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Vitrail : la lumière fut !

L'art du vitrail, aujourd'hui reconnu, se singularise par des méthodes de fabrication qui n'ont quasiment pas évolué depuis son apparition en Égypte et en Orient, il y a environ 2 400 ans.

Verrière de l'église de Chalo-Saint-MarsUne verrière du XIXe siècle de la petite église de Chalo-Saint-Mars, dédiée à Saint Médard.
© Service de l'inventaire régional/IDF/ADAGP

Utiliser couleurs et lumière afin de "diriger la pensée des fidèles par des moyens matériels vers ce qui est immatériel," c’est ainsi que l'abbé Suger, historien et conseiller des rois Louis VI et Louis VII, qui commanda les vitraux de la basilique Saint-Denis en l’an 1144, définissait la fonction du vitrail religieux. Symbole de la lumière sacrée, de la transcendance du divin, le vitrail est sans conteste un art. Pourtant, il ne fut pas toujours considéré comme tel. À l'origine, le vitrail, composition formée de verres colorés réunis par un réseau de plomb et maintenue par des barres métalliques, avait une fonction pratique : protéger contre les intempéries. C'est l'utilisation de verre coloré qui va donner au vitrail une fonction véritablement esthétique.

Le vitrail est le reflet d'une époque et de ses codes. Les scènes représentées et le style évoluent sensiblement au fil des siècles. Et c’est l’un des arts qui personnifient le mieux la rupture culturelle et visuelle qu'il y eut entre Moyen Âge et Renaissance. Au XVIIe et XVIIIe siècles, cet art est peu à peu abandonné, et même oublié. Au XIXe et XXe siècles, il faudra que les artisans se plongent dans les écrits anciens pour retrouver les techniques traditionnelles. Le vitrail connaîtra alors un renouveau. De nouvelles verrières seront commandées par l’État et par des privés. Des vitraux souvent très modernes, comme ceux de la cathédrale d'Evry (achevée en 1995), rompant avec la tradition illustrative. Aujourd’hui, quelques rares artisans maîtrisent encore ce savoir. Du choix des verres, à la peinture des scènes, le travail du vitrail est long et méticuleux. Anne Le Diberder, responsable de la Maison-atelier Foujita, nous invite à le découvrir.

01.Les origines du vitrail

Rosace de la cathédrale de ChartresLa rosace située au sud de la cathédrale de Chartres fut fabriquée et installée entre 1224 et 1240.
© Office de Tourisme de Chartres
"Le mot “vitrail” a pris peu à peu un sens précis et désigne actuellement une clôture de baie, généralement de fenêtre, faite de verre à vitres découpées suivant une composition décorative ou figurative et assemblées au moyen de plombs.

Par ce principe d'assemblage, le vitrail se distingue des clôtures en vitres non découpées, des assemblages, au moyen de ciment armé, des verres très épais, des assemblages de verres collés, superposant plusieurs feuilles en épaisseur." C’est ainsi que l'historien Louis Grodecki, le plus grand spécialiste français du vitrail, mort en 1982, définissait cet art dans l’ouvrage Études sur les vitraux de Suger à Saint-Denis (éd. presse universitaire Paris-Sorbonne).

Le vitrail, sous sa forme la plus simple, apparaît rapidement après la découverte de la technique du verre, en Égypte, 4 000 ans avant Jésus-Christ. Assemblage de morceaux de verre blanc, il servait de fenêtre chez les Romains. À cette époque, le vitrail n'est pas un élément décoratif, mais une composition de morceaux de verres réunis par un réseau Verrière représentant la vie du ChristDétail d'une verrière du XIIe siècle de la cathédrale de Chartres. Elle represente la vie du Christ. Sur cette partie de la verrière, on voit le roi Hérode (à droite), qui reçoit les savants (à gauche), peu de temps avant la naissance du Christ.
© Office de Tourisme de Chartres
de plomb et maintenue par des barres métalliques.

Le vitrail en tant qu’élément coloré, figuratif et décoratif n'apparaît que plus tard, probablement à l’époque mérovingienne (du VIe au VIIIe siècle), en Allemagne. En France, c’est un peu plus tard que cet art apparaît. Les premiers vitraux connus datent de l'époque carolingienne (du VIIIe au Xe siècle), mais l’art du vitrail ne prend toute sa dimension qu'à partir du XIIe siècle. Les écrits du moine Théophile, qui consigna toutes les techniques connues alors, affirment qu’à cette époque les techniques du vitrail étaient maîtrisées. C'est de cette période que datent les plus anciens vitraux visibles aujourd’hui. Ils se trouvent dans la cathédrale d’Augsbourg, en Allemagne.

Au cours de l’histoire du vitrail, trois grandes familles de verrières (ensemble de vitraux) coexistent. Les "verrières figurées" représentent des personnages de la chrétienté, souvent reconnaissables à la symbolique qui les entoure. On trouve ensuite les "verrières historiées", qui illustrent des passages de la Bible ou de la vie des saints. Enfin, les "verrières décoratives" non-figuratives peuvent représenter des motifs héraldiques (des blasons ou des armoiries).

02.Une technique qui a peu évolué

Détail d'un vitrail du XIIIe siècleDétail d'un vitrail du XIIIe siècle de la cathédrale de Chartres. On constate que le célèbre bleu de Chartres est particulièrement employé ici. Il a pour but de laisser passer une lumière plus claire que les autres teintes traditionnelles des vitraux.
© Office de Tourisme de Chartres
La technique de fabrication du verre, dont est dérivée celle du vitrail, est connue depuis l'Antiquité. Il s'agit de mélanger des cendres et du sable. La fusion des deux éléments, à une température comprise entre 1 200 et 1 500 °C, produit une pâte, dans laquelle on introduit des oxydes métalliques (de la poudre de métal) pour la teinter. Plusieurs techniques se sont succédé pour fabriquer la feuille de verre, étape première de la fabrication de vitraux.

À l’origine, le verrier travaillait une partie de la pâte, appelée paraison, au bout d'une canne creuse pour former, par soufflage, une sorte de bouteille que l’on nomme le manchon. Encore chaud et malléable, le manchon était fendu dans la longueur pour donner une feuille de verre. Certains ouvriers préféraient néanmoins souffler directement un plateau de verre que l'on appelait la cive. Mais ces techniques, qui furent principalement utilisées du XIIe au XVIe siècle, ont été peu à peu remplacées par le coulage du verre à plat, plus facile à fabriquer. Aujourd'hui, des dalles de verre moulé sont parfois utilisées.

C'est ensuite au maître verrier de travailler. Il doit d'abord réaliser la maquette du vitrail, un assemblage de fausses pièces de verre qui permet de s’assurer que le vitrail s'adaptera parfaitement aux contours de la fenêtre. C'est une étape primordiale, car un vitrail est l'assemblage de nombreuses pièces : armatures de fer, pièces de verre et réseau de plomb qui relient ces pièces. Une fois la maquette réalisée, le verrier passe à la taille des pièces de verre coloré. Au Moyen Âge, on portait un fer rougi sur la feuille de verre afin de dessiner les contours de la pièce désirée. En l’aspergeant ensuite d’eau froide, le verre éclatait en suivant le tracé, grâce au choc thermique. À partir du XVe siècle, le diamant remplaça le fer et permit une découpe plus précise.

Vitraux de l'église de DourdanL’église Saint Germain de Dourdan, dont les fondations remontent au VIIe siècle a connu une histoire mouvementé. En 1567, elle sera pillée, et perdra entre autres ses vitraux d'origines. De grands travaux de restauration sont menés à partir de 1869.
© Service de l'inventaire régional/IDF/ADAGP
Il s’agit ensuite de peindre le vitrail. Pour tracer les contours et les modelés des dessins, les artisans employaient un mélange d'oxydes de fer ou de cuivre, de fondant à base de verre et d'un liant pour le mélange (généralement du vinaigre). Ce mélange, appelé grisaille, formait une peinture monochrome qui était appliquée sur la face interne du verre. Une seconde cuisson du verre, autour de 600 °C, était nécessaire pour fixer la grisaille. Au XIVe siècle, les maîtres verriers découvrent le jaune d'argent, peinture à base de sels d'argent broyés, d'ocre jaune calciné et de diluant, qui est appliqué comme la grisaille. Cette découverte va permettre d'étendre la gamme des couleurs utilisées du jaune citron à l'orangé.

À la Renaissance, les émaux sont utilisés pour fournir une gamme de couleurs encore plus variée. Surtout, on peut désormais mélanger les couleurs entre elles sur un même verre, alors qu'auparavant il était nécessaire de les séparer par des plombs.

Une fois les pièces de verre découpées et peintes, elles doivent être assemblées. Elles sont serties à l’aide de baguettes de plomb, métal relativement souple et malléable. Puis, les panneaux obtenus sont placés dans les fenêtres et maintenus à l'aide de barres métalliques, les barlotières, qui évitent que les baguettes de plomb ne s’affaissent.

03.Le vitrail, grandeur et décadence

Vitraux représentant la Vierge à l'enfantUn vitrail du XIIe siècle représentant la Vierge à l'enfant de la cathédrale de Chartres. Elle est la seule grande cathédrale gothique française à avoir encore ses vitraux qui représentent une surface de 2600 m2.
© Office de Tourisme de Chartres
Les plus vieux morceaux de vitrail connus datent du VIe siècle. Ils ont été découverts en Italie, lors des fouilles de la basilique Saint-Vital de Ravenne. Mais c'est essentiellement au XIIe siècle que le vitrail devient un ornement courant. À cette époque, les vitraux des églises romanes sont en verre blanc, afin d'apporter un maximum de lumière à des édifices aux ouvertures petites et rares.

Le fameux "bleu de Chartres", très clair, visible dans la cathédrale de Chartres (achevée pour l’essentiel de sa forme actuelle en 1230), répondait à ce besoin de luminosité tout en apportant une touche de couleur. À cette époque, les scènes représentées sont déjà très travaillées et variées. Elles affirment une volonté d'enseigner l’Ancien et le Nouveau Testament aux fidèles, qui pour la plupart ne savent pas lire. Les cathédrales du Mans et de Poitiers sont également ornées de quelques vitraux de cette époque.

"C’est avec l'architecture gothique au XIIIe siècle que les fenêtres s’agrandissent et se multiplient. À partir de ce moment, le vitrail acquiert ses lettres de noblesse en tant qu’art," explique Anne Le Diberder, responsable de la Maison-atelier Foujita à Villiers-la-Bâcle (91). Parallèlement, la palette du peintre-verrier se diversifie et les teintes se foncent. Les vitraux sont désormais conçus comme des ensembles. Ainsi, dans les cathédrales de Chartres et de Bourges, on peut admirer de grands cycles narratifs, principalement sur les fenêtres basses, à portée de vue, qui racontent des épisodes de la vie du Christ ou de la vie des saints. En général, les fenêtres hautes, quant à elles, ne sont pas figuratives. C'est aussi à cette époque que les grandes rosaces, comme celles de Notre-Dame de Paris ou de la cathédrale de Chartres, apparaissent sur les façades. En Essonne, deux églises ont conservé des verrières de cette époque à Saint-Germain-lès-Corbeil, où un bel arbre de Jessé est visible, et Saint-Sulpice de Favière. Les vitraux de Gercy (ancien nom de Varennes-Jarcy) ont quant à eux été déposés à la fin du XIXe siècle et sont conservés au musée national du Moyen Âge de Cluny, à Paris.

Le XVe siècle est une période d'épanouissement de l'art du vitrail. Les techniques se perfectionnent, et gravure et sertissage en "chef-d’œuvre" apparaissent. Le sertissage en chef-d’œuvre consiste à incruster un verre rond à l’intérieur d’un autre verre plus grand de couleur différente. Sa réalisation, très compliquée, permettait à un compagnon d’obtenir sa maîtrise. L'essor du mécénat permet alors des commandes prestigieuses. En France, une seule verrière de ce siècle, qui marque le tournant entre l'art du Moyen Âge et celui de la Renaissance, est encore visible. Elle est conservée dans l'église Notre-Dame du Fort d'Étampes et représente le Baptême du Christ. On estime qu'elle date de 1470.

À la Renaissance, le vitrail est désormais un art reconnu. De nombreux chefs-d'œuvre sont signés par leur auteur, ce qui n’était pas le cas auparavant. Les scènes sont de plus en plus travaillées et réalistes. De même les formes gagnent en précision tandis que les couleurs sont plus variées et nuancées. L'influence de l'art italien, la référence à l'époque, sont très sensibles. L'apparition des émaux va encore étoffer la palette des couleurs, mais aussi, paradoxalement, annoncer le déclin de l'art du vitrail. Leur emploi exagéré va retirer aux vitraux leur transparence, et les faire passer de mode. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le vitrail n’a plus la cote. Le vitrail de couleur est même complètement banni. Pour ne rien arranger, la Contre-réforme privilégie les maîtres-autels et non plus les vitraux.

04.Le vitrail contemporain

Vitraux contemporains de Varennes-JarcyCe sont les habitants du village de Varennes-Jarcy qui ont voté pour le projet de Carole Benzaken. Elle les a convaincus par sa simplicité et ses couleurs éclatantes et symboliques. Sur le thème floral de la tulipe, les dix verrières de l'église forment un ensemble homogène. La réalisation des vitraux, selon les techniques du Moyen Âge, a été confiée à Gilles Rousvoal.
© Conseil général de l'Essonne
Il faut attendre le XIXe siècle pour assister à un renouveau spectaculaire du vitrail, désormais décoratif. Industriel et standardisé, le vitrail se vend sur catalogue… Au milieu du siècle, la période du Moyen Âge connaît un retour en grâce, "alors qu’elle était jusqu’alors considérée comme vide de toute activité artistique," rappelle Anne Le Diberder. Les nombreux chantiers de restauration de monuments permettent aux artisans qui maîtrisent le vitrail de travailler et de faire évoluer leur art. Enfin, l'Art nouveau redonnera véritablement ses lettres de noblesse au vitrail. La petite église de Chalo-Saint-Mars, en Essonne, conserve des verrières de cette époque.

En France, c’est essentiellement dans les monuments religieux que l’on trouve des exemples de vitraux contemporains ; dans d'autres pays comme les États-Unis, le vitrail contemporain décoratif est en revanche présent dans certaines demeures. Les nombreuses destructions des verrières anciennes, notamment lors de la Première Guerre mondiale, ont suscité des commandes passées à de grands peintres. "Depuis la séparation de l'Église et de l'État, les fonds publics ne prennent en charge que les commandes concernant les cathédrales, dont l'État est propriétaire, tandis qu'il faut faire appel au privé ou à l'Église pour restaurer les autres bâtiments religieux," explique Anne Le Diberder. Ce financement partiellement public permet à l'École française de s'imposer comme une école de grande qualité créative. Parmi les artistes qui s'essayèrent à l'art du vitrail figure le peintre Henri Matisse qui créa les vitraux de la chapelle du Rosaire à Vence, entre 1947 et 1951. L'église du Sacré-Cœur d'Audincourt fut, elle, parée d'une frise en dalles de verre du peintre français Fernand Léger, en 1950, puis de murs en dalles de verre du peintre Jean Bazaine pour la chapelle baptismale en 1954. D’autres peintres contemporains réalisèrent des vitraux : Georges Braque et Raoul Ubac à Varengeville en 1960, Vieira da Silva à Saint-Jacques de Reims en 1974, Marc Chagall la même année à la cathédrale Notre-Dame de Reims…

Vitraux de la cathédrale d'EvryLes principaux vitraux de la cathédrale d’Evry, la seule construite en France au XXe siècle, ont été réalisés par le Père Kim-En-Joong, prêtre dominicain d'origine coréenne. Ce vitrail fait partie d’un ensemble de douze vitraux, de douze couleurs différentes, comme les douze apôtres.
© Conseil général de l'Essonne
Après la Seconde Guerre mondiale, l’évolution de l'architecture, où l'usage du béton se généralise, favorise la création de vitraux faisant appel aux pavés de verre. D'un point de vue iconographique, l'essor de l'abstraction se répercute dans la composition des verrières. En Essonne, où l'architecture religieuse du XXe siècle est particulièrement riche, on peut admirer de nombreux exemples de créations originales. Certaines reprennent le style des vitraux du XIXe siècle comme à Bouville, Bures-sur-Yvette ou encore Soisy-sur-Seine.

La création de la seule cathédrale française du XXe siècle au cœur de la ville nouvelle d'Évry a permis au dominicain coréen Kim-En-Joong de réaliser des vitraux où la couleur revêt une importance toute particulière. Le thème des vitraux, au nombre de douze, comme les apôtres, mêle couleur et symphonique du nombre. Ces œuvres sont partiellement réalisées en grisaille pour figurer la terre, tandis que le bleu et le blanc représentent la lumière de l'Assomption.

Les verrières de la petite église de Varennes-Jarcy, réalisées par Carole Benzaken entre 1998 et 2002, sont un autre bel exemple de l'art contemporain du vitrail. Elle a choisi d'illustrer l'arbre de Jessé, thème classique du Moyen Âge, de façon très libre, puisqu'il s'agit ici de tulipes. "Si les techniques du vitrail ont peu évolué, si les thèmes restent les mêmes, observe Anne Le Diberder, la forme qu’il adopte aura toujours évolué au fil des siècles pour épouser les tendances artistiques du moment."


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