logo Essonne

Gare aux chiffres !

Les chiffres prolifèrent dans les colonnes des journaux et dans le débat public, alimentant des controverses sans fin, telle la récente polémique sur le décompte des chômeurs. Pourquoi politiques, chercheurs et journalistes les décochent-ils plus vite que leur ombre ? Correspondent-ils à une réalité tangible et mesurable ?

Chiffres et débat public© Stefanos

"Croissance médiocre de 0,3 % en France au deuxième trimestre", "les surfaces déboisées ont reculé de 25 %", "les banques centrales ont injecté 300 milliards de dollars dans l'économie mondiale" : les chiffres sont partout. Immigration, délinquance, culture de la moule en mer d’Iroise… : tous les domaines ont dorénavant leur indice, indicateur ou autre baromètre. C’est simple, s’il existait une allergie aux chiffres, nous serions tous traités à la cortisone !

Pourtant, la polémique sur l’estimation du chômage l’a montré au printemps 2007 : certains chiffres sont à manipuler avec précaution. Le gouvernement se targue d'un chômage à 8,9 % ? Des chercheurs de l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (Insee) crient aussitôt au "scandale du chiffre contaminé" : le décompte des chômeurs serait infecté par la campagne présidentielle et délibérément sous-estimé.

Il serait faux de ne voir dans cette affaire qu’un cas de travestissement de la réalité à des fins électoralistes. Les statistiques sociales posent des problèmes méthodologiques à nul autre pareil. Les agences de production de connaissance chiffrée, tels que l’Insee ou l’Ined (Institut national des études démographiques), s’en mordent elles-mêmes les doigts. Au point qu’il est légitime de se demander : les chiffres correspondent-ils à une réalité tangible et quantifiable ? Et si oui, pourquoi a-t-on alors tant de difficultés à s'accorder sur les "vrais" chiffres ?

Même si l’on se tournait vers la physique et la biologie, sciences dites "exactes", pour trouver des chiffres sur lesquels compter, le désenchantement serait au rendez-vous. Combien de fois a-t-on lu l’affirmation "le réchauffement climatique devrait être dans un siècle de X degrés", sans que soit citée la litanie d’hypothèses économiques et physiques sur lesquelles reposent les scénarios de réchauffement ?

Mais nous nous en tiendrons dans ce dossier aux statistiques sociales, avec lesquelles il y a déjà beaucoup à faire ! Certains militent pour une éducation aux arcanes de la production des chiffres. Dont Alain Desrosières, statisticien à l’Insee et spécialiste de l’histoire des statistiques.

01.Les qualités et les défauts des chiffres

Contrôle routierQuand l'ordre est donné aux policiers d'être plus actifs dans le domaine du contrôle routier, les chiffres des infractions sont en hausse.
© Christophe Dubois / fire-agency.com
Pourquoi les chiffres pleuvent-ils comme des hallebardes dans le débat public ? Le déferlement permanent d’information n’est pas seul responsable selon Alain Desrosières : "Les chiffres sont un référent commun. Ils permettent de prendre appui. En communiquant avec des chiffres, politiques, journalistes et citoyens ont le sentiment de parler la même langue."
Nous serions d’autant plus prompts à utiliser la langue des chiffres que celle-ci possède naturellement des accents de vérité. Plusieurs études l'ont montré : appuyer son argumentaire sur un "taux annuel", un "facteur" ou autre "indice" donnerait l’apparence du vrai. Quel convive n'a pas, autour d'un gigot dominical, sorti une statistique de son chapeau pour clouer le bec à ses contradicteurs ?

La communication - par les médias, le gouvernement ou les scientifiques eux-mêmes - sur des sujets relevant des sciences humaines n’échappe pas à ce pouvoir de séduction des chiffres. "À partir du moment où l’on quantifie les sciences humaines, on donne l’impression d’être objectif et prédictible, analyse Alain Desrosières. On caresse ainsi l’espoir plus ou moins fou d’avoir le même genre de certitudes en sciences sociales qu’en sciences exactes."

Espoir vite déçu. Par exemple, les problèmes méthodologiques liés à la mesure de la délinquance sont légion. Pour produire ses statistiques annuelles, le ministère de l’Intérieur se base en effet sur les plaintes adressées aux commissariats et gendarmeries, ainsi que sur les faits délictueux relevés par ses services. Or le dépôt de plaintes n’est pas systématique lors de délits : grâce à des enquêtes réalisées auprès des victimes, on sait que les vols et cambriolages ne sont signalés que trois fois sur quatre et que seul un quart des agressions sexuelles donnent lieu à une plainte*. Quant aux infractions observées, il suffit que l’ordre soit donné aux policiers et gendarmes d’être plus actifs pour qu’elles soient en hausse.

En effet, comme l'explique Laurent Mucchielli, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), dans son ouvrage Violences et insécurité : "Lorsque la police reçoit des consignes pour réprimer davantage l’usage et/ou le trafic de drogues, les chiffres indiquent automatiquement une augmentation de cet usage à la fin de l’année." Les policiers en contrôlant plus découvrent plus de trafic, ce qui fait grimper les statistiques. Ainsi, en matière de lutte contre la drogue et de police des étrangers, les statistiques sont essentiellement les résultats de l’action de la police, le reflet de ses moyens, de ses priorités et de son efficacité. Les instituts de sondage ont beau chercher à rectifier ces données en réalisant là aussi des enquêtes auprès des victimes, d’autres problèmes méthodologiques entravent la comparaison avec les chiffres officiels : valeur toute relative des témoignages, catégorisation des faits ne s’accordant pas avec celle de la police…

Cette difficulté de bâtir un indicateur fiable se retrouve dans quasiment tous les domaines des sciences sociales. Par exemple dans celui du chômage (voir chapitre 2) ou encore de l’immigration, comme le montrent les régulières passes d’arme entre spécialistes. Ainsi, le 24 août 2006, l’Insee publiait une étude sur l’immigration en France qui chiffrait le solde migratoire (le bilan des entrées et sorties d'étrangers et de Français) à 100 000 personnes en plus par an sur le territoire. Le même jour, Michèle Tribalat de l'Ined (Institut national des études démographiques) alertait, dans le Figaro, contre une exploitation trop hâtive de ces données, expliquant que le solde migratoire est parfaitement inconnu puisque seules les entrées d'étrangers sont à peu près vérifiables (et encore, sans compter avec les entrées clandestines). Et la démographe de conclure : "Finalement, tout cela montre qu'il est impossible de travailler avec des données fiables en France (…). Il faut absolument inventer de nouveaux outils." Preuve que les chiffres divisent parfois plus qu’ils ne rassemblent.


* Laurent Mucchielli, Violences et insécurité, La découverte, 2001

02.La controverse sur les chiffres du chômage

La polémique du début de l'année 2007 sur le chiffre du chômage illustre à merveille la difficulté à construire des indicateurs statistiques. En janvier, prétextant des difficultés techniques, l’Insee annonce qu’il ne publiera pas le chiffre 2006 du chômage comme prévu en mars, mais en octobre. Ramdam dans la classe politique et dans les médias, car non seulement le chiffre donne la tendance générale de l’évolution du nombre de chômeurs, mais il permet au ministère de l’Emploi de fournir chaque mois son propre décompte du non emploi. Pas de chiffre de l’Insee, pas de suivi mensuel de l’effet de la politique pour l’emploi du gouvernement. À quelques mois de la présidentielle (mai 2007), l’annonce de l’Insee dérange.

Graphique indicateurs de chômage en million de personnesGraphique indicateurs de chômage en million de personnes. En bleu, demandeurs d'emplois inscrits à l'Anpe, disponibles immédiatement. En noir, personnes (inscrites ou non à l'Anpe) consacrant 100% de leur temps à la recherche d'un emploi. En violet, chiffres Anpe réajustés par l'Insee (ajout des personnes non déclarées à l'Anpe bien que cherchant un emploi). En marron, chercheurs d'emploi ayant travaillé dans le mois.
© Document d'études "Analyse de l'évolution des statistiques de demandeurs d'emploi inscrits à l'Anpe, mi 2005 à fin 2006" n°128 / Août 2007 / DARES

Ses arguments ? L’institut se base sur le décompte des demandeurs d’emploi inscrits à l’Agence nationale pour l'emploi (Anpe), qu’il réajuste pour coller au plus près de la définition du chômage du Bureau international du travail (BIT). Le BIT considère en effet comme chômeur toute personne sans travail, à la recherche d'un emploi (salarié ou non salarié), et disponible pour travailler. L’institut doit donc exclure des listes d’inscrits à l’Anpe les chômeurs qui ne recherchent pas à plein temps un emploi (par exemple, ceux qui ont travaillé à temps partiel ou ceux qui sont en formation), et a contrario, ajouter les chômeurs non déclarés par l’Anpe (parce qu’arrivant en fin de droit, ils ont été rayés des listes ou bien parce qu’ils n’ont pas fait la démarche de s’inscrire). Il évalue l’importance de ces deux catégories grâce à un sondage effectué sur un échantillon de 70 000 personnes suivies six semestres d’affilée.

Mais cette année, la correction à apporter au chiffre de l’Anpe est particulièrement importante : elle est de 0,7 point quand traditionnellement, elle s’étale entre 0,1 et 0,3 point (le chômage en 2006 s’élèverait donc à 9,8 % de la population active et non 9,1 comme le clame le ministère de l’Emploi). Pourquoi ? L’Insee suspecte des erreurs lors de ses sondages correctifs, appelés "enquêtes emplois" en interne. D’abord, "les taux de réponse (aux enquêteurs) sont d'une manière générale fluctuants au cours du temps et, plus particulièrement en 2006, ils ont nettement baissé dans certaines régions comme l'Île-de-France", explique l'institut*. Au final, l’échantillon interrogé ne serait donc pas assez important pour être représentatif. Ensuite, l’institut incrimine des "biais de rotation", constatés lors des sollicitations successives sur sa population témoin. Schématiquement, à situation professionnelle constante, une personne répond différemment à des questions sur sa situation professionnelle si c’est la première, la deuxième ou la sixième fois qu’on l’interroge (elle est notamment de plus en plus réticente à avouer son chômage). Une découverte qui fait désordre pour un décompte "objectif". L’Insee préfère se donner le temps d’analyser ces écueils et attendre l’automne pour livrer le chiffre du chômage 2006.

Mais dans le contexte d’élection présidentielle, le ministère de l’Emploi ne peut se permettre de ne pas communiquer sur ce sujet. Il continue donc à publier mensuellement le chiffre brut de l’Anpe, non corrigé, qui baisse de mois en mois. Un vent de protestation se lève alors dans les rangs des administrations concernées. Pourtant tenus à un devoir de réserve, des fonctionnaires de l’Anpe, de l’Insee et du ministère de l’Emploi - chargés d'études, chercheurs ou statisticiens - manifestent, exigeant la tenue d’États généraux sur les chiffres du chômage.

Les États généraux auront bien lieu le 29 mai 2008, mais à l’initiative privée des organisations syndicales des administrations ainsi que d’associations de chômeurs et du collectif Autres Chiffres Du Chômage (ACDC). Deux exigences seront notamment formulées lors de ces États généraux. La première : les enquêtes emploi sont seules à même de décrire la situation de l’emploi (on ne peut les remplacer par les données de l'Anpe). La seconde : la publication des chiffres ne doit pas être mensuelle, cette périodicité dépendant trop de va-et-vient dans les listes d’inscriptions de l’Anpe.

En juin 2007, le nouveau gouvernement issu des urnes crée une mission pour faire le point sur les modalités de calcul des chiffres du chômage. En septembre, il a été annoncé que l'Insee publierait désormais les données issues de l'enquête emploi à un rythme trimestriel et non mensuel ; et que ces données seraient élargies aux territoires d’Outre-mer, et calées sur les critères d'Eurostat (Office statistique des communautés européennes). Par exemple, l’inscription à l’Anpe était considérée jusqu’à présent comme une "démarche active de recherche d’emploi" par l’Insee, alors qu’elle ne l’est pas par Eurostat. De plus, l’Insee étudiera d’ici la fin 2007 les possibilités d’améliorer la précision des résultats de l’enquête emploi, notamment en : augmentant la taille de l’échantillon, améliorant des méthodes de pondération et l’intégration des résultats de l’enquête auprès des non-répondants. Par ailleurs, l’Anpe continuera à publier mensuellement le nombre d’inscrits sur ses listes. Mais ce chiffre ne se présentera que pour ce qu’il est : une donnée administrative…

Découvrez notre animation Calculez vous-même le taux de chômage en France.


* Le Monde du 26/01/2007

03.La résistance s'organise

Analyser et comprendre les chiffres© StockxpertQue faire face à la menace des chiffres trompeurs ? Faut-il déclarer un plan vigie pirate sur les nombres ? Placer un membre de la brigade anti-chiffres devant chaque chiffre suspicieux ? En théorie, ce serait aux courroies de transmission de l’information, les médias, d’expliquer et de mettre tous les guillemets nécessaires à la publication de statistiques. Mais comme les chercheurs et les politiques, eux aussi ont leurs contraintes, notamment de place et de clarté. Sans doute faut-il trouver là l’origine de leur schizophrénie : dans le même article, un journaliste est capable d’expliquer en long et en large qu’un chiffre du chômage est "bidon" et de critiquer une politique gouvernementale à la lumière de ce même chiffre. Comme si malgré la conscience qu'on a de la limite des chiffres, on ne pouvait s'empêcher d'y recourir.

"Les médias ont du mal à juxtaposer les chiffres et leurs critiques, confirme Alain Desrosières. Il faut donc créer de nouveaux espaces pour cela." L’association Pénombre pourrait servir de modèle à ces espaces. Créée par des spécialistes de la justice pénale, elle regroupe aujourd’hui des gens de la vie civile - chercheurs, juristes ou simples citoyens - qui prennent un malin plaisir à soulever les jupes des chiffres. "Les nombres sont des êtres sociaux, résultats d'une construction dont il vaut mieux connaître le maçon et l'entreprise", lit-on en préambule de sa charte. L’association organise des conférences et publie deux bulletins où l’humour n’est pas absent. Exemple : "Rendant compte d'un rapport du Fonds des Nations Unies pour la population, Libération écrit : "L'Europe, l'Amérique du Nord et le Japon ont en effet une faible natalité, voire égale à zéro dans certains pays comme l'Allemagne ou négative comme en Russie". On savait que les Allemands faisaient peu d'enfants, mais de là à ne plus en faire du tout… Quant à la Sainte Russie, elle découvre les antibébés faits naturellement d'antimatière et dont l'effectif est représenté par un nombre négatif".

Les bulletins de Pénombre incitent aussi à réfléchir sur les effets produits par les chiffres. Par exemple à propos de la délinquance : "On peut affirmer que le sentiment d’insécurité est lié positivement (au sens statistique) à la hausse de la délinquance. Mais on peut aussi dire l’inverse : c’est parce que les gens avaient un trop faible sentiment d’insécurité dans les années 70 qu’ils laissaient leurs clés sur le tableau de bord de la voiture en allant chez le boulanger et que le chiffre des vols d’automobiles a explosé… À l’inverse, de nombreux spécialistes pensent aujourd’hui que la baisse (européenne) des infractions de vol est largement liée aux nombreux efforts (techniques et financiers) consentis par les consommateurs à l’inviolabilité de leurs biens. Autrement dit, l’absence de sentiment d’insécurité entraînait une hausse de la délinquance, et le renforcement de ce sentiment d’insécurité génère une baisse de la délinquance…"

La Société française de statistique (SfDS), société savante représentant les chercheurs en statistiques, s’est également lancée dans un travail de déconstruction des chiffres. Elle organise chaque mois à Paris des soirées-débats entre chercheurs et citoyens. Deux des derniers débats ont porté sur la mesure de la pauvreté et sur la statistique dans les essais cliniques. À consommer sans modération.

Selon Alain Desrosières, le combat pour l’éducation à la lecture des chiffres doit se mener jusque dans l’enceinte de l’école : "Il faut apprendre aux enfants que les chiffres ne tombent pas du ciel, il n’y a que des conventions de quantification qui dépendent des pays. C’est comme la côte bretonne : sa longueur varie selon qu’on la mesure à l’échelle du kilomètre ou du mètre. En effet, sur un relief escarpé comme celui-ci, la longueur dépend de l'outil de mesure, à cause des sinuosités du littoral. Si l'on prend une règle d'un kilomètre pour le mesurer, la longueur sera moindre qu'avec une règle de 20 centimètres qui pourra suivre toutes les anfractuosités des rochers. Il faudrait arriver à ce que ces idées deviennent banales, peu sulfureuses." Expliquer par exemple qu’un unique indicateur du chômage est incapable de rendre compte de la variété de situations. Il y a vingt ans, on était chômeur ou ne l’était pas. Aujourd’hui, on est à la recherche d'un emploi à durée indéterminée ou saisonnier, à temps plein, à temps partiel : une réalité sociale difficilement traduisible en chiffres…

Restez connecté

Suivez-nous : Page Facebook Page Twitter

Lettre d'information :

Vidéo

Cette vidéo nécessite le plug-in gratuit Flash 8.
Il semble que vous ne l'avez pas.
Cliquer ici pour le télécharger

Interview de Xavier Raepsaet - La propulsion nucléaire spatiale

Portraits d'experts

  • Romina Aron Badin, les primates au coeur
  • Jacques-Marie Bardintzeff, une vie consacrée aux volcans
  • Catherine Charlot-Valdieu :  Home sweet home
  • Didier Labille, l’astronomie en amateur professionnel