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Le développement durable est-il une mode ?

Le développement durable, tout le monde en parle : il est invoqué pour vendre des voitures, inciter les pays à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, caractériser telle ou telle politique de la ville. Utilisée à tout bout de champ, la notion devient suspecte : concept fourre-tout ou idée d'avenir ? L'association 4D et Olivier Godard nous donnent leur point de vue.

Le développement durableEn 1987, le développement durable a été présenté comme "Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs" par Mme Gro Harlem bruntdland, premier Ministre norvégien.
© Corbis

  Quelques chiffres, pour commencer : 20 % de la population mondiale consomme 80 % des ressources naturelles. Près d’1,5 milliard d’habitants, soit 25 % de la population mondiale, n’ont pas accès à l’eau potable. Entre 1990 et 2000, la surface des forêts a diminué de 94 millions d’hectares dans le monde, soit 1,7 fois la superficie de la France. Aujourd'hui, les États-Unis rejettent dans l’atmosphère 20 % des émissions mondiales de CO2, alors que ce pays représente moins de 5 % de la population mondiale et environ 7 % de la superficie du globe terrestre (sources Ined - 2005). La liste est longue, et pourrait continuer. Le bilan n’est pas neuf : la planète s’épuise, les inégalités se creusent. Le mode de développement actuel des pays occidentaux, non seulement ne profite pas à tous, mais n’est pas soutenable à long terme.

Face à cette situation, la communauté internationale, tout au long des années quatre-vingt-dix, a réfléchi à un mode de développement alternatif : le développement durable. Tel que défini pour la première fois en 1987, dans le rapport Brundtland publié sous l’égide de l’Office des Nations unies (ONU), il constitue "un mode de développement qui s'efforce de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs".

Plus de trente ans plus tard, l’idée a fait son chemin. Désormais, on parle du développement durable partout et pour tout : pour inciter chacun à trier ses déchets, pour vendre des 4x4, pour vanter les mérites de produits de beauté... Impossible de feuilleter un magazine sans tomber sur une série de publicités exploitant ce thème. Le développement durable ne se réduirait-il qu’à un effet de mode, un outil marketing utilisé pour se donner, et à bon compte, une image citoyenne et responsable ? Jusqu’où remet-il en question notre mode de développement actuel ?

Pour répondre à ces questions, autant aller voir ce qui se passe sur le terrain, au niveau des collectivités locales et des entreprises. Plus ou moins optimistes, les membres de l’association 4D, proche des collectivités, et Olivier Godard, directeur de recherche au CNRS, s’accordent sur un point : dans la mise en application du développement durable, nous ne sommes encore qu’au milieu du gué

01.Le développement durable, qu'est-ce que c'est ?

L’économiste MalthusThomas Malthus (11766-1834) est un pasteur anglican et un économiste. Il est connu pour ses travaux sur la rapide croissance de la population en Angleterre, au début de la révolution industrielle.
© DR
  La formule "développement durable" a beau dater de 1980 (rapport de l’UICN pour le PNUE) et avoir été popularisée en 1987 par le rapport de la commission Brundtland, la remise en cause de notre mode de vie est plus ancienne. L’idée ne date pas d’hier, que l’homme et la société, en se développant, dégradent et détruisent leur environnement. Déjà au XVIIIe siècle, l’économiste écossais Malthus s’inquiétait d’une croissance de la population largement supérieure à celle des ressources. Et, tout au long du XIXe siècle, le discours sur le gaspillage des ressources naturelles fait florès. Au XXe siècle surgit une nouvelle idée : la science et la technique ne sont pas uniquement sources de progrès, comme on le pensait depuis le siècle des Lumières (XVIIIe). Avec la bombe atomique l’homme a su mettre au point les moyens de sa destruction. Il ne fait donc pas que gaspiller les ressources naturelles : son mode de développement comporte des risques. Des crises, ou des bouleversements d’ampleur planétaire, sont à redouter : écologiques (marée noire, réchauffement climatique) ou économiques (accroissement des inégalités entre le Nord et le Sud).

La notion de développement durable, telle qu’elle apparaît à la fin des années quatre-vingts, répond donc à une tentative pour limiter les risques : il s’agit de faire face à une situation dangereuse. Comment ? En remettant les exigences du savoir-vivre ensemble entre les nations, et entre l’homme et l’environnement, au cœur du processus de développement économique. Elle comporte trois volets : écologique (préserver la nature et ses ressources), économique (permettre la création continue de richesses, mais dans un système non tourné vers le seul profit), social (lutter contre les inégalités et accroître les libertés réelles pour tous, via des actions en matière d’emploi, de santé, d’éducation,…). Selon l'association 4D, le développement durable propose alors, sur la base des valeurs de solidarité, d’équité, de partage et de précaution, de nouvelles perspectives de développement.

À l’issue du Sommet de la Terre de Rio, en 1992, le concept est encore précisé. Quelque 27 principes de développement durable sont énoncés dans la déclaration finale, rédigée par les 178 pays participants. Un programme d’actions pour le XXIe siècle, l’"Agenda 21", est adopté. Entre autres, est souligné le rôle que doit jouer chaque citoyen. Chacun a sa part de responsabilité dans l’état de la planète, chacun peut agir pour transmettre un monde viable aux générations futures. Le public doit être associé aux prises de décisions : la population et les différents acteurs concernés doivent être consultés avant toute action pour être en mesure de veiller à sa bonne réalisation (suivi et évaluation).


La mer d’Aral au KazakhstanLe prix à payer pour la production intensive du coton : la disparition de la mer d'Aral et de ses poissons, le départ de ses pêcheurs.
© DR
Le développement durable, outre les citoyens, implique une chaîne d’acteurs. Au niveau mondial, outre les gouvernements qui ont une responsabilité de premier rang, sont concernées les organisations dépendantes de l’ONU (Banque mondiale, Fonds monétaire international, Programme des Nations unies pour le développement…), les organisations non gouvernementales (ONG) mondiales (WWF, Greenpeace…), les firmes internationales. Au niveau national et local, ce sont les États et leurs administrations, les collectivités territoriales, ONG, associations, syndicats, institutions de coopération, services forestiers qui interviennent.

La communauté scientifique fait partie intégrante du processus : les scientifiques sont indispensables en tant qu’experts, pour évaluer l’état de la planète ou l’impact de telle ou telle pratique, mais aussi pour évaluer les actions à entreprendre. Ils participent aussi à la création de techniques ou de produits qui préservent l’environnement.

02.Le rôle important des collectivités locales

L’énergie éolienneL’énergie électrique d’origine éolienne est parfois considérée comme la plus prometteuse des énergies renouvelables à développer pour remplacer le charbon, le pétrole, le gaz et même le nucléaire. Elle permettrait de réduire notre dépendance énergétique, d'épargner des ressources épuisables et de créer de l'activité économique locale et de l'emploi.
© SXC
   Certaines collectivités territoriales ont commencé à se préoccuper de développement durable à partir de 1992 : lors du Sommet de Rio, les pays participants adoptent un "agenda 21", autrement baptisé programme d’actions pour le XXIe siècle. Non contraignant juridiquement, il décline les mesures à prendre pour garantir un développement durable.

Le chapitre 28 de l’agenda 21 met en valeur la contribution attendue des collectivités territoriales, indispensable pour porter sur leur territoire les enjeux planétaires ou nationaux du développement durable. Elles sont incitées à adapter, à leur niveau, l’agenda 21. En France, le ministère de l’Écologie et du Développement durable adopte, en 2003, une stratégie en ce sens. Un de ses objectifs est de "favoriser en cinq ans la mise en place de 500 agendas 21 locaux".

En 2005, le principe d’un cadre de référence est retenu, pour définir ce qu’est un projet territorial de développement durable. Il doit se saisir de cinq enjeux majeurs : protection de l’atmosphère et lutte contre le changement climatique ; conservation de la biodiversité, protection des milieux et des ressources ; accès à une bonne qualité de vie pour tous ; garantie d’emploi, de cohésion sociale et de solidarité entre territoires et générations ; adoption de modes de production et de consommation responsables. L’accent est aussi mis sur la démarche à suivre : participation des acteurs du territoire, évaluation continue des actions menées, stratégie d’amélioration continue…

Après avoir, pendant six mois, consulté les habitants du département, l’Essonne s’est dotée d’un agenda 21 en 2003. D’ores et déjà, des actions ont été menées pour renforcer la démocratie participative, faciliter le quotidien des personnes âgées ou handicapées, améliorer la qualité des rivières, adopter des modes de transport en commun moins polluants, utiliser des énergies renouvelables

Il reste encore difficile d’évaluer qualitativement les initiatives prises : aucun recensement précis n’a été mené sur le sujet. En 2005, l'association 4D (fondée en 1993 pour contribuer à la réflexion sur le développement durable et accompagner les actions menées) s’est attelée à la tâche, en fondant un Observatoire national des agendas 21 locaux et des pratiques territoriales du développement durable. Mission : à partir de 2006, faire le compte des initiatives existantes pour que les collectivités puissent disposer d’une base de données et partager leurs expériences

Début 2009, cet observatoire recense environ 548 initiatives d'agendas 21 locaux sur le territoire français, mis en œuvre à toutes les échelles territoriales : régions, départements, intercommunalités, communes… Selon Sophie Tolachides, déléguée générale de l’association 4D, même si la France a pris du retard par rapport à ses voisins européens, notamment nord-européens, la qualité des démarches, leur transversalité, constitue un atout non négligeable au niveau national. Il est en effet important de considérer ces projets sous leurs dimensions à la fois environnementales, mais aussi sociales et économiques… sans quoi le développement durable ne peut s’ancrer dans la réalité.

Aujourd’hui les pratiques territoriales de développement durable se multiplient, les projets se renforcent. Cet engouement récent répond à une véritable attente de la population, de plus en plus consciente des enjeux planétaires et territoriaux, et volontaire pour des actions concrètes et innovantes.

L’action politique sera-t-elle à la hauteur ? Certains signes ne trompent pas, de toute façon, relève Charlotte Renard, en charge du projet à 4D : "En développement durable, rien ne se fait sans volonté politique. Pour évaluer la motivation d’une collectivité, il suffit de regarder où se trouve placé dans l’organigramme le service du développement durable : s’il dépend directement de la direction générale des services ou des décideurs politiques de la collectivité, c’est gagné !"

03.la place des entreprises

Le commerce équitableLe commerce équitable est un concept qui vise à plus d’équité dans le commerce international, en renforçant la position économique des petits producteurs et propriétaires, afin d’assurer qu’ils ne soient pas marginalisés dans l’économie mondiale.
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   Les grandes entreprises, elles aussi, ont commencé à s'intéresser au développement durable à l’approche du Sommet de Rio (1992). La communauté internationale envisageait l’adoption d’un programme d’actions commun. Les entreprises ont compris que, pour peser sur les décisions prises, elles devaient s’organiser. Instruites par certains déboires, plusieurs ont anticipé sur d’éventuelles contraintes, ou sur la contestation dont elles pourraient être la cible. Ce n’est pas allé sans ambivalence, note Olivier Godard, directeur de recherche au CNRS : "D’un côté, elles ont pris des engagements volontaires, mais le plus souvent peu contraignants dans les faits ; de l’autre, la plupart d’entre elles ont jusqu'à récemment pesé pour faire échec aux politiques publiques envisagées, comme la taxation du carbone, et bloquer les négociations internationales, par exemple sur le problème du changement climatique."

En matière d’engagements volontaires, l’exemple est souvent venu des États-Unis. Ainsi, le reporting environnemental et social - c'est-à-dire la création de bilans chiffrés et rédigés sur ces thèmes - s’est généralisé dans les grandes entreprises. En France, il est devenu obligatoire en 2001 : les entreprises évaluent, annuellement, leur impact en ces domaines. Selon la taille des entreprises et leur secteur d’activité, l’effort en développement durable s’est fait à plusieurs niveaux : dans la recherche en amont, dans l’élaboration de nouveaux produits, dans la mise au point de nouveaux procédés de fabrication…

Certaines entreprises ont également fourni un effort marketing. Elles ont compris que le développement durable était un argument susceptible de se créer une bonne image auprès de l’opinion, et en particulier auprès des jeunes les plus formés au sein desquelles elles cherchent leurs futurs collaborateurs. D’où des publicités à tonalité écologique, ou des initiatives de commerce équitable. Est-ce à dire, inversement, que le consommateur individuel, par des choix citoyens, peut peser sur la stratégie des entreprises ? En l’état actuel, Olivier Godard doute que cela suffise à faire du consommateur individuel le levier principal de la transformation économique : "Il a moins d’influence que les ONG et les associations qui agissent en son nom. Il faudrait une conversion de masse des consommateurs à une approche citoyenne de leur consommation pour avoir un impact qui dépasse certaines niches."

En revanche, Olivier Godard souligne le rôle potentiellement important des actionnaires : "Encore loin d’être majoritaires, certains fonds de pension américains commencent à se soucier de développement durable." En janvier 2004, des investisseurs institutionnels américains ont ainsi demandé aux 500 plus grandes entreprises cotées en Bourse de publier des informations sur leurs émissions de gaz à effet de serre. Cette initiative, le "Carbon Disclosure Project", a provoqué "un petit séisme dans les milieux d’affaires", souligne le chercheur. Depuis lors de nombreux responsables d’entreprises se sont prononcés en faveur d’une action forte pour prévenir le risque climatique, en particulier les compagnies d’assurances et de réassurance.

Gaz à effet de serreLes pays industrialisés et ceux en transition sont très largement responsables des émissions de gaz à effet de serre dans l'atmosphère. En effet, le CO2 (dioxyde de carbone), qui n’est pourtant pas un polluant toxique, est le principal gaz à effet de serre. Or, depuis la révolution industrielle (XIXe), il est largement rejeté dans l’atmosphère. La vapeur d’eau, le méthane, les chlorofluorocarbures (CFC), l’ozone… sont aussi impliqués dans ce phénomène planétaire.
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Cette préoccupation croissante des actionnaires pour le développement durable, et l’effondrement des certitudes des élites dirigeantes suite à la crise financière de 2008, sont les deux rares touches d'espoir que s’autorise Olivier Godard. Sur le plan international, les années deux mille ont été celles des désillusions : les efforts pour mettre en place une gouvernance mondiale des biens collectifs planétaires comme le climat ou la biodiversité ont patiné. Au point, ironie de la nature, que jamais les émissions de gaz à effet de serre n’ont augmenté aussi vite que depuis que la communauté internationale a reconnu qu’elles devaient se réduire drastiquement. De plus, les urgences se bousculent : le chômage, l’aggravation de la situation alimentaire, le terrorisme alimenté par l’intégrisme religieux, les menaces de course à l’arme nucléaire de la part de pays non démocratiques,… risquent de reléguer une fois de plus le développement durable dans le magasin des bonnes intentions incapables de mordre la réalité. Olivier Godard le déplore, car "les problèmes restent". Ce qui pourrait changer la donne ? La pression des actionnaires, les menaces de contestations venant des ONG mais aussi la peur de grands procès collectifs, comme ceux visant l’industrie du tabac. Au demeurant, précise l'expert, "les entreprises ne sont pas seules en cause. Les principales impulsions à donner relèvent des citoyens et des gouvernements qui ont, jusqu’à présent, beaucoup parlé et peu agi."

Là réside l’essentiel : les acquis en matière de développement durable sont fragiles, beaucoup reste à faire. Et rien ne sera mis en place sans volonté politique et même, avant elle, sans mobilisation citoyenne. C’est seulement si la population, si les électeurs manifestent leur intérêt pour ces enjeux et se mobilisent, que le développement durable pourra être transcrit dans la réalité, et ne pas se résumer à un effet de mode. Il en va de la responsabilité de chacun.


Note de la rédaction : afin de permettre à l’ensemble de la population mondiale de vivre sur une terre préservée, une autre politique économique et sociale est proposée : la décroissance soutenable, ou décroissance douce. Pour en savoir plus sur ce concept, qui s’oppose au développement durable, découvrez les écrits de Serge Latouche, un de ses défenseurs actuels les plus connus. Ainsi, en novembre 2003, dans le Monde diplomatique, il prônait "une société fondée sur la qualité plutôt que sur la quantité, sur la coopération plutôt que la compétition, une humanité libérée de l’économisme, se donnant la justice sociale comme objectif."

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