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L'économie : un serpent qui se mord la queue ?

Porter un regard historique sur la crise économique permet d'éviter des jugements à l'emporte-pièce. Et c'est aussi, peut-être, saisir l'opportunité de mieux prédire, voire mieux gérer les crises à venir.

Serpent plastique et coupures monétaires© Glow Images

Après la bulle Internet qui s'est dégonflée au début des années 2000, après celle des subprimes - crédits immobiliers à risque - en 2007, les économistes s’interrogent : la prochaine bulle sera-t-elle liée aux spéculations de la Chine et des pays du Golfe sur l'immense dette de l'État américain ? Il suffirait que la confiance dans la capacité des États-Unis à rembourser leur dette soit mise en doute pour déclencher une nouvelle crise.
     
L’histoire économique serait-elle un éternel recommencement ? Des économistes ont travaillé sur les logiques communes des crises qui scandent l'histoire de notre système économique. Ils ont montré qu’il n’y a pas simplement répétition des crises, mais répétition de cycles économiques.

Passionné par ces cycles parce qu’ils réconcilient "économie et histoire longue", Philippe Gilles, doyen de la faculté des sciences économiques de l'université du Sud, Toulon-Var, montre que la crise actuelle répond à cette logique. Elle s’inscrit dans l'un des cycles économiques -en l’occurrence le "cycle d’abus du crédit"- dont les mécanismes ont été décrits dès le XIXe siècle (partie 1). Tout en répondant aux rouages d'une crise économique classique, celle de 2007 a réussi à ébranler notre système au point de le remettre en cause : certains parient sur un changement radical de notre modèle économique, d’autres considèrent qu’il est en mutation (partie 2). Quelle que soit l’issue de cette crise, Mario Dehove, professeur associé d'économie à l'université Paris 13, estime qu’il est possible d’en tirer des leçons afin que l’histoire ne se répète pas (partie 3).

01.La théorie des cycles courts

Joseph Clément JuglarJoseph Clément Juglar (1819-1905) fut l’un des premiers économistes à remarquer la régularité des cycles économiques et à identifier les différentes étapes d’un cycle.
© Domaine public
"Les symptômes qui précèdent les crises sont ceux d’une grande prospérité ; nous signalerons les entreprises et spéculations en tous genres ; la hausse des prix de tous les produits, des terres, des maisons ; (...) la crédulité du public qui, à la vue d’un premier succès, ne met plus rien en doute... " Surprenante d’actualité, cette description date pourtant de 1862. L’économiste français Clément Juglar (1819-1905) se posait alors la question du retour périodique des crises dans le capitalisme du XIXe siècle.

En examinant les bilans des Banques de France, d’Angleterre et des États-Unis, il observe des cycles économiques d’une durée de 7 à 10 ans. Le cycle commence par une période d'euphorie et de prêts à tout va, suivie d'une aversion au risque de la part des banques. Cela se traduit par un ralentissement de l'activité économique qui débouche sur une crise plus ou moins désastreuse selon les cas.

Parmi celles qui eurent un lourd bilan, on compte la crise de 1847. Déclenchée par une panique boursière et une spéculation effrénée sur les compagnies de chemins de fer. Elle mit au chômage 100 000 Parisiens sur le 1,4 million d’habitants que comptait alors la capitale. Les tensions sociales furent telles qu'un soulèvement populaire s'engagea : en février 1848, la population parisienne dressa des barricades et mit fin à la monarchie de Juillet.

Autre crise marquante : la Grande dépression des années trente. La crise fut assez tragique pour que l’histoire soit en partie falsifiée… En octobre 1929, le jeune Winston Churchill se trouvait à New York. Il affirma être témoin, depuis son hôtel, du suicide d'un spéculateur se jetant par la fenêtre le lendemain de la dégringolade boursière. Chemin faisant, cette histoire fabriqua une légende où nombre de spéculteurs se suicidèrent. Or l’économiste américain John Kenneth Galbraith (1908-2006) n'a constaté aucun "pic" de suicidés dans les statistiques de fin d'année. En réalité, les répercussions du krach se ressentirent en 1932, alors qu'un quart des Américains en âge de travailler étaient au chômage : le taux de suicides aux États-Unis culmina à 17 pour 100 000 personnes, contre 11 pour 100 000 en 2005.

Grande Dépression - New YorkFoule devant la Bourse de New York, los du "jeudi noir", juste après le krach boursier de 1929.
© Domaine public
Les trente ans qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, "conséquence en grande partie de cette grande crise", précise Philippe Gilles, furent beaucoup plus calmes. C’est à partir des années quatre-vingts, avec la libre circulation des capitaux d’un bout à l’autre de la planète, que les crises ont repris de l’ampleur. La série commence par un krach à la bourse de New York en 1987 ; puis en 1997 la crise asiatique; en 2001 la bulle sur les valeurs Internet éclate aux États-Unis et en Europe ; et pour finir, la crise des subprimes apparue à l’été 2007.

Survenue dans un contexte où la mondialisation bat son plein, la crise des subprimes a pris des proportions jusque-là inégalées : le Bureau international du travail comptabilise 20 millions d’emplois détruits dans le monde, c'est comme si l'ensemble de la population active canadienne perdait son emploi ! Et le fonds monétaire international estime le coût de la crise pour le secteur financier mondial à 3 400 milliards de dollars soit l'équivalent du PIB 2007 de la première puissance industrielle européenne, l'Allemagne.En terme de cycles économiques, cette récession correspondrait à la fin d’un cycle court doublé de la fin d’un cycle beaucoup plus long, le cycle Kondratieff.

02.Cycles longs et modèle économique en péril

Intérieur d’une usine d’armurerie - Saint-Etienne - 1892Atelier central de l'usine d’armurerie. Photo extraite du Catalogue de la Manufacture Française d’Armes de Saint-Étienne, 1892.
© Berger/ Collection Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne
Si Clément Juglar s’est attaché à décrire des cycles économiques courts, d’autres économistes comme le Russe Nicolas Kondratieff (1892-1938) et l’Autrichien Joseph Schumpeter (1883-1950) ont mis en évidence des cycles plus longs, d'une cinquantaine d'années. Ces cycles seraient liés aux changements de société et aux innovations technologiques. Ces innovations sont de plusieurs types : la fabrication d’un bien nouveau (par exemple la Ford T), l'introduction d’une nouvelle méthode de production (le taylorisme), un mode de transport ou decommercialisation inédit, l'émergence de débouchés (nouveau marché donc plus de clients), la découverte d’une matière première ou d'une énergie et la création d’une nouvelle organisation (passage de la manufacture à l’usine). Selon cette tyoplogie, étalie par Schumpeter la dérégulation mise en place dans les échanges financiers depuis les années 1980 pourrait être considérée comme une innovation.
 
Schéma - Cycle économiqueLes différentes étapes d'un cycle économique.
© Canopy / BDS
Ainsi, entre 1873 et 1896, l’Europe traverse une longue dépression. De nombreuses industries traditionnelles, comme le tissage manuel à Reims, l’armurerie à Saint-Étienne, la métallurgie en Dordogne, mettent la clef sous la porte. Cette dépression de fin de siècle correspond en fait au passage de l'ère de la machine à vapeur et de la sidérurgie à l’ère du moteur à explosion, de l'électricité et de la chimie. Ces technologies innovantes seront le moteur d’un nouveau cycle économique.

Selon Kondratieff, l’apparition d’une crise n’implique pas la fin d’un modèle économique. Au contraire, c’est un moment de mutation nécessaire à sa survie. Lorsque survient la crise de 1929, il défend l’idée que le capitalisme, fondement de notre modèle économique, peut s’extraire de cette mauvaise passe. Cycle économique de KondratieffLes différents cycles économiques de 1785 à 2000, selon le modèle de l’économiste Kondratieff.
© Canopy/BDS
Peu orthodoxe aux yeux de Staline, cette théorie a coûté cher à l’économiste soviétique qui fut envoyé au goulag puis fusillé en 1938. Le dictateur communiste espérait de son côté que la crise de 1929 provoquerait l’avènement du grand soir et la fin du capitalisme.

En suivant la théorie de Kondratieff, les bouleversements actuels ne marqueraient pas la phase terminale de notre modèle économique mais une énième mutation du capitalisme. Par le passé, notre société a déjà basculé du capitalisme marchand médiéval au capitalisme industriel du XIXe siècle puis, au XXe siècle, de l’industriel au financier. Certains économistes pensent donc que nous sommes aujourd’hui à la fin concomitante de deux cycles, l’un serait long et l’autre court.

Pour Philippe Gilles, la prochaine phase ascendante du cycle aura deux moteurs : les innovations écologiques et un rattrapage Nord-Sud. "En convertissant nos vieux métiers, par exemple ceux de l'industrie automobile, vers la fabrication de produits innovants qui consomment moins et émettent moins de CO2, nos pays peuvent développer une vraie expertise qui sera moteur de croissance, dit-il. Se rendre compte que nous vivons dans un monde de rareté : c’est déjà une innovation majeure, un changement de société." Il poursuit : "L’autre étape sera que les pays en développement, jusqu’ici exclus de la finance, créent leurs propres systèmes bancaires, avec des banques et une bourse crédibles, pour pouvoir épargner, investir et participer à l’économie mondiale."

03.Le rôle de l'histoire dans la gestion des crises

Pamphlet sur la crise de la tulipePamphlet néerlandais critiquant la tulipomanie suite à l’effondrement des cours de la tulipe en 1637.
© Domaine public
Cycles longs et cycles courts ne sont pas seulement des explications théoriques mais une grille d’analyse pour mieux prévenir et réagir en temps de crise. Pour preuve, on attribue la bonne gestion de la dernière crise par l’actuel patron de la banque fédérale américaine (la Fed), Ben Bernanke, à sa très bonne connaissance historique de la Grande dépression des années trente. Il avait étudié les raisons de cette crise pour sa thèse, en s’appuyant notamment sur les mécanismes qui régissent les cycles économiques. Fort de cette analyse, il n’a pas reproduit les erreurs de nos aïeux. Ainsi, pour éviter une panique bancaire semblable à celle de 1929, la Fed a réagi très vite en 2007 : elle a baissé ses taux d’intérêts pour relancer l’économie et renfloué les banques en difficulté (autopsie d'une crise financière) à l'exception de Lehman Brothers, "décision éminemment discutable," selon Philippe Gilles.

Côté prévention, "on peut prévoir les crises par des mécanismes d’anticipation," explique Mario Dehove, professeur associé d'économie à l'université Paris 13. En s'appuyant sur les crises passées, des économistes contemporains* ont démontré qu’il est possible de détecter l’accumulation de fragilités révélant des difficultés bancaires. S’il reste illusoire de prédire précisément le moment où une crise se déclenche, le modèle de détection des crises mis au point par ces économistes permet d’alerter lorsqu’une situation économique devient propice aux crises. En somme, ils ont rendu la théorie de Clément Juglar utilisable par notre économie moderne. Malheureusement, leurs travaux n’ont pas été pris en compte à temps…

En 2007, les opérateurs financiers ont encore une fois raté l’occasion de prouver qu’ils pouvaient tirer les leçons du passé… Certaines grandes écoles, comme la Harvard Business School, la plus fameuse école de gestion des affaires au monde, envisagent d'introduire des cours d’histoire économique dans la formation des futurs décideurs afin qu’ils puissent reconnaître les symptômes caractéristiques des bulles.

Bourse de Wall StreetLa bourse de New York (New York Stock Exchange), la plus connue du monde, se trouve dans la rue Wall Street, d'où son nom d'usage "Wall Street".
© Wikimedia commons
Mais connaître le cycle des crises et reconnaître ce qui les précède est-il suffisant pour changer les comportements ? On parle de "biais cognitifs" pour expliquer l’aveuglement des acteurs d’une bulle. Sur un marché financier, lorsque la valeur d’un actif ou d’un marché - comme par exemple l’immobilier - augmente, chacun veut sa part du gâteau et fait tout pour l’obtenir, quitte à gonfler la bulle émergente. Des comportements invraisemblables peuvent alors apparaître comme en Hollande, au XVIIe siècle, où une bulle des bulbes de tulipes s’est constituée : on s’échangeait des bulbes de tulipes pour le prix d’un hôtel particulier à Amsterdam !

C'est probablement cette illusion collective d'un gain permanent qui alimente l'instabilité endogène des marchés financiers. Ainsi, malgré la bonne gestion de Ben Bernanke, malgré les modèles de détection des crises et les futurs cours d’histoire économique, l’avenir semble bien mal engagé : à peine défaites de la tutelle de l'État, les plus grandes banques de Wall Street ont promis des bonus colossaux à leurs salariés pour 2009. Ces mêmes bonus, qui, en 2007, avaient incité les traders à prendre des risques démesurés…
 


* Claudio Borio (Banque des règlements internationaux) et Philip Lowe (Banque de réserve d’Australie), Évaluation du risque de crise bancaire - Rapport trimestriel BRI, décembre 2002.

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