la Juine et ses affluents, prévu par le syndicat de la Juine avec de nombreux partenaires, doit être mis en œuvre pour atteindre les objectifs visés par la loi sur l'eau.

Autre axe de progrès : la surveillance de la qualité de l'eau. Dans le cadre du contrat de bassin, le syndicat de la Juine va en effet mettre en place un réseau de suivi dès 2009. Il s’agit désormais de trois stations suivies par la Direction régionale de l'environnement (DIREN), l’Agence de l’eau et l'Office national de l'eau et des milieux aquatiques (ONEMA) dans le cadre de la Directive cadre sur l’eau (DCE). Elles se situent à Autruy-sur-Juine, Ormoy-la-rivière et Saint-Vrain. D'autres mesures sont réalisées par le Service d'assistance technique aux exploitants de station d'épuration (SATESE). D'ores et déjà, on peut avoir un aperçu de la qualité globale de l'eau et consulter des informations sur les analyses physico-chimiques en différents points de la rivière sur les cartes publiées sur le site du Conseil général de l'Essonne.
Certaines valeurs relevées dans la partie amont de la Juine en 2005 et 2006 ne sont pas bonnes. La cause principale devant être les nitrates issus des cultures en Beauce.

Par ailleurs, les "moulins au fil de l'eau" pourraient mieux servir la rivière. Bien qu'ils ne soient plus en service, leurs barrages assurent le maintien du niveau de l’eau en fonction des débits. Il faut souligner que le débit permanent de la Juine varie peu au cours d’une même année et que la Juine est une rivière réputée calme qui ne connaît ni crue ni étiage. La coordination des vannes revient au garde-rivière de la Juine, qui maintient le niveau plutôt bas. Mais les propriétaires des moulins sont souvent contraints de manœuvrer leurs vannes pour évacuer les végétaux ou les gazons tondus puis jetés par des riverains indélicats. Ainsi, le lit de la Juine se comble et les bancs de vase s'élargissent à de nombreux endroits. Pour évacuer le surplus de vase du lit, il faudrait abaisser les vannes des barrages l’hiver, lorsque le débit est plus élevé, afin de faciliter l’écoulement de l’eau, et remonter les seuils l’été pour maintenir un bon niveau.
Un moulin au fil de l’eauCe moulin, qui n’est plus en service de nos jours, pourrait être d’une grande utilité pour la Juine. Son barrage permettrait d’assurer le maintien du niveau de l’eau.
© Guy Tricoche/DR

Enfin, on pourrait également envisager le pompage par aspiration de la vase aux endroits les plus encombrés, plutôt que de recourir au curage à la pelle mécanique. De même, planter des blocs rocheux aux endroits appropriés favoriserait la vie aquatique. Enfin, la plantation de végétaux dans les endroits peu profonds rétrécirait le lit et accélérerait le courant. Cependant, dans la nouvelle approche écologique de la loi sur l'eau, la tendance serait de laisser les rivières suivre leur lit naturel en supprimant le plus grand nombre possible de barrages. C'est notamment le but du projet "continuité écologique" de l'Office national de l'eau et des milieux aquatiques (ONEMA). Cette façon de gérer pourrait être idéale pour la circulation des poissons et la biodiversité le long du parcours, mais modifierait complètement les niveaux de la rivière par rapport à la situation actuelle sur la Juine. Elle ne peut s'appliquer qu'avec réserve, et influera sur les pratiques de pêche à la truite en particulier.

Il faut donc prendre en compte l'ensemble des usages de tous les acteurs concernés. Le maintien du niveau de l'eau par les vannes des moulins semble encore utile car il permet une certaine modulation. Ceci suppose des vannes et des biefs en bon état, ce qui n'est pas toujours le cas. Des passes ou échelles à poissons pourraient aussi être aménagées afin d'assurer leur migration vers l'amont dans les cas de barrages infranchissables.

Ces dernières années, l'entretien de la rivière est devenu plus adapté. Le nouveau programme pluriannuel d’entretien du syndicat intègre l’entretien de la végétation rivulaire par élagage et recépage. On pratique le fauchage et le faucardage sélectif. Les arbustes naissants, notamment, sont conservés. Cette végétation réduit l'éclairement de l'eau, ce qui permet de ralentir la multiplication des végétaux aquatiques nuisibles. De même, dans le lit, une bande d’un mètre de végétation de rive est conservée. Seul le milieu du lit est faucardé. Par ailleurs les statuts définissant le rôle des Associations agrées de pêche et la protection du milieu aquatique (AAPPMA) a évolué pour les impliquer de manière plus importante dans la gestion et l'entretien de la rivière.

Ainsi, le Contrat de bassin prévu et les actions en cours doivent apporter des améliorations notables à moyen terme, concernant l'eau et l'environnement de la rivière, d'autant qu'elles seront menées de manière concertée avec tous les usagers. Les institutions de gestion et les riverains ont un rôle primordial à jouer pour retrouver et maintenir une bonne qualité de l'eau de la Juine compatible avec la première catégorie piscicole.

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