logo Essonne

Un jardin des Lumières à Chamarande

  • Posté le : Lundi 29 Août 2005
  • |
  • par : D. Benyeta
  • |
  • Expert : I. Jourden
  • Actualisé le : Lundi 29 Décembre 2008
  • |

Imaginé au XVIIIe siècle par Pierre Contant d'Ivry, le potager du domaine départemental de Chamarande reflétait les valeurs des Lumières. Réhabilité suivant les plans d'époque, il a rouvert ses portes au public en avril 2006. Isabelle Jourden, historienne des jardins, nous propose de le découvrir.

Le jeu de l'oieLe jeu de l'oie de Chamarande est l'un des derniers encore en état en France.
© Domaine de Chamarande

Situé dans une vallée traversant le plateau du domaine de Chamarande est un parc de 98 hectares qui a été réhabilité entre 1994 et 2000 par le paysagiste Jacques Sgard, grâce au Conseil général de l'Essonne. Une des pièces patrimoniales majeures de ce domaine, le potager créé en 1739 par l'architecte Pierre Contant d'Ivry, a été restauré de septembre 2005 à avril 2006 pour retrouver son lustre d'antan.

Architectes et paysagistes ont alors envahi le domaine. Chargés de restaurer ce potager selon les plans du XVIIIe siècle, ils ont réhabilité le système hydraulique, redessiné les allées, reconstitué les parcelles d’époque, rétabli les axes visuels et planté des arbres fruitiers. L’optique était claire : "Retrouver le schéma originel de Pierre Contant d’Ivry," explique Isabelle Jourden, historienne des jardins à Chamarande.

Ce potager a une valeur historique car il est né au cœur d’un siècle phare dans l’histoire de l’art des jardins. Cette époque des Lumières, riche de bouleversements sociaux, moraux, culturels et intellectuels a de manière très directe influé sur les tracés paysagers. Mais comment restituer à ce potager en friche l’esprit qui a éclairé sa naissance ? Tout d’abord, plantons le décor du domaine de Chamarande, encore hanté par les fantômes des siècles qu’il a traversé.

01.Un domaine vraiment… historique !

Avez-vous déjà vu un domaine du XVIIe siècle se transformer en temple de l’art contemporain ? À Chamarande, tout est possible. Dans cet ensemble de 98 hectares, on ne sait où donner de la tête : en face de l’entrée principale, un petit château de briques, de pierres, de grès et d’ardoises, qui date de 1654. Çà et là, ponctuant le jardin, des sculptures contemporaines, des "monstres" aux couleurs criardes tout droit sortis des méninges de créatifs du XXe siècle.

Vu de l’extérieur, le château constitue un parfait symbole du style Louis XIII : il ne comporte aucune ornementation. Une façon de mieux mettre en valeur la couleur des matériaux et la précision des lignes architecturales, qui rappelle un peu la place des Vosges, à Paris. Mais à l’intérieur, la sobriété des décors de style Henri II cohabite avec le faste des boiseries sculptées façon LouisXV.

Côté parc, une balade improvisée suffit à donner un aperçu de l’évolution de l’art des jardins, oscillant entre classicisme et romantisme, jardins à la française (allée principale large et droite, parterres réguliers, rectangulaires ou de broderie, orangerie…) et à l’anglaise (tracé irrégulier, incurvation des allées, multiplication des petits sentiers, pièce d’eau et île artificielle, absence de clôtures…).
Domaine de ChamarandeLe domaine de Chamarande s'étend sur une centaine d'hectares.
© D. Benyeta / CG91

Malgré les nombreux travaux qui ont formé et déformé le domaine, un homme a laissé sur le jardin de Chamarande une empreinte indélébile : Pierre Contant d’Ivry. Cet architecte, issu de l’Académie royale d’architecture, prisant l'art dit "rocaille", est engagé en 1739 par Louis de Talaru, le propriétaire du comté. Sa mission ? Remanier et agrandir le domaine. Pour mettre en œuvre ce vaste chantier, il brise l’ordre établi des parterres symétriques à la française, en implantant des courbes et des contre-courbes dans les tracés, qui engendreront de nouveaux axes de vue. C’est également lui qui concevra les fabriques encore visibles sur le site. 270 ans plus tard, le patrimoine bâti et paysager de Contant d’Ivry domine toujours le domaine : il a survécu aux siècles, aux guerres, à l’abandon. En témoigne le belvédère, lieu enchanteur qui vibrait des discussions existentielles des salons du XVIIIe siècle et des concerts qui animaient les soirées estivales.

Un peu plus loin, dans un virage, on tombe nez à nez avec une glacière, véritable réfrigérateur d’époque ! Cette sorte de grotte mystérieuse servait en effet à conserver la neige et la glace récoltées l’hiver dans la Juine, la rivière qui traverse le domaine. D’une capacité de 144 m3, elle permettait de concocter des sorbets et de rafraîchir les boissons. Au bout de l’allée, une autre surprise attend le visiteur : un espace organisé en spirales, aquarellé de 63 cases aux prises avec des labyrinthes de verdure… Il s’agit bel et bien d’un jeu de l’oie grandeur nature, l’un des seuls à subsister en France, avec ceux de Bizy et de Chantilly.

À l’autre extrémité du parc, Contant d’Ivry a composé l’une des œuvres les plus intéressantes du site, haut lieu de célébration de la vie : un potager. Outre les membres de la cour et les employés du domaine, ce grand terrain de 2,5 hectares nourrissait probablement tous les habitants du village. Surélevé et orienté de façon à être constamment ensoleillé (exposition Sud-ouest), il a été encadré de murs pour mieux résister à l’humidité de la vallée de la Juine et lutter contre le gel de l’hiver. Question arrosage, Contant l’ingénieux avait mis au point un savant système, qui puisait l’eau d’une source située à quelques centaines de mètres et la redistribuait par un réseau de bassins.

Jusqu’en 2005, ce potager historique affiche une triste mine : il est complètement en friche. Soucieux de sa renaissance, le Conseil général de l’Essonne a décidé de financer sa réhabilitation et de rendre ainsi hommage à Contant d’Ivry. Pour se faire, il a fallu rétablir son tracé, et ressusciter l’esprit des jardins des Lumières. Afin de mieux comprendre comment cette philosophie a marqué l’art paysager, faisons un petit voyage dans le domaine de Chamarande… du XVIIIe siècle.

02.Le petit Versailles chamarandais

Nous sommes en 1740, sur les coteaux de la Juine. Le domaine de Chamarande vient d’être légué au comte de Talaru, un haut aristocrate qui fait partie de la cour du roi : il est en effet le premier valet de chambre de la reine, Marie Leczinska, et le conseiller d’État de Louis XV. Décidant d’agrandir son nouveau fief, il fait appel à Pierre Contant d’Ivry, architecte réputé de l’Académie royale, et lui demande de remanier son site. Louis de Talaru a bien sûr sa petite idée : il veut faire de Chamarande un lieu festif, dédié à sa vie sociale. Comme tous les aristocrates de l’époque, il souhaite que son domaine soit représentatif de son statut, de son pouvoir, de la vie du XVIIIe siècle et de l’engouement de ses contemporains pour les technologies modernes et les arts. "C’est en effet l’époque de la découverte des vestiges antiques d’Herculanum et de Pompéi, mais aussi de la Chine, d’une civilisation, d’une architecture et d’une mentalité foncièrement différente," rappelle Isabelle Jourden, historienne des jardins à Chamarande. Toutes les règles académiques sont remises en cause, et ces bouleversements influenceront jusqu’à l’architecture des jardins.

Le XVIIe siècle voulait que l’homme domine la nature et se place en son centre, d’où les parterres rectangulaires, droits et symétriques des jardins "soumis" façon Le Nôtre. Au XVIIIe siècle, l’homLe buffet d'eau de ChamarandeLe buffet d'eau de Chamarande, kyrielle de fontaines entremêlées, symbolise le faste voulu par Louis de Talaru.
© Domaine de Chamarande
me devient un chaînon de la nature, qui ne peut tout maîtriser. "Autrement dit, la ligne droite est le signe du despotisme ; la ligne sinueuse, celle de la liberté," peut-on lire dans Les Jardins de Michel Bandon (Robert Laffont, 1998).

Talaru demande ainsi à Contant d’Ivry de bousculer la géométrie existante, sans toutefois la modifier intégralement, et de réaliser quelques nouveaux agencements : érection du pavillon des Grâces et du belvédère, multiplication des chemins de promenades, création de petits sentiers reculés… Talaru veut en fait un "Versailles" chamarandais.

 

C’est le siècle où l’on tient des salons, raconte Isabelle Jourden. On discute des nouveaux courants, on philosophe sur le rôle de l’homme dans l’Univers et l’on médite sur la fugacité de la vie. On s’intéresse à tous les savoirs, on se dépêche d’écrire des traités, on proclame de grandes vérités, on se trompe, on recommence… On apprécie l’ensemble des arts et on glorifie Dame nature. Être “éclairé”, c’est réussir à conjuguer vie intellectuelle et vie artistique. Le comte de Talaru est bien sûr dans l’air du temps. La tendance ? Inviter la "jet set" dans sa villégiature pour plusieurs semaines. Et pour des "garden-parties" réussies, il faut savoir distraire ses convives. Le jardin doit donc contenir une dimension ludique. Outre des escarpolettes, Talaru affectionne les jeux aquatiques, comme la majestueuse fontaine de Chamarande (le buffet d’eau) et les jeux de société… au sens propre. En témoigne le jeu de l’oie à échelle humaine.

 

Dernier impératif pour briller en société : offrir des orgies de nourriture ! Du potager dépend en partie le faste des grands banquets. À Chamarande, sa position est doublement significative. Il est placé à l’écart, car il constitue en quelque sorte le garde-manger du domaine (il serait mal vu d’exposer sa cuisine au grand jour). Toutefois, sa surélévation révèle une certaine volonté de le distinguer. Il est fort à parier que Talaru voulait que soit admiré l’agencement de son terrain : celui-ci était minutieusement découpé en losanges et en triangles de cultures, matérialisés par des plantations d’arbres fruitiers, et transpercé d’allées incurvées. On pouvait certainement y observer des boutures de plantes exotiques et de nouvelles essences chinoises, ayant survécu aux voyages en mer. On sait par ailleurs, grâce aux livres de comptes du XVIIIe que les vertus gustatives de petits et de grands pois, de lentilles, haricots, artichauts, choux-fleurs, asperges, graines de moutarde, fraises et figues étaient vivement appréciées dans le comté.

 

Question hydraulique, Contant d’Ivry avait aménagé des bassins en pierre au centre des parcelles, reliés par un réseau invisible de tuyaux en terre cuite : une idée lumineuse pour éviter des va-et-vient interminables lors de l’arrosage. À l’heure actuelle, ces constructions ont à peine été endommagées, et réhabilitées grâce à un bureau d’études spécialisé (Composantes Urbaines).

03.2005 : le potager en herbe

Le travail d’un architecte paysagiste s’apparente parfois à celui d’un médecin devant une lourde opération chirurgicale. C’est le constat que l’on peut tirer du projet de l’agence Composantes urbaines, choisie par le Conseil général de l’Essonne pour procéder au lifting géant du potager Contant d’Ivry de Chamarande. Le curetage de ses organes vitaux internes et la réorganisation de son système intraveineux ont nécessité les efforts collectifs de plusieurs professionnels : "Il a fallu des ingénieurs en hydrologie et en agronomie, des concepteurs paysagistes et urbanistes, des spécialistes en restauration, un plasticien lumière, des tailleurs de pierre, des maçons, des ferronniers, des électriciens, des jardiniers et des ouvriers en tous genres," explique Marie Pire. Cette jeune paysagiste issue de la célèbre école de Versailles, conceptrice de la restauration et coordinatrice du chantier, a proposé un projet ambitieux et motivant : "Faire renaître en 2005 l’esprit du XVIIIe siècle sur un potager en friche."

Dans le cadre de cette réhabilitation, il a d’abord été prévu d’installer un système qui puise l’eau à la source historique : la résurgence est située à quelques centaines de mètres en amont du potager, juste à côté de la gare. L’originalité et la difficulté de ce processus tiennent dans l’acheminement de l’eau… sans aucune pompe ! Seule l’inclinaison naturelle du terrain sert de véhicule. Mais une fois l’eau captée, il faut contrôler son entrée dans le potager car la source n’est plus aussi pure qu’au XVIIIe siècle. Les architectes ont donc eu l’idée remarquable de faire appel à la phytoremédiation. Explications : l’eau captée arrive dans un canal et passe à travers un substrat poreux. Pris au piège de ces petites roches volcaniques, les polluants aquatiques deviendront les plats favoris deLe potager en fricheLe potager, en friche en 2005, est aujourd'hui entièrement replanté et réhabilité.
© D. Benyeta / CG91
s rhizomes de plantes intentionnellement introduites (Iris pseudacocus, Scirpus lacustris et Juncus efusus). L’eau qui débouche du canal dans le bassin de la Lyre est donc saine.

Pour restaurer le réseau hydraulique dans sa globalité, il a fallu par ailleurs ouvrir des tranchées pour vérifier les tuileaux, ces petits cylindres coniques en terre cuite qui s’emboîtent les uns dans les autres pour alimenter les bassins secondaires ; quitte à employer des matériaux modernes, comme du PVC, pour réparer les parties trop endommagées. Pour Astrid Verspieren, paysagiste "cette partie invisible se veut avant tout fonctionnelle. Le domaine est en lui-même une superposition de tracés : alors jointoyer des matières naturelles du XVIIIe avec des matériaux plus contemporains, c’est finalement une façon de se conformer à son style."

Ce mariage des techniques d’hier avec les matériaux d’aujourd’hui a également permis la remise en état des bassins endommagés. Selon Marie Pire, colmater leurs fissures avec de l’argile aurait été dangereux : sans entretien régulier, les bassins se seraient vidés de leur eau. Elle a donc opté pour du béton armé. Tous les éléments en grès des bassins ont été ôtés, numérotés et nettoyés. Une dalle en béton armé hydrofugée a été apposée au fond des bassins, sur laquelle on a replacé tous les pavés de grès, en préservant l’esthétique de l’époque.

Enfin, une fois toutes les plaies superficielles nettoyées, il a fallu reconstituer l’axe principal Nord-Sud (aujourd’hui effacé et remplacé par un axe Est-Ouest) et les allées en oblique dessinées par Contant d’Ivry et étoilées autour des bassins : un parcours en triangulations qui offre une infinité de points de vue successifs sur le potager, le parc et le château. Marie Pire a planté des charmes, des poiriers, des pêchers et des pommiers, pour structurer les abords du potager, "ainsi que des fruitiers d’essences anciennes : poiriers et pommiers pour le palissage contre les murs d’enceinte, pêchers et abricotiers pour les angles et le centre du potager," précise-t-elle. Pour la petite touche finale, elle a fait illuminer ce potager des Lumières avec un système d’éclairage qui encadre les entrées, les bassins et l’axe Nord-Sud d’époque.

Ensuite ? Le potager va devenir un lieu d’exposition qui accueillera, comme le reste du parc, des statues et des sculptures contemporaines. Il deviendra ainsi un véritable musée éphémère à ciel ouvert.

Restez connecté

Suivez-nous : Page Facebook Page Twitter

Lettre d'information :

Vidéo

Cette vidéo nécessite le plug-in gratuit Flash 8.
Il semble que vous ne l'avez pas.
Cliquer ici pour le télécharger

Interview de Xavier Raepsaet - La propulsion nucléaire spatiale

Portraits d'experts

  • Romina Aron Badin, les primates au coeur
  • Jacques-Marie Bardintzeff, une vie consacrée aux volcans
  • Catherine Charlot-Valdieu :  Home sweet home
  • Didier Labille, l’astronomie en amateur professionnel
Free download porn in high qualityRGPorn.com - Free Porn Downloads