logo Essonne

La compétition, avenir de la recherche française ?

Justifiée ou non, la réforme lancée par les institutions européennes depuis une dizaine d'années dans le monde des chercheurs a initié des changements en profondeur. Analyse avec Isabelle Bruno, maître de conférences en science politique à l'université de Lille 2.

Drapeau UELes pays de l’Union européenne ont mis en place, en 2000, la stratégie de Lisbonne fondée sur la connaissance.
© Patrice Latron / LookatSciences

La réforme de la recherche en cours réinvente le métier de chercheur et le fonctionnement des institutions scientifiques. Et certains le vivent comme un bouleversement. S’agirait-il de l’intrusion d’une logique de management à "l’anglo-saxonne" dans les politiques des pays européens ?
C’est, en tout cas, la question que se pose Isabelle Bruno. Cette enseignante-chercheuse (Centre d’Etudes et de recherches administratives, politiques et sociales, unité mixte CNRS/Université Lille 2) s’intéresse depuis plusieurs années au fonctionnement de la construction européenne, et tout particulièrement à la façon dont les méthodes de management des entreprises influencent aujourd’hui les méthodes de gestion publique. Ces méthodes trouvent leur source dans une technique particulière : le benchmarking, importé d’outre atlantique.

Le "benchmarking"

Qu’est-ce que le "benchmarking" ? Une simple méthode d’évaluation comparative et chiffrée mise au point chez le fabricant de photocopieurs Rank Xerox dans les années 70. Devenue un "outil" de management, la méthode est aujourd’hui incontournable, même dans les politiques publiques. Sans doute connaissez-vous les innombrables "palmarès" des hôpitaux, des régions ou des universités ? Exemples types de la pratique du benchmarking, ils illustrent cette obsession du chiffre dont l’usage immodéré permet d’inscrire la notation et la compétition effrénée comme des nécessités modernes relevant du bon sens. " C’est cette technique prétendue neutre et universelle que l’on veut imposer aujourd’hui avec la force de l’évidence dans les politiques scientifiques ", précise Isabelle Bruno.  

" Ce qui s’applique aujourd’hui à la recherche est aussi à l’œuvre dans les autres secteurs sociaux. Ce sont les mêmes grandes tendances de réorganisation dans l’enseignement, l’emploi, le milieu hospitalier, le secteur public dans son ensemble, mais aussi dans l’industrie ou le secteur des services " affirme-t-elle.
Les réformes qui se mettent en place ne sont pas seulement techniques, leurs logiques sous-jacentes influent sur l’organisation de la société et renseignent sur la pratique du pouvoir. C’est pour cette raison qu’elles intéressent notre chercheuse en science politique. " Un métier, dit-elle, qui permet de faire de la politique au sens noble du terme, sans entrer dans les jeux partisans".Ce qu’elle fait assurément ; à la fois en militante assumée, engagée dans les syndicats et associations de chercheurs, et en experte aujourd’hui indiscutée.

"C’est à l’origine mon intérêt pour la méthode managériale du "benchmarking" qui m’a conduite à me pencher sur la réforme de la recherche. L’utilisation de cette technique comme système de gouvernement a été systématisée par la stratégie européenne de Lisbonne mise en place dans les années 2000. C’est dans le champ de la recherche que ces pratiques ont été le plus largement mises en œuvre et elles sont aujourd’hui encore la base de toutes les réformes en cours".

01.Le management appliqué à la recherche

Sauvons la RechercheLes chercheurs français ont régulièrement manifesté leurs craintes vis à vis des grandes réformes européennes. Ici le 19 juin 2008.
© Olivier Weller / LookatSciences
Que s’est-il passé ces dernières années dans la recherche ? Pour comprendre, remontons un peu dans le temps. C’est en 2000, lors du sommet européen de Lisbonne, que les grandes lignes d’une réforme de la recherche européenne ont été définies. Objectif affiché : transformer l’Europe en "l’économie de la connaissance, la plus compétitive et la plus dynamique du monde". La stratégie mise en place a trois ambitions : créer un espace européen de la recherche (EER), rattraper les leaders mondiaux (États-Unis, Japon) et orienter la recherche vers la satisfaction de la "demande sociale". De plus, en 2010 chaque pays de l’Union devra consacrer 3% de son PIB à la recherche-développement.

En France, l’application de cette stratégie conduit à de profondes modifications du système public : promotion de la recherche par objectifs, pilotage plus serré des établissements avec un volet important d’évaluation, multiplication des crédits d’impôts pour la recherche privée.

"Ces changements portent la marque des sciences économiques et des théories du marché concurrentiel. Mais ils sont surtout le résultat de la mise en œuvre des méthodes que propose une autre science, plus jeune : la science managériale", précise Isabelle Bruno.

"Situation de concurrence"

Cette science managériale et ses techniques connaissent un succès planétaire. Elles sont diffusées partout par les fameux experts et consultants en management qui conseillent aujourd’hui tout le monde, aussi bien les ONG que les industries, les hôpitaux, les universités ou la recherche.
"La force de ces technologies, dont fait partie le "benchmarking", est de se présenter comme apolitiques et neutres, puisqu’elles sont basées sur des chiffres et des comparaisons. Occultant leur mise en forme néolibérale, on les présente comme de simples mesures de bon sens. D’où le consensus dont elles font l’objet. De fait, personne n’est contre l’efficacité, la qualité, la rationalité", souligne Isabelle Bruno. Et d’ajouter : "Ce qui est dangereux dans cette approche c’est sa prétention universaliste. Elle voudrait soumettre toutes les organisations sociales, quelles que soient leurs finalités, à des règles de fonctionnement identiques".

C’est donc cette "boîte à outils" du management qui a été utilisée pour la mise en place des nouvelles agences nationales (ANR, AERES) qui financent, organisent et pilotent l’ensemble de la recherche française d’aujourd’hui. "Leur point commun est de placer les chercheurs et leurs laboratoires en situation de concurrence. C’est, en effet, la condition même de la compétitivité voulue par la stratégie de Lisbonne qui considère que les activités de recherche sont des activités concurrentielles, au même titre que, par exemple, la vente de yaourts", détaille notre interlocutrice.

02.Ce qui a changé dans les laboratoires

programme financé par l'ANR"Cardiologie – obésité – diabète" : tel est le programme de recherche financé par l’ANR pour cette équipe de l’Inserm (U 545 Récepteurs Nucléaires, Lipoprotéines et Athérosclérose)
© Patrice Latron / Inserm
La création de l'Agence nationale de la recherche (ANR) mise en place en 2004 est la pièce maîtresse du dispositif de réforme. L’ANR est une "agence de moyens". Ses missions sont de recueillir et de répartir les crédits à destination des établissements ou des entreprises, dans le cadre de partenariats public-privé. Autrefois distribués aux laboratoires, les budgets sont aujourd’hui établis en fonction de "programmes" d'une durée de 3 à 4 ans, et déterminés par le Ministère.
L’ANR favorise le fonctionnement par appels à projets, ce qui n’est pas rejeté en soi par les chercheurs, mais l’opacité du sytème et la nécessité d’une concurrence débridée entre équipes pour obtenir des financements sont mal reçus au quotidien. "Dans la vie du chercheur, l’obligation de "monter des projets" contraint à se projeter sans arrêt dans l’avenir, tout en continuant à travailler sur les recherches en cours. Une temporalité mal adaptée au travail scientifique et qui a peu de justifications en termes d’efficacité. Ces nouvelles missions, qui supposent de nouvelles compétences administratives, comptables et gestionnaires, s’avèrent très chronophages et empiètent sur le temps consacré au terrain, aux expériences ou à la vulgarisation scientifique.  Les chercheurs les vivent très durement", précise Isabelle Bruno.

Libre arbitre

À l’échelle des laboratoires, les équipes autrefois liées par une politique d’ensemble sont devenues aussi indépendantes que leurs financements. Cela entraîne la réduction du rôle des directeurs à une fonction administrative et la perte de la dimension collective du travail pourtant indispensable à une recherche de qualité. Les déséquilibres entre équipes, censés stimuler les chercheurs, sont parfois ubuesques. "On voit ainsi dans les mêmes locaux, certaines équipes bien dotées multiplier les achats de portables ou de bouquins tandis que dans la salle informatique commune on ne peut plus payer les cartouches d’encre des imprimantes. Et ce n’est pas qu’une caricature !", s’amuse notre enseignante-chercheuse qui connaît bien le problème.
"Mais le plus grave, c’est la façon de "tordre" les projets pour qu’ils correspondent aux financements. L’ANR demande des projets tout ficelés prévoyant à l’avance les résultats à obtenir, ce qui rend impossible toute innovation, alors que c’est le mot d’ordre à la mode des politiques !", se désole Isabelle Bruno. De ce point de vue, en effet, la réforme menée en France présente des aspects déroutants. Les outils de pilotage et de surveillance mis en place se parent de messages d’autonomie et de libre concurrence. Mais ils imposent par ailleurs une grande lourdeur bureaucratique. C’est tout le paradoxe de cette réforme dont l’idéologie est mal acceptée par une communauté habituée à son libre arbitre.  

03.De l’évaluation aux normes qualité

Une norme qualité pour la recherche ?"Très bientôt, enseignement et recherche vont devoir répondre à des normes ISO", pronostique Isabelle Bruno. 
© Patrick Landmann / LookatSciences
Se projeter dans un monde concurrentiel, dominé par le management, impose une évaluation chiffrée de la production de chacun. C’est le rôle de l’Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (AERES), créée en 2007. Elle donne une évaluation des établissements, des organismes et des équipes. "Et bientôt sans doute des chercheurs eux-mêmes", ajoute Isabelle Bruno. L’AERES fait partie des dispositifs destinés à accroître la concurrence entre acteurs de la recherche. Aujourd’hui, ses évaluations ont une influence sur les maquettes d’enseignement, les primes et les possibilités de financements de projets par l’ANR.
La plupart des chercheurs ne voient pas de problème à être évalués ; ils le sont déjà tout au long de leur carrière. Ce sont les classements qui suscitent la polémique : qui classe ? Et comment ? De nombreuses controverses ont ainsi éclaté sur la manière dont les indicateurs quantitatifs, utilisés dans les notations de l’AERES, sont choisis et chiffrés.
"Le débat sur les indicateurs bibliométriques a été très vif l’an passé. Pour évaluer les unités de recherche, l’AERES a inventé la figure du "chercheur publiant", censé avoir publié un certain nombre d’articles en 4 ans dans des revues reconnues. La note attribuée à un laboratoire dépend ainsi de la part de "chercheurs publiant" dans son équipe. Or ce mode d’évaluation a été constesté à plusieurs titres : il braque les regards sur la quantité de publications, sans égard pour leur qualité ; il divise les équipes en stigmatisant les non-publiant ; il classe les revues suivant des critères contestables qui favorisent certains courants au sein des disciplines scientifiques au détriment d’approches plus spécialisées ou originales ; il entraîne une course à la publication pour elle-même en perdant de vue le temps nécessaire à l’enquête et à la maturation d’une démonstration", raconte Isabelle Bruno.

Les normes qualité

Côté social, toutes ces réformes poussent à une "défonctionnarisation" partielle des activités de recherche. De moins en moins de postes sont proposés aux chercheurs et enseignants dont beaucoup naviguent maintenant de contrat en contrat. C’est encore plus vrai pour les personnels administratifs, de plus en plus souvent employés en CDD sur des fonctions pourtant pérennes. "La précarisation du métier et la déstabilisation personnelle qui en résultent sont-elles de nature à augmenter la "productivité" de la recherche ? Je ne pense pas qu’en situation de souffrance au travail on puisse être plus "performant". Le but recherché semble plutôt être une dualisation non seulement entre les "nantis" titulaires d’un CDI, et les précaires, mais aussi entre les "pôles d’excellence et de compétitivité" et les universités "de second rang". Diviser pour mieux régner... c’est l’autonomie de la recherche, son indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques qui sont en jeu", suggère notre experte.

Malgré toutes ces réticences, la réforme de la recherche continue à se mettre en place. "Pour faire un peu de prospective, ce qui s’approche maintenant c’est la généralisation de la "démarche qualité". Très bientôt, sans doute, les activités d’enseignement et de recherche vont devoir répondre à des normes type ISO, telles celles imposées dans l’industrie. De l’application de ces normes chiffrées de qualité verra-t-on naître une recherche d’excellence ? Rien n’est moins sûr ! Ces normes et ces procédures d’ "assurance qualité" vont plutôt l’enserrer au point d’étouffer toute envie de chercher, de réfléchir, de créer", avance-t–elle.  
"Ce qui se fait jour derrière cette réforme est un projet politique, un projet de société qui dépasse le secteur de la recherche. Mais ce n’est pas, comme les méthodes managériales voudraient nous le faire croire, la seule vision du monde possible. D’autres politiques et d’autres choix existent". Une opinion partagée par les nombreux chercheurs, enseignants, étudiants et citoyens qui ont récemment participé au contre-sommet : "Vers une Europe du savoir libre et gratuit", qu’Isabelle Bruno a co-organisé à Bruxelles dans le cadre du collectif Printemps 2010.

Restez connecté

Suivez-nous : Page Facebook Page Twitter

Lettre d'information :

Vidéo

Cette vidéo nécessite le plug-in gratuit Flash 8.
Il semble que vous ne l'avez pas.
Cliquer ici pour le télécharger

Interview de Xavier Raepsaet - La propulsion nucléaire spatiale

Portraits d'experts

  • Romina Aron Badin, les primates au coeur
  • Jacques-Marie Bardintzeff, une vie consacrée aux volcans
  • Catherine Charlot-Valdieu :  Home sweet home
  • Didier Labille, l’astronomie en amateur professionnel